Project Gutenberg's Histoire d'un casse-noisette, by Alexandre Dumas
#30 in our series by Alexandre Dumas

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Title: Histoire d'un casse-noisette
       also contains "L'goiste" and "Nicolas le philosophe"

Author: Alexandre Dumas

Release Date: February, 2004 [EBook #5104]
[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
[This file was first posted on April 29, 2002]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE D'UN CASSE-NOISETTE ***




Produced by Carlo Traverso, Robert Rowe, Charles Franks
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Alexandre Dumas

Histoire d'un casse-noisette



                  TABLE DES MATIRES


PRFACE O il est expliqu comment l'auteur fut contraint de
raconter l'histoire du Casse-Noisette de Nuremberg.


HISTOIRE D'UN CASSE-NOISETTE

Le parrain Drosselmayer

L'arbre de Nol

Le petit homme au manteau de bois

Choses merveilleuses.

La bataille

La maladie

Histoire de la noisette Krakatuk et de la princesse Pirlipate

  Comment naquit la princesse Pirlipate, et quelle grande joie
  cette naissance donna  ses illustres parents.

  Comment, malgr toutes les prcautions prises par la reine,
  dame Sourionne accomplit sa menace  l'endroit de la princesse
  Pirlipate.

  Comment le mcanicien et l'astrologue parcoururent les quatre
  parties du monde et en dcouvrirent une cinquime, sans trouver
  la noisette Krakatuk.

  Comment, aprs avoir trouv la noisette Krakatuk, le mcanicien
  et l'astrologue trouvrent le jeune homme qui devait la casser.

L'oncle et le neveu

La capitale

Le royaume des poupes

Le voyage

Conclusion



L'GOSTE

NICOLAS LE PHILOSOPHE





PRFACE

O il est expliqu comment l'auteur fut contraint de raconter
l'histoire du Casse-Noisette de Nuremberg.


Il y avait une grande soire d'enfants chez mon ami le comte de
M..., et j'avais contribu, pour ma part,  grossir la bruyante
et joyeuse runion en y conduisant ma fille.

Il est vrai qu'au bout d'une demi-heure, pendant laquelle j'avais
paternellement assist  quatre ou cinq parties successives de
colin-maillard, de main chaude et de toilette de madame, la tte
tant soit peu brise du sabbat que faisaient une vingtaine de
charmants petits dmons de huit  dix ans, lesquels criaient
qui mieux mieux, je m'esquivais du salon et me mettais  la
recherche de certain boudoir de ma connaissance, bien sourd et
bien retir, dans lequel je comptais reprendre tout doucement le
fil de mes ides interrompues.

J'avais opr ma retraite avec autant d'adresse que de bonheur,
me soustrayant non-seulement aux regards des jeunes invits, ce
qui n'tait pas bien difficile, vu la grande attention qu'ils
donnaient  leurs jeux, mais encore  ceux des parents, ce qui
tait une bien autre affaire.  J'avais atteint le boudoir tant
dsir, lorsque je m'aperus, en y entrant, qu'il tait
momentanment transform en rfectoire, et que des buffets
gigantesques y taient dresss tout chargs de ptisseries et de
rafrachissements.  Or, comme ces prparatifs gastronomiques
m'taient une nouvelle garantie que je ne serais pas drang
avant l'heure du souper, puisque le susdit boudoir tait rserv
 la collation, j'avisai un norme fauteuil  la Voltaire, une
vritable bergre Louis XV  dossier rembourr et  bras
arrondis, une paresseuse comme on dit en Italie, ce pays des
vritables paresseux, et je m'y accommodai voluptueusement, tout
ravi  cette ide que j'allais passer une heure seul en
tte--tte avec mes penses, chose si prcieuse au milieu de ce
tourbillon dans lequel, nous autres vassaux du public, nous
sommes incessamment entrans.

Aussi, soit fatigue, soit manque d'habitude, soit rsultat d'un
bien-tre si rare, au bout de dix minutes de mditation, j'tais
profondment endormi.

Je ne sais depuis combien de temps j'avais perdu le sentiment de
ce qui se passait autour de moi, lorsque tout  coup je fus tir
de mon sommeil par de bruyants clats de rire.  J'ouvris de
grands yeux hagards qui ne virent au-dessus d'eux qu'un charmant
plafond de Boucher, tout sem d'Amours et de colombes, et
j'essayai de me lever; mais l'effort fut infructueux, j'tais
attach  mon fauteuil avec non moins de solidit que l'tait
Gulliver sur le rivage de Lilliput.

Je compris  l'instant mme le dsavantage de ma position;
j'avais t surpris sur le territoire ennemi, et j'tais
prisonnier de guerre.

Ce qu'il y avait de mieux  faire dans ma situation, c'tait d'en
prendre bravement mon parti et de traiter  l'amiable de ma
libert.

Ma premire proposition fut de conduire le lendemain mes
vainqueurs chez Flix, et de mettre toute sa boutique  leur
disposition.  Malheureusement le moment tait mal choisi, je
parlais  un auditoire qui m'coutait la bouche bourre de babas
et les mains pleines de petit pts.

Ma proposition fut donc honteusement repousse.

J'offris de runir le lendemain toute l'honorable socit dans un
jardin au choix, et d'y tirer un feu d'artifice compos d'un
nombre de soleils et de chandelles romaines qui serait fix par
les spectateurs eux-mmes.

Cette offre eut assez de succs prs des petits garons; mais les
petites filles s'y opposrent formellement, dclarant qu'elles
avaient horriblement peur des feux d'artifice, que leurs nerfs ne
pouvaient supporter le bruit des ptards, et que l'odeur de la
poudre les incommodait.

J'allais ouvrir un troisime avis, lorsque j'entendis une petite
voix flte qui glissait tout bas  l'oreille de ses compagnes
ces mots qui me firent frmir:

--Dites  papa, qui fait des histoires, de nous raconter un joli
conte.

Je voulus protester; mais  l'instant mme ma voix fut couverte
par ces cris:

--Ah!  oui, un conte, un joli conte; nous voulons un conte.

--Mais, mes enfants, criai-je de toutes mes forces, vous me
demandez la chose la plus difficile qu'il y ait au monde!  un
conte!  comme vous y allez.  Demandez-moi l'_Iliade_,
demandez-moi l'_nide_, demandez-moi la _Jrusalem dlivre_, et
je passerai encore par l; mais un conte!  Peste!  Perrault est
un bien autre homme qu'Homre, que Virgile et que le Tasse, et le
_Petit Poucet_ une cration bien autrement originale qu'Achille,
Turnus ou Renaud.

--Nous ne voulons point de pome pique, crirent les enfants
tout d'une voix, nous voulons un conte!

--Mes chers enfants, si...

--Il n'y a pas de si; nous voulons un conte!

--Mais, mes petits amis...

--Il n'y a pas de mais; nous voulons un conte!  nous voulons un
conte!  nous voulons un conte!  reprirent en choeur toutes les
voix, avec un accent qui n'admettait pas de rplique.

--Eh bien, donc, repris-je en soupirant, va pour un conte.

--Ah!  c'est bien heureux!  dirent mes perscuteurs.

--Mais je vous prviens d'une chose, c'est que le conte que je
vais vous raconter n'est pas de moi.

--Qu'est-ce que cela nous fait, pouvu qu'il nous amuse?

J'avoue que je fus un peu humili du peu d'insistance que mettait
mon auditoire  avoir une oeuvre originale.

--Et de qui est-il, votre conte, Monsieur!  dit une petite voix
appartenant sans doute  une organisation plus curieuse que les
autres.

--Il est d'Hoffmann, Mademoiselle.  Connaissez-vous Hoffmann?

--Non, Monsieur, je ne le connais pas.

--Et comment s'appelle-t-il, ton conte?  demanda, du ton d'un
gaillard qui sent qu'il a le droit d'interroger, le fils du
matre de la maison.

--_Le Casse-Noisette de Nuremberg_, rpondis-je en toute
humilit.  Le titre vous convient-il, mon cher Henri?

--Hum!  a ne promet pas grand'chose de beau, ce titre-l.  Mais,
n'importe, va toujours; si tu nous ennuies, nous t'arrterons et
tu nous en diras un autre, et ainsi de suite, je t'en prviens,
jusqu' ce que tu nous en dises un qui nous amuse.

--Un instant, un instant; je ne prends pas cet engagement-l.  Si
vous tiez de grandes personnes,  la bonne heure.

--Voil pourtant nos conditions, sinon, prisonnier  perptuit.

--Mon cher Henri, vous tes un enfant charmant, lev  ravir, et
cela m'tonnera fort si vous ne devenez pas un jour un homme
d'tat trs-distingu; dliez-moi, et je ferai tout ce que vous
voudrez.

--Parole d'honneur?

--Parole d'honneur.

Au mme instant, je sentis les mille fils qui me retenaient se
dtendre; chacun avait mis la main  l'oeuvre de ma dlivrance,
et, au bout d'une demi-minute, j'tais rendu  libert.

Or, comme il faut tenir sa parole, mme quand elle est donne
des enfants, j'invitai mes auditeurs  s'asseoir commodment,
afin qu'ils pussent passer sans douleur de l'audition au sommeil,
et, quand chacun eut pris sa place, je commenai ainsi:



HISTOIRE D'UN CASSE-NOISETTE



Le parrain Drosselmayer


Il y avait une fois, dans la ville de Nuremberg, un prsident
fort considr qu'on appelait M. le prsident Silberhaus, ce qui
veut dire _maison d'argent._

Ce prsident avait un fils et une fille.

Le fils, g de neuf ans, s'appelait Fritz.

La fille, ge de sept ans et demi, s'appelait Marie.

C'taient deux jolis enfants, mais si diffrents de caractre et
de visage, qu'on n'et jamais cru que c'taient le frre et la
soeur.

Fritz tait un bon gros garon, joufflu, rodomont, espigle,
frappant du pied  la moindre contrarit, convaincu que toutes
les choses de ce monde taient cres pour servir  son amusement
ou subir son caprice, et demeurant dans cette conviction jusqu'au
moment o le docteur, impatient de ses cris et de ses pleurs, ou
de ses trpignements, sortait de son cabinet, et, levant l'index
de la main droite  la hauteur de son sourcil fronc, disait ces
seules paroles:

--Monsieur Fritz!...

Alors Fritz se sentait pris d'une norme envie de rentrer sous
terre.

Quant  sa mre, il va sans dire qu' quelque hauteur qu'elle
levt le doigt ou mme la main, Fritz n'y faisait aucune
attention.

Sa soeur Marie, tout au contraire, tait une frle et ple
enfant, aux longs cheveux boucls naturellement et tombant sur
ses petites paules blanches, comme une gerbe d'or mobile et
rayonnante sur un vase d'albtre.  Elle tait modeste, douce,
affable, misricordieuse  toutes les douleurs, mme  celles de
ses poupes; obissante au premier signe de madame la prsidente,
et ne donnant jamais un dmenti mme  sa gouvernante,
mademoiselle Trudchen; ce qui fait que Marie tait adore de tout
le monde.

Or, le 24 dcembre de l'anne 17...  tait arriv.  Vous
n'ignorez pas, mes petits amis, que le 24 dcembre est la veille
de la Nol, c'est--dire du jour o l'enfant Jsus est n dans
une crche, entre un ne et un boeuf.  Maintenant, je vais vous
expliquer une chose.

Les plus ignorants d'entre vous ont entendu dire que chaque pays
a ses habitudes, n'est-ce pas?  et les plus instruits savent sans
doute dj que Nuremberg est une ville d'Allemagne fort renomme
pour ses joujoux, ses poupes et ses polichinelles, dont elle
envoie de pleines caisses dans tous les autres pays du monde; ce
qui fait que les enfants de Nuremberg doivent tre les plus
heureux enfants de la terre,  moins qu'ils ne soient comme les
habitants d'Ostende, qui n'ont des hutres que pour les regarder
passer.

Donc, l'Allemagne, tant un autre pays que la France, a d'autres
habitudes qu'elle.  En France, le premier jour de l'an est le
jour des trennes, ce qui fait que beaucoup de gens dsiraient
fort que l'anne comment toujours par le 2 janvier.  Mais, en
Allemagne, le jour des trennes est le 24 dcembre, c'est--dire
la veille de la Nol.  Il y a plus, les trennes se donnent, de
l'autre ct du Rhin, d'une faon toute particulire: on plante
dans le salon un grand arbre, on le place au milieu d'une table,
et  toutes ses branches on suspend les joujoux que l'on veut
donner aux enfants; ce qui ne peut pas tenir sur les branches, on
le met sur la table; puis on dit aux enfants que c'est le bon
petit Jsus qui leur envoie leur part des prsents qu'il  reus
des trois rois mages, et, en cela, on ne leur fait qu'un
demi-mensonge, car, vous le savez, c'est de Jsus que nous
viennent tous les biens de ce monde.

Je n'ai pas besoin de vous dire que, parmi les enfants favoriss
de Nuremberg, c'est--dire parmi ceux qui  la Nol recevaient le
plus de joujoux de toutes faons, taient les enfants du
prsident Silberhaus; car, outre leur pre et leur mre qui les
adoraient, ils avaient encore un parrain qui les adorait aussi et
qu'ils appelaient parrain Drosselmayer.

Il faut que je vous fasse en deux mots le portrait de cet
illustre personnage, qui tenait dans la ville de Nuremberg une
place presque aussi distingue que celle du prsident Silberhaus.

Parrain Drosselmayer conseiller de mdecine, n'tait pas un joli
garon le moins du monde, tant s'en faut.  C'tait un grand homme
sec, de cinq pieds huit pouces, qui se tenait fort vot, ce qui
faisait que, malgr ses longues jambes, il pouvait ramasser son
mouchoir, s'il tombait  terre, presque sans se baisser.  Il
avait le visage rid comme une pomme de reinette sur laquelle a
pass la gele d'avril.  A la place de son oeil droit tait un
grand empltre noir; il tait parfaitement chauve, inconvnient
auquel il parait en portant une perruque gazonnante et frise,
qui tait un fort ingnieux morceau de sa composition fait en
verre fil; ce qui le forait, par gard pour ce respectable
couvre-chef, de porter sans cesse son chapeau sous le bras.  Au
reste, l'oeil qui lui restait tait vif et brillant, et semblait
faire non seulement sa besogne, mais celle de son camarade
absent, tant il roulait rapidement autour d'une chambre dont
parrain Drosselmayer dsirait d'un seul regard embrasser tous les
dtails, ou s'arrtait fixement sur les gens dont il voulait
connatre les plus profondes penses.

Or, le parrain Drosselmayer qui, ainsi que nous l'avons dit,
tait conseiller de mdecine, au lieu de s'occuper, comme la
plupart de ses confrres,  tuer correctement, et selon les
rgles, les gens vivants, n'tait proccup que de rendre, au
contraire, la vie aux choses mortes, c'est--dire qu' force
d'tudier le corps des hommes et des animaux, il tait arriv
connatre tous les ressorts de la machine, si bien qu'il
fabriquait des hommes qui marchaient, qui saluaient, qui
faisaient des armes; des dames qui dansaient, qui jouaient du
clavecin, de la harpe et de la viole; des chiens qui couraient,
qui rapportaient et qui aboyaient; des oiseaux qui volaient, qui
sautaient et qui chantaient; des poissons qui nageaient et qui
mangeaient.  Enfin, il en tait mme venu  faire prononcer aux
poupes et aux polichinelles quelques mots peu compliqus, il est
vrai, comme papa, maman, dada; seulement, c'tait d'une voix
monotone et criarde qui attristait, parce qu'on sentait bien que
tout cela tait le rsultat d'une combinaison automatique, et
qu'une combinaison automatique n'est toujours,  tout prendre,
qu'une parodie des chefs-d'oeuvre du Seigneur.

Cependant, malgr toutes ces tentatives infructueuses, parrain
Drosselmayer ne dsesprait point et disait fermement qu'il
arriverait un jour  faire de vrais hommes, de vraies femmes, de
vrais chiens, de vrais oiseaux et de vrais poissons.  Il va sans
dire que ses deux filleuls, auxquels il avait promis ses premiers
essais en ce genre, attendaient ce moment avec une grande
impatience.

On doit comprendre qu'arriv  ce degr de science en mcanique,
parrain Drosselmayer tait un homme prcieux pour ses amis.
Aussi une pendule tombait-elle malade dans la maison du prsident
Silberhaus, et, malgr le soin des horlogers ordinaires, ses
aiguilles venaient-elles  cesser de marquer l'heure; son
tic-tac,  s'interrompre; son mouvement,  s'arrter; on envoyait
prvenir le parrain Drosselmayer, lequel arrivait aussitt tout
courant, car c'tait un artiste ayant l'amour de son art,
celui-l.  Il se faisait conduire auprs de la morte qu'il
ouvrait  l'instant mme, enlevant le mouvement qu'il plaait
entre ses deux genoux; puis alors, la langue passant par un coin
de ses lvres, son oeil unique brillant comme une escarboucle, sa
perruque de verre pose  terre, il tirait de sa poche une foule
de petits instruments sans nom, qu'il avait fabriqus lui-mme et
dont lui seul connaissait la proprit, choisissait les plus
aigus, qu'il plongeait dans l'intrieur de la pendule,
acuponcture qui faisait grand mal  la petite Marie, laquelle ne
pouvait croire que la pauvre horloge ne souffrt pas de ces
oprations, mais qui, an contraire, ressuscitait la gentille
trpane, qui, ds qu'elle tait replace dans son coffre, ou
entre ses colonnes, ou sur son rocher, se mettait  vivre,
battre et  ronronner de plus belle; ce qui rendait aussitt
l'existence  l'appartement, qui semblait avoir perdu son me en
perdant sa joyeuse pensionnaire.

Il y a plus: sur la prire de la petite Marie, qui voyait avec
peine le chien de la cuisine tourner la broche, occupation
trs-fatigante pour le pauvre animal, le parrain Drosselmayer
avait consenti  descendre des hauteurs de sa science pour
fabriquer un chien automate, lequel tournait maintenant la broche
sans aucune douleur ni aucune convoitise, tandis que Turc, qui,
au mtier qu'il avait fait depuis trois ans, tait devenu
trs-frileux, se chauffait en vritable rentier le museau et les
pattes, sans avoir autre chose  faire que de regarder son
successeur, qui, une fois remont, en avait pour une heure
faire sa besogne gastronomique sans qu'on et  s'occuper
seulement de lui.

Aussi, aprs le prsident, aprs la prsidente, aprs Fritz et
aprs Marie, Turc tait bien certainement l'tre de la maison qui
aimait et vnrait le plus le parrain Drosselmayer, auquel il
faisait grande fte toutes les fois qu'il le voyait arriver,
annonant mme quelquefois, par ses aboiements joyeux et par le
frtillement de sa queue, que le conseiller de mdecine tait en
route pour venir, avant mme que le digne parrain et touch le
marteau de la porte.

Le soir donc de cette bienheureuse veille de Nol, au moment o
le crpuscule commenait  descendre, Fritz et Marie, qui, de
toute la journe, n'avaient pu entrer dans le grand salon
d'apparat, se tenaient accroupis dans un petit coin de la salle
manger.

Tandis que mademoiselle Trudchen, leur gouvernante, tricotait
prs de la fentre, dont elle s'tait approche pour recueillir
les derniers rayons du jour, les enfants taient pris d'une
espce de terreur vague, parce que, selon l'habitude de ce jour
solennel, on ne leur avait pas apport de lumire; de sorte
qu'ils parlaient bas comme on parle quand on a un petit peu peur.

--Mon frre, disait Marie, bien certainement papa et maman
s'occupent de notre arbre de Nol; car, depuis le matin,
j'entends un grand remue-mnage dans le salon, o il nous est
dfendu d'entrer.

--Et moi, dit Fritz, il y a dix minutes  peu prs que j'ai
reconnu;  la manire dont Turc aboyait, que le parrain
Drosselmayer entrait dans la maison.

--O Dieu!  s'cria Marie en frappant ses deux petites mains l'une
contre l'autre, que va-t-il nous apporter, ce bon parrain?  Je
suis sre, moi, que ce sera quelque beau jardin tout plant
d'arbres, avec une belle rivire qui coulera sur un gazon brod
de fleurs.  Sur cette rivire, il y aura des cygnes d'argent avec
des colliers d'or, et une jeune fille qui leur apportera des
massepains qu'ils viendront manger jusque dans son tablier.

--D'abord, dit Fritz, de ce ton doctoral qui lui tait
particulier, et que ses parents reprenaient en lui comme un de
ses plus graves dfauts, vous saurez, mademoiselle Marie, que les
cygnes ne mangent pas de massepains.

--Je le croyais, dit Marie; mais, comme tu as un an et demi de
plus que moi, tu dois en savoir plus que je n'en sais.

Fritz se rengorgea.

--Puis, reprit-il, je crois pouvoir dire que, si parrain
Drosselmayer apporte quelque chose, ce sera une forteresse, avec
des soldats pour la garder, des canons pour la dfendre, et des
ennemis pour l'attaquer; ce qui fera des combats superbes.

--Je n'aime pas les batailles, dit Marie.  S'il apporte une
forteresse, comme tu le dis ce sera donc pour toi; seulement, je
rclame les blesss pour en avoir soin.

--Quelque chose qu'il apporte, dit Fritz, tu sais bien que ce ne
sera ni pour toi ni pour moi, attendu que, sous le prtexte que
les cadeaux de parrain Drosselmayer sont de vrais chefs-d'oeuvre,
on nous les reprend aussitt qu'il nous les a donns, et qu'on
les enferme tout au haut de la grande armoire vitre o papa seul
peut atteindre, et encore en montant sur une chaise, ce qui fait,
continua Fritz, que j'aime autant et mme mieux les joujoux que
nous donnent papa et maman, et avec lesquels on nous laisse jouer
au moins jusqu' ce que nous les ayons mis en morceaux, que ceux
que nous apporte le parrain Drosselmayer.

--Et moi aussi, rpondit Marie; seulement, il ne faut pas rpter
ce que tu viens de dire au parrain.

--Pourquoi?

--Parce que cela lui ferait de la peine que nous n'aimassions pas
autant ses joujoux que ceux qui nous viennent de papa et de
maman; il nous les donne, pensant nous faire grand plaisir, il
faut donc lui laisser croire qu'il ne se trompe pas.

--Ah bah!  dit Fritz.

--Mademoiselle Marie a raison, monsieur Fritz, dit mademoiselle
Trudchen, qui, d'ordinaire, tait fort silencieuse et ne prenait
la parole que dans les grandes circonstances.

--Voyons, dit vivement Marie pour empcher Fritz de rpondre
quelque impertinence  la pauvre gouvernante, voyons, devinons ce
que nous donneront nos parents.  Moi, j'ai confi  maman, mais
la condition qu'elle ne la gronderait pas, que mademoiselle Ros,
ma poupe, devenait de plus en plus maladroite, malgr les
sermons que je lui fais sans cesse, et n'est occupe qu' se
laisser tomber sur le nez, accident qui ne s'accomplit jamais
sans laisser des traces trs dsagrables sur son visage; de
sorte qu'il n'y a plus  penser  la conduire dans le monde, tant
sa figure jure maintenant avec ses robes.

--Moi, dit Fritz, je n'ai pas laiss ignorer  papa qu'un
vigoureux cheval alezan ferait trs-bien dans mon curie; de mme
que je l'ai pri d'observer qu'il n'y a pas d'arme bien
organise sans cavalerie lgre, et qu'il manque un escadron de
hussards pour complter la division que je commande.

A ces mots, mademoiselle Trudchen jugea que le moment convenable
tait venu de prendre une seconde fois la parole.

--Monsieur Fritz et mademoiselle Marie, dit-elle, vous savez bien
que c'est l'enfant Jsus qui donne et bnit tous ces beaux
joujoux qu'on vous apporte.  Ne dsignez donc pas d'avance ceux
que vous dsirez, car il sait mieux que vous-mmes ceux qui
peuvent vous tre agrables.

--Ah!  oui, dit Fritz, avec cela que, l'anne passe, il ne m'a
donn que de l'infanterie quand, ainsi que je viens de le dire,
il m'et t trs agrable d'avoir un escadron de hussards.

--Moi, dit Marie, je n'ai qu' le remercier, car je ne demandais
qu'une seule poupe, et j'ai encore eu une jolie colombe blanche
avec des pattes et un bec roses.

Sur ces entrefaites, la nuit tant arrive tout  fait, de sorte
que les enfants parlaient de plus bas en plus bas, et qu'ils se
tenaient toujours plus rapprochs l'un de l'autre, il leur
semblait autour d'eux sentir les battements d'ailes de leurs
anges gardiens tout joyeux, et entendre dans le lointain une
musique douce et mlodieuse comme celle d'un orgue qui et
chant, sous les sombres arceaux d'une cathdrale, la nativit de
Notre-Seigneur.  Au mme instant, une vive lueur passa sur la
muraille, et Fritz et Marie comprirent que c'tait l'enfant Jsus
qui, aprs avoir dpos leurs joujoux dans le salon, s'envolait
sur un nuage d'or vers d'autres enfants qui l'attendaient avec la
mme impatience qu'eux.

Aussitt une sonnette retentit, la porte s'ouvrit avec fracas, et
une telle lumire jaillit de l'appartement, que les enfants
demeurrent blouis, n'ayant que la force de crier:

--Ah!  ah!  ah!

Alors le prsident et la prsidente vinrent sur le seuil de la
porte, prirent Fritz et Marie par la main.

--Venez voir, mes petits amis, dirent-ils, ce que l'enfant Jsus
vient de vous apporter.

Les enfants entrrent aussitt dans le salon, et mademoiselle
Trudchen, ayant pos son tricot sur la chaise qui tait devant
elle, les suivit.



L'arbre de Nol


Mes chers enfants, il n'est pas que vous ne connaissiez Susse et
Giroux, ces grands entrepreneurs du bonheur de la jeunesse; on
vous a conduits dans leurs splendides magasins, et l'on vous a
dit, en vous ouvrant un crdit illimit: Venez, prenez,
choisissez. Alors vous vous tes arrts haletants, les yeux
ouverts, la bouche bante, et vous avez eu un de ces moments
d'extase que vous ne retrouverez jamais dans votre vie, mme le
jour o vous serez nomms acadmiciens, dputs ou pairs de
France.  Eh bien, il en fut ainsi que de vous de Fritz et de
Marie, quand ils entrrent dans le salon et qu'ils virent l'arbre
de Nol qui semblait sortir de la grande table couverte d'une
nappe blanche, et tout charg, outre ses pommes d'or, de fleurs
en sucre au lieu de fleurs naturelles, et de drages et de
pralines au lieu de fruits; le tout tincelant au feu de cent
bougies caches dans son feuillage, et qui le rendaient aussi
clatant que ces grands ifs d'illuminations que vous voyez les
jours de ftes publiques.  A cet aspect, Fritz tenta plusieurs
entrechats qu'il accomplit de manire  faire honneur
M. Pochette, son matre de danse, tandis que Marie n'essayait pas
mme de retenir deux grosses larmes de joie, qui, pareilles  des
perles liquides, roulaient sur son visage panoui comme sur une
rose de mai.

Mais ce fut bien pis encore quand on passa de l'ensemble aux
dtails, que les deux enfants virent la table couverte de joujoux
de toute espce, que Marie trouva une poupe double de grandeur
de mademoiselle Rose, et une petite robe charmante de soie
suspendue  une patre, de manire qu'elle en pt faire le tour,
et que Fritz dcouvrit, rang sur la table, un escadron de
hussards vtus de pelisses rouges avec des ganses d'or, et monts
sur des chevaux blancs, tandis qu'au pied de la mme table tait
attach le fameux alezan qui faisait un si grand vide dans ses
curies; aussi, nouvel Alexandre, enfourcha-t-il aussitt le
brillant Bucphale qui lui tait offert tout sell et tout brid,
et, aprs lui avoir fait faire au grand galop trois ou quatre
fois le tour de l'arbre de Nol, dclara-t-il, en remettant pied
 terre, que, quoique ce ft un animal trs sauvage et on ne peut
plus rtif, il se faisait fort de le dompter de telle faon
qu'avant un mois il serait doux comme un agneau.

Mais, au moment o il mettait pied  terre, et o Marie venait de
baptiser sa nouvelle poupe du nom de mademoiselle Clarchen, qui
correspond en franais au nom de Claire, comme celui de Roschen
correspond en allemand  celui de Rose, on entendit pour la
seconde fois le bruit argentin de la sonnette; les enfants se
retournrent du ct o venait ce bruit, c'est--dire vers un
angle du salon.

Alors ils virent une chose  laquelle ils n'avaient pas fait
attention d'abord, attirs qu'ils avaient t par le brillant
arbre de Nol qui tenait le beau milieu de la chambre: c'est que
cet angle du salon tait coup par un paravent chinois, derrire
lequel il se faisait un certain bruit et une certaine musique qui
prouvaient qu'il se passait en cet endroit de l'appartement
quelque chose de nouveau et d'inaccoutum.  Les enfants se
souvinrent alors en mme temps qu'ils n'avaient pas encore aperu
le conseiller de mdecine, et d'une mme voix ils s'crirent:

--Ah!  parrain Drosselmayer!

 ces mots, et comme si, en effet, il n'et attendu que cette
exclamation pour faire ce mouvement, le paravent se replia sur
lui-mme et laissa voir non seulement parrain Drosselmayer, mais
encore!  ...

Au milieu d'une prairie verte et maille de fleurs, un
magnifique chteau avec une quantit de fentres en glaces sur sa
faade et deux belles tours dores sur ses ailes.  Au mme
moment, une sonnerie intrieure se fit entendre, les portes et
les fentres s'ouvrirent, et l'on vit, dans les appartements
clairs de bougies hautes d'un demi-pouce, se promener de petits
messieurs et de petites dames: les messieurs, magnifiquement
vtus d'habits brods, de vestes et de culottes de soie, ayant
l'pe au ct et le chapeau sous le bras; les dames
splendidement habilles de robes de brocart avec de grands
paniers, coiffes en racine droite et tenant  la main des
ventails, avec lesquels elles se rafrachissaient le visage
comme si elles taient accables de chaleur.  Dans le salon du
milieu, qui semblait tout en feu  cause d'un lustre de cristal
charg de bougies, dansaient au bruit de cette sonnerie une foule
d'enfants: les garons, en veste ronde; les filles, en robe
courte.  En mme temps,  la fentre d'un cabinet attenant, un
monsieur, envelopp d'un manteau de fourrure, et qui bien
certainement ne pouvait tre qu'un personnage ayant droit an
moins au titre de sa transparence, se montrait, faisait des
signes et disparaissait, et cela tandis que le parrain
Drosselmayer lui-mme, vtu de sa redingote jaune, avec son
empltre sur l'oeil et sa perruque de verre, ressemblant  s'y
mprendre, mais haut de trois pouces  peine, sortait et rentrait
comme pour inviter les promeneurs  entrer chez lui.

Le premier moment fut pour les deux enfants tout  la surprise et
 la joie; mais, aprs quelques minutes de contemplation, Fritz,
qui se tenait les coudes appuys sur la table, se leva, et,
s'approchant impatiemment:

--Mais, parrain Drosselmayer, lui dit-il, pourquoi entres-tu et
sors-tu toujours par la mme porte?  Tu dois tre fatigu
d'entrer et de sortir toujours par le mme endroit.  Tiens,
va-t'en par celle qui est l-bas, et tu rentreras par celle-ci.

Et Fritz lui montrait de la main les portes des deux tours.

--Mais cela ne se peut pas, rpondit le parrain Drosselmayer.

--Alors, reprit Fritz, fais-moi le plaisir de monter l'escalier,
de te mettre  la fentre  la place de ce monsieur, et de dire
ce monsieur d'aller  la porte  ta place.

--Impossible, mon cher petit Fritz, dit encore le conseiller de
mdecine.

--Alors les enfants ont dans assez; il faut qu'ils se promnent
tandis que les promeneurs danseront  leur tour.

--Mais tu n'es pas raisonnable, ternel demandeur!  s'cria le
parrain qui commenait  se fcher; comme la mcanique est faite,
il faut qu'elle marche.

--Alors, dit Fritz, je veux entrer dans le chteau.

--Ah!  pour cette fois, dit le prsident, tu es fou, mon cher
enfant; tu vois bien qu'il est impossible que tu entres dans ce
chteau, puisque les girouettes qui surmontent les plus hautes
tours vont  peine  ton paule.

Frite se rendit  cette raison et se tut; mais, au bout d'un
instant, voyant que les messieurs et les dames se promenaient
sans cesse, que les enfants dansaient toujours, que le monsieur
au manteau de fourrures se montrait et disparaissait
intervalles gaux, et que le parrain Drosselmayer ne quittait pas
sa porte, il dit d'un ton fort dsillusionn:

--Parrain Drosselmayer, si toutes tes petites figures ne savent
pas faire autre chose que ce qu'elles font et recommencent
toujours  faire la mme chose, demain tu peux les reprendre, car
je ne m'en soucie gure, et j'aime bien mieux mon cheval, qui
court  ma volont, mes hussards, qui manoeuvrent  mon
commandement, qui vont  droite et  gauche, en avant, en
arrire, et qui ne sont enferms dans aucune maison, que tous tes
pauvres petits bonshommes qui sont obligs de marcher comme la
mcanique veut qu'ils marchent.

Et,  ces mots, il tourna le dos  parrain Drosselmayer et  son
chteau, s'lana vers la table, et rangea en bataille son
escadron de hussards.

Quant  Marie, elle s'tait loigne aussi tout doucement; car le
mouvement rgulier de toutes les petites poupes lui avait paru
fort monotone.  Seulement, comme c'tait une charmante enfant,
ayant tous les instincts du coeur, elle n'avait rien dit, de peur
d'affliger le parrain Drosselmayer.  En effet,  peine Fritz
eut-il le dos tourn, que, d'un air piqu, le parrain
Drosselmayer dit an prsident et  la prsidente:

--Allons, allons, un pareil chef-d'oeuvre n'est pas fait pour des
enfants, et je m'en vais remettre mon chteau dans sa bote et le
remporter.

Mais la prsidente s'approcha de lui, et, rparant l'impolitesse
de Fritz, elle se fit montrer dans de si grands dtails le
chef-d'oeuvre du parrain, se fit expliquer si catgoriquement la
mcanique, loua si ingnieusement ses ressorts compliqus, que
non-seulement elle arriva  effacer dans l'esprit du conseiller
de mdecine la mauvaise impression produite, mais encore que
celui-ci tira des poches de sa redingote jaune une multitude de
petits hommes et de petites femmes  peau brune, avec des yeux
blancs et des pieds et des mains dors.  Outre leur mrite
particulier, ces petits hommes et ces petites femmes avaient une
excellente odeur, attendu qu'ils taient en bois de cannelle.

En ce moment, mademoiselle Trudchen appela Marie pour lui offrir
de lui passer cette jolie petite robe de soie qui l'avait si fort
merveille en entrant, qu'elle avait demand s'il lui serait
permis de la mettre; mais Marie, malgr sa politesse ordinaire,
ne rpondit pas  mademoiselle Trudchen, tant elle tait
proccupe d'un nouveau personnage qu'elle venait de dcouvrir
parmi ses joujoux, et sur lequel, mes chers enfants, je vous prie
de concentrer toute votre attention, attendu que c'est le hros
principal de cette trs-vridique histoire, dont mademoiselle
Trudchen, Marie, Fritz, le prsident, la prsidente et mme le
parrain Drosselmayer ne sont que les personnages accessoires.



Le petit homme au manteau de bois


Marie, disons-nous, ne rpondait pas  l'invitation de
mademoiselle Trudchen, parce qu'elle venait de dcouvrir
l'instant mme un nouveau joujou qu'elle n'avait pas encore
aperu.

En effet, en faisant tourner, virer, volter ses escadrons, Fritz
avait dmasqu, appuy mlancoliquement au tronc de l'arbre de
Nol, un charmant petit bonhomme qui, silencieux et plein de
convenance, attendait que son tour vint d'tre vu.  Il y aurait
bien eu quelque chose  dire sur la taille de ce petit bonhomme,
auquel nous sommes peut-tre trop press de donner l'pithte de
charmant; car, outre que son buste, trop long et trop dvelopp,
ne se trouvait plus en harmonie parfaite avec ses petites jambes
grles, il avait la tte d'une grosseur si dmesure, qu'elle
sortait de toutes les proportions indiques non seulement par la
nature, mais encore par les matres de dessin, qui en savent
l-dessus bien plus que la nature.

Mais, s'il y avait quelque dfectuosit dans sa personne, cette
dfectuosit tait rachete par l'excellence de sa toilette, qui
indiquait  la fois un homme d'ducation et de got: il portait
une polonaise en velours violet avec une quantit de brandebourgs
et de boutons d'or, des culottes pareilles, et les plus
charmantes petites bottes qui se soient jamais vues aux pieds
d'un tudiant, et mme d'un officier, car elles taient tellement
collantes, qu'elles semblaient peintes.  Mais deux choses
tranges pour un homme qui paraissait avoir en fashion des gots
si suprieurs, c'tait d'avoir un laid et troit manteau de bois,
pareil  une queue qu'il s'tait attache au bas de la nuque et
qui retombait au milieu de son dos, et un mauvais petit bonnet de
montagnard qu'il s'tait ajust sur la tte.  Mais Marie, en
voyant ces deux objets, qui formaient avec le reste du costume
une si grande disparate, avait rflchi que le parrain
Drosselmayer portait lui-mme, par-dessus sa redingote jaune, un
petit collet qui n'avait gure meilleure faon que le manteau de
bois du bonhomme  la polonaise, et qu'il couvrait parfois son
chef d'un affreux et fatal bonnet, prs duquel tous les bonnets
de la terre ne pouvaient souffrir aucune comparaison, ce qui
n'empchait pas le parrain Drosselmayer de faire un excellent
parrain.  Elle se dit mme  part soi que, le parrain
Drosselmayer modelt-il entirement sa toilette sur celle du
petit homme au manteau de bois, il serait encore bien loin d'tre
aussi gentil et aussi gracieux que lui.

On conoit que toutes ces rflexions de Marie ne s'taient pas
faites sans un examen approfondi du petit bonhomme qu'elle avait
pris en amiti ds la premire vue; or, plus elle l'examinait,
plus Marie sentait combien il y avait de douceur et de bont dans
sa physionomie.  Ses yeux vert clair, auxquels on ne pouvait
faire d'autre reproche que d'tre un peu trop  fleur de tte,
n'exprimaient que la srnit et la bienveillance.  La barbe de
coton blanc fris, qui s'tendait sur tout son menton, lui allait
particulirement bien, en ce qu'elle faisait valoir le charmant
sourire de sa bouche, un peu trop fendue peut-tre, mais rouge et
brillante.  Aussi, aprs l'avoir considr avec une affection
croissante, pendant plus de dix minutes, sans oser le toucher:

--Oh!  s'cria la jeune fille, dis-moi donc, bon pre,  qui
appartient ce cher petit bonhomme qui est adoss l, contre
l'arbre de Nol.

--A personne en particulier;  vous tous ensemble, rpondit le
prsident.

--Comment cela, bon pre?  Je ne te comprends pas.

--C'est le travailleur commun, reprit le prsident; c'est celui
qui est charg  l'avenir de casser pour vous toutes les
noisettes que vous mangerez; et il appartient aussi bien  Fritz
qu' toi, et  toi qu' Fritz.

Et, en disant cela, le prsident l'enleva avec prcaution de la
place o il tait pos, et, soulevant son troit manteau de bois,
il lui fit, par un jeu de bascule des plus simples, ouvrir sa
bouche, qui, en s'ouvrant, dcouvrit deux rangs de dents blanches
et pointues.  Alors Marie, sur l'invitation de son pre, y fourra
une noisette; et, knac!  knac!  le petit bonhomme cassa la
noisette avec tant d'adresse, que la coquille brise tomba en
mille morceaux, et que l'amande intacte resta dans la main de
Marie.  La petite fille alors comprit que le coquet petit
bonhomme tait un descendant de cette race antique et vnre des
casse-noisettes dont l'origine, aussi ancienne que celle de la
ville de Nuremberg, se perd avec elle dans la nuit des temps, et
qu'il continuait  exercer l'honorable et philanthropique
profession de ses anctres: et Marie, enchante d'avoir fait
cette dcouverte, se prit  sauter de joie.  Sur quoi, le
prsident lui dit:

--Eh bien, ma bonne petite Marie, puisque le casse-noisette te
plat tant, quoiqu'il appartienne galement  Fritz et  toi,
c'est toi qui seras particulirement charge d'en avoir soin.  Je
le place donc sous ta protection.

Et,  ces mots, le prsident remit le petit bonhomme  Marie, qui
le prit dans ses bras et se mit aussitt  lui faire exercer son
mtier, tout en choisissant cependant, tant c'tait un bon coeur
que celui de cette charmante enfant, les plus petites noisettes,
afin que son protg n'et pas besoin d'ouvrir dmesurment la
bouche, ce qui ne lui seyait pas bien, et donnait une expression
ridicule  sa physionomie.  Alors mademoiselle Trudchen
s'approcha pour jouir  son tour de la vue du petit bonhomme, et
il fallut que, pour elle aussi, le casse-noisette remplit son
office, ce qu'il fit gracieusement et sans rechigner le moins du
monde, quoique mademoiselle Trudchen, comme on le sait, ne ft
qu'une suivante.

Mais, tout en continuant de dresser son alezan et de faire
manoeuvrer ses hussards, Fritz avait entendu le _knac!  knac!
knac!_ et,  ce bruit vingt fois rpt, il avait compris qu'il
se passait quelque chose de nouveau.  Il avait donc lev la tte,
et avait tourn ses grands yeux interrogateurs vers le groupe
compos du prsident, de Marie et de mademoiselle Trudchen, et,
dans les bras de sa soeur, il avait aperu le petit bonhomme an
manteau de bois; alors il tait descendu de cheval, et, sans se
donner le temps de reconduire l'alezan  l'curie, il tait
accouru auprs de Marie, et avait rvl sa prsence par un
joyeux clat de rire que lui avait inspir la grotesque figure
que faisait le petit bonhomme en ouvrant sa grande bouche.  Alors
Fritz rclama sa part des noisettes que cassait le petit
bonhomme, ce qui lui fut accord; puis le droit de les lui faire
casser lui-mme, ce qui lui fut accord encore, comme
propritaire par moiti.  Seulement, tout au contraire de sa
soeur, et malgr ses observations, Fritz choisit aussitt, pour
les lui fourrer dans la bouche, les noisettes les plus grosses et
les plus dures, ce qui fit qu' la cinquime ou sixime noisette
fourre ainsi par Fritz dans la bouche du petit bonhomme, on
entendit tout  coup: Carrac!  et que trois petites dents
tombrent des gencives du casse-noisette, dont le menton,
dmantibul, devint  l'instant mme dbile et tremblotant comme
celui d'un vieillard.

--Ah!  mon pauvre cher casse-noisette!  s'cria Marie en
arrachant le petit bonhomme des mains de Fritz.

--En voil un stupide imbcile!  s'cria celui-ci; a veut tre
casse-noisette, et cela a une mchoire de verre: c'est un faux
casse-noisette, et qui n'entend pas son mtier.  Passe-le-moi,
Marie; il faut qu'il continue de m'en casser, dt-il y perdre le
reste de ses dents, et dt son menton se disloquer tout  fait.
Voyons, quel intrt prends-tu  ce paresseux?

--Non, non, non!  s'cria Marie en serrant le petit bonhomme
entre ses bras; non, tu n'auras plus mon pauvre casse-noisette,
Vois donc comme il me regarde d'un air malheureux en me montrant
sa pauvre mchoire blesse.  Fi!  tu es un mauvais coeur, tu bats
tes chevaux, et, l'autre jour encore, tu as fait fusiller un de
tes soldats.

--Je bats mes chevaux quand ils sont rtifs, rpondit Fritz de
son air le plus fanfaron; et, quant au soldat que j'ai fait
fusiller l'autre jour, c'tait un misrable vagabond dont je
n'avais pu rien faire depuis un an qu'il tait  mon service, et
qui avait fini un beau matin par dserter avec armes et bagages,
ce qui, dans tous les pays du monde, entrane la peine de mort.
D'ailleurs, toutes ces choses sont affaires de discipline qui ne
regardent pas les femmes.  Je ne t'empche pas de fouetter tes
poupes, ne m'empche donc pas de battre mes chevaux et de faire
fusiller mes militaires.  Maintenant je veux le casse-noisette.

--O bon pre!   mon secours!  dit Marie enveloppant le petit
bonhomme dans son mouchoir de poche,  mon secours!  Fritz veut
me prendre le casse-noisette.

Aux cris de Marie, non-seulement le prsident se rapprocha du
groupe des enfants dont il s'tait loign, mais encore la
prsidente et le parrain Drosselmayer accoururent.  Les deux
enfants expliqurent chacun leurs raisons: Marie, pour garder le
casse-noisette, et Fritz, pour le reprendre; et, au grand
tonnement de Marie, le parrain Drosselmayer, avec un sourire qui
parut froce  la petite fille, donna raison  Fritz.
Heureusement pour le pauvre casse-noisette que le prsident et la
prsidente se rangrent  l'avis de Marie.

--Mon cher Fritz, dit le prsident, j'ai mis le casse-noisette
sous la protection de votre soeur, et, autant que mon peu de
connaissance en mdecine me permet d'en juger en ce moment, je
vois que le pauvre malheureux est fort endommag et a grand
besoin de soins; j'accorde donc, jusqu' sa parfaite
convalescence, plein pouvoir  Marie, et cela, sans que personne
ait rien  y redire.  D'ailleurs, toi qui es fort sur la
discipline militaire, o as-tu jamais vu qu'un gnral fasse
retourner au feu un soldat bless  son service?  Les blesss
vont  l'hpital jusqu' ce qu'ils soient guris, et, s'ils
restent estropis de leurs blessures, ils ont droit aux
Invalides.

Fritz voulut insister; mais le prsident leva son index  la
hauteur de l'oeil droit, et laissa chapper ces deux mots:

--Monsieur Fritz!

Nous avons dj dit quelle influence ces deux mots avaient sur le
petit garon; aussi, tout honteux de s'tre attir cette
mercuriale, se glissa-t-il, doucement et sans souffler le mot; du
ct de ta table o taient les hussards, qui, aprs avoir pos
leurs sentinelles perdues et tabli leurs avant-postes, se
retirrent silencieusement dans leurs quartiers de nuit.

Pendant ce temps, Marie ramassait les petites dents du
casse-noisette, qu'elle continuait de tenir enveloppe dans son
mouchoir, et dont elle avait soutenu le menton avec un joli ruban
blanc dtach de sa robe de soie.  De son ct, le petit
bonhomme, trs-ple et trs-effray d'abord, paraissait confiant
dans la bont de sa protectrice, et se rassurait peu  peu, en se
sentant tout doucement berc par elle.  Alors Marie s'aperut que
le parrain Drosselmayer regardait d'un air moqueur les soins
maternels qu'elle donnait au manteau de bois, et il lui sembla
mme que l'oeil unique du conseiller de mdecine avait pris une
expression de malice et de mchancet qu'elle n'avait pas
l'habitude de lui voir.  Cela fit qu'elle voulut s'loigner de
lui.

Alors le parrain Drosselmayer se mit  rire aux clats en disant:

--Pardieu!  ma chre filleule, je ne comprends pas comment une
jolie petite fille comme toi peut tre aussi aimable pour cet
affreux petit bonhomme.

Alors Marie se retourna; et, comme, dans son amour du prochain,
le compliment que lui faisait son parrain n'tablissait pas une
compensation suffisante avec l'injuste attaque adresse  son
casse-noisette, elle se sentit, contre son naturel; pris d'une
grande colre, et cette vague comparaison qu'elle avait dj
faite de son parrain avec le petit homme au manteau de bois lui
revenant  l'esprit:

--Parrain Drosselmayer, dit-elle, vous tes injuste envers mon
pauvre petit casse-noisette, que vous appelez un affreux petit
bonhomme; qui sait mme si vous aviez sa jolie petite polonaise,
sa jolie petite culotte et ses jolies petites bottes, qui sait si
vous auriez aussi bon air que lui?

A ces mots, les parents de Marie se mirent  rire, et le nez du
conseiller de mdecine s'allongea prodigieusement.

Pourquoi le nez du conseiller de mdecine s'tait-il allong
ainsi, et pourquoi le prsident et la prsidente avaient-ils
clat de rire?  C'est ce dont Marie, tonne de l'effet que sa
rponse avait produit, essaya vainement de se rendre compte.

Or, comme il n'y a pas d'effet sans cause, cet effet se
rattachait sans doute  quelque cause mystrieuse et inconnue qui
nous sera explique par la suite.



Choses merveilleuses.


Je ne sais, mes chers petits amis, si vous vous rappelez que je
vous ai dit un mot de certaine grande armoire vitre dans
laquelle les enfants enfermaient leurs joujoux.  Cette armoire se
trouvait  droite en entrant dans le salon du prsident.  Marie
tait encore au berceau, et Fritz marchait  peine seul quand le
prsident avait fait faire cette armoire par un bniste fort
habile, qui l'orna de carreaux si brillants, que les joujoux
paraissaient dix fois plus beaux, rangs sur les tablettes, que
lorsqu'on les tenait dans les mains.  Sur le rayon d'en haut, que
ni Marie ni mme Fritz ne pouvaient atteindre, on mettait les
chefs-d'oeuvre du parrain Drosselmayer.  Immdiatement au-dessous
tait le rayon des livres d'images; enfin, les deux derniers
rayons taient abandonns  Fritz et  Marie, qui les
remplissaient comme ils l'entendaient.  Cependant il arrivait
presque toujours, par une convention tacite, que Fritz s'emparait
du rayon suprieur pour en faire le cantonnement de ses troupes,
et que Marie se rservait le rayon d'en bas pour ses poupes,
leurs mnages et leurs lits.  C'est ce qui tait encore arriv le
jour de la Nol; Fritz rangea ses nouveaux venus sur la tablette
suprieure, et Marie, aprs avoir relgu mademoiselle Rose dans
un coin, avait donn sa chambre  coucher et son lit
mademoiselle Claire, c'tait le nom de la nouvelle poupe, et
s'tait invite  passer chez elle une soire de sucreries.  Au
reste, Mademoiselle Claire, en jetant les yeux autour d'elle, en
voyant son mnage bien rang sr les tablettes, sa table charge
de bonbons et de pralines, et surtout son petit lit blanc avec
son couvre-pieds de satin rose si frais et si joli, avait paru
fort satisfaite de son nouvel appartement.

Pendant tous ces arrangements, la soire s'tait fort avance; il
allait tre minuit, et le parrain Drosselmayer tait dj parti
depuis longtemps; qu'on n'avait pas encore pu arracher les
enfants devant leur armoire.

Contre l'habitude, ce fut Fritz qui rendit le premier aux
raisonnements de ses parents, qui lui faisaient observer qu'il
tait temps de se coucher.

--Au fait, dit-il, aprs l'exercice qu'ils ont fait toute l
soire, mes pauvres diables de hussards doivent tre fatigus;
or, je ls connais, ce sont de braves soldats qui connaissent
leur devoir envers moi; et comme, tant que je serai l; il n'y en
aurait pas un qui se permettrait de fermer l'oeil, je vais me
retirer.

Et,  ces mots; aprs leur avoir donn le mot d'ordre pour qu'ils
ne fussent pas surpris par quelque patrouille ennemie, Fritz se
retira effectivement.

Mais il n'en fut pas ainsi de Marie; et comme la prsidente, qui
avait hte de rejoindre son mari qui tait dj pass dans sa
chambre, l'invitait  se sparer de sa chre armoire:

--Encore un instant, un tout petit instant; chre maman,
dit-elle, laisse-moi finir mes affaires; j'ai encore une foule de
choses importantes  terminer; et, ds que j'aurai fini, je te
promets que j'irai me coucher.

Marie demandait cette grce d'une voix si suppliante, d'ailleurs
c'tait une enfant  la fois si obissante et si sage, que sa
mre ne vit aucun inconvnient  lui accorder ce qu'elle
dsirait; cependant, comme mademoiselle Trudchen tait dj
remonte pour prparer le coucher de la petite fille, de peur que
celle-ci, dans la proccupation que lui inspirait la vue de ses
nouveaux joujoux, n'oublit de souffler les bougies, la
prsidente s'acquitta elle-mme de ce soin, ne laissant brler
que la lampe du plafond, laquelle rpandait dans la chambre une
douce et ple lumire, et se retira  son tour en disant:

--Rentre bientt, chre petite Marie, car, si tu restais trop
tard, tu serais fatigue, et peut-tre ne pourrais-tu plus te
lever demain.

Et,  ces mots, la prsidente sortit du salon et ferma la porte
derrire elle.

Ds que Marie se trouva seule, elle en revint  la pense qui la
proccupait avant toutes les autres, c'est--dire  son pauvre
petit casse-noisette, qu'elle avait toujours continu de porter
sur son bras, envelopp dans son mouchoir de poche.  Elle le
dposa doucement sur la table, le dmaillotta et visita ses
blessures.  Le casse-noisette avait l'air de beaucoup souffrir,
et paraissait fort mcontent.

--Ah!  cher petit bonhomme, dit-elle bien bas, ne sois pas en
colre, je t'en prie, de ce que mon frre Fritz t'a fait tant de
mal; il n'avait pas mauvaise intention, sois-en bien sr;
seulement, ses manires sont devenues un peu rudes, et son coeur
s'est tant soit peu endurci dans sa vie de soldat.  C'est, du
reste, un fort bon garon, je puis te l'assurer, et je suis
convaincue que, lorsque tu le connatras davantage, tu lui
pardonneras.  D'ailleurs, par compensation du mal que mon frre
t'a fait, moi, je vais te soigner si bien et si attentivement,
que, d'ici  quelques jours, tu seras redevenu joyeux et bien
portant.  Quant  te replacer les dents et  te rattacher le
menton, c'est l'affaire du parrain Drosselmayer, qui s'entend
trs bien  ces sortes de choses.

Mais Marie ne put achever son petit discours.  Au moment o elle
prononait le nom du parrain Drosselmayer, le casse-noisette,
auquel ce discours s'adressait, fit une si atroce grimace, et il
sortit de ses deux yeux verts un double clair si brillant, que
la petite fille, tout effraye, s'arrta et fit un pas en
arrire.  Mais, comme aussitt la casse-noisette reprit sa
bienveillante physionomie et son mlancolique sourire, elle pensa
qu'elle avait t le jouet d'une illusion, et que la flamme de la
lampe, agite par quelque courant d'air, avait dfigur ainsi le
petit bonhomme.

Elle en vint mme  se moquer d'elle-mme et  se dire:

--En vrit, je suis bien sotte d'avoir pu croire un instant que
cette figure de bois tait capable de me faire des grimaces.
Allons, rapprochons-nous de lui et soignons-le comme son tat
l'exige.

Et,  la suite de ce monologue intrieur, Marie reprit son
protg entre ses bras, set rapprocha de l'armoire vitre, frappa
 la porte qu'avait ferme Fritz, et dit  la poupe neuve:

--Je t'en prie, mademoiselle Claire, abandonne ton lit  mon
casse-noisette qui est malade, et, pour une nuit, accommode-toi
du sofa; songe que tu te portes  merveille et que tu es pleine
de sant, comme le prouvent tes joues rouges et rebondies.
D'ailleurs, une nuit est bientt passe; le sofa est bon, et il
n'y aura pas encore  Nuremberg beaucoup de poupes aussi bien
couches que toi.

Mademoiselle Claire, comme on le pense bien, ne souffla pas le
mot; mais il sembla  Marie qu'elle prenait un air fort pinc et
fort maussade.  Mais Marie, qui trouvait, dans sa conscience,
qu'elle avait pris avec mademoiselle Claire tous les mnagements
convenables, ne fit pas davantage de faons avec elle, et, tirant
le lit  elle, elle y coucha avec beaucoup de soin le
casse-noisette malade, lui ramenant les draps jusqu'au menton.
Alors elle rflchit qu'elle ne connaissait pas encore le fond du
caractre de mademoiselle Claire, puisqu'elle l'avait depuis
quelques heures seulement; qu'elle avait paru de fort mauvaise
humeur quand elle lui avait emprunt son lit, et qu'il pourrait
arriver malheur au bless, si elle le laissait  la porte de
cette impertinente personne.  En consquence, elle plaa le lit
et le casse-noisette sur le rayon suprieur, tout contre le beau
village o la cavalerie de Fritz tait cantonne; puis, ayant
pos mademoiselle Claire sur son sofa, elle ferma l'armoire, et
s'apprtait  aller rejoindre mademoiselle Trudchen dans sa
chambre  coucher, lorsque, dans toute la chambre, autour de la
pauvre enfant, commencrent  se faire entendre une foule de
petits bruits sourds derrire les fauteuils, derrire le pole,
derrire les armoires.  La grande horloge attache au mur, et que
surmontait, au lieu du coucou traditionnel, une grosse chouette
dore, ronronnait au milieu de tout cela de plus fort en plus
fort, sans cependant se dcider  sonner.  Marie alors jeta les
yeux sur elle, et vit que la grosse chouette dore avait abattu
ses ailes de manire  couvrir entirement l'horloge, et qu'elle
avanait tant qu'elle pouvait sa hideuse tte de chat aux yeux
ronds et au bec recourb; et alors le ronronnement, devenant plus
fort encore, se changea en un murmure qui ressemblait  une voix,
et l'on put distinguer ces mots qui semblaient sortir du bec de
la chouette:

--Horloges, horloges, ronronnez toutes bien bas: le roi des
souris a l'oreille fine.  Boum, boum, boum, chantez seulement,
chantez-lui sa vieille chanson.  Boum, boum, boum, sonnez,
clochettes, sonnez sa dernire heure, car bientt ce sera fait de
lui.

Et, boum, boum, boum, on entendit retentir douze coups sourds et
enrous.

Marie avait trs peur.  Elle commenait  frissonner des pieds
la tte, et elle allait s'enfuir, quand elle aperut le parrain
Drosselmayer assis sur la pendule  la place de la chouette, et
dont les deux pans de la redingote jaune avaient pris la place
des deux ailes pendantes de l'oiseau de nuit.  A cette vue, elle
s'arrta cloue  sa place par l'tonnement, et elle se mit
crier en pleurant:

--Parrain Drosselmayer, que fais-tu l-haut?  Descends prs de
moi, et ne m'pouvante pas ainsi, mchant parrain Drosselmayer.

Mais,  ces paroles, commencrent  la ronde un sifflement aigu
et un ricanement enrag; puis bientt on entendit des milliers de
petits pieds trotter derrire les murs, puis on vit des milliers
de petites lumires qui scintillaient  travers les fentes des
cloisons; quand je dis des milliers de petites lumires, je me
trompe, c'taient des milliers de petits yeux brillants.  Et
Marie s'aperut que de tous cts il y avait une population de
souris qui s'apprtait  entrer.  En effet, au bout de cinq
minutes, par les jointures des portes, par les fentes du
plancher, des milliers de souris pntrrent dans la chambre, et
trott, trott, trott, hopp, hopp, hopp, commencrent  galoper
de, del, et bientt se mirent en rang de la mme faon que
Fritz avait l'habitude de disposer ses soldats pour la bataille.
Ceci parut fort plaisant  Marie; et, comme elle ne ressentait
pas pour les souris cette terreur naturelle et purile
qu'prouvent les autres enfants, elle allait s'amuser sans doute
infiniment  ce spectacle, lorsque tout  coup elle entendit un
sifflement si terrible, si aigu et si prolong, qu'un froid
glacial lui passa sur le dos.  Au mme instant,  ses pieds, le
plancher se souleva, et, pouss par une puissance souterraine, le
roi des souris, avec ses sept ttes couronnes, apparut  ses
pieds, au milieu du sable, du pltre et de la terre broye, et
chacune de ces sept ttes commena  siffloter et  grignoter
hideusement, pendant que le corps auquel appartenaient ces sept
ttes sortait  son tour.  Aussitt toute l'arme s'lana
au-devant de son roi, en couicant trois fois en choeur; puis
aussitt, tout en gardant leurs rangs, les rgiments de souris se
mirent  courir par la chambre, se dirigeant vers l'armoire
vitre, contre laquelle Marie, enveloppe de tous cts, commena
 battre en retraite.  Nous l'avons dit, ce n'tait cependant pas
une enfant peureuse; mais, quand elle se vit entoure de cette
foule innombrable de souris, commande par ce monstre  sept
ttes, la frayeur s'empara d'elle, et son coeur commena de
battre si fort, qu'il lui sembla qu'il voulait sortir de sa
poitrine.  Puis toute coup son sang parut s'arrter, la
respiration lui manqua;  demi vanouie, elle recula en
chancelant; enfin, kling, kling, prrrr!  et la glace de l'armoire
vitre, enfonce par son coude, tomba sur le parquet, brise en
mille morceaux.  Elle ressentit bien au moment mme une vive
douleur au bras gauche; mais, en mme temps, son coeur se
retrouva plus lger, car elle n'entendit plus ces horribles
couics, couics, qui l'avaient si fort effraye; en effet, tout
tait redevenu tranquille autour d'elle, les souris avaient
disparu, et elle crut que, effrayes du bruit qu'avait fait la
glace en se brisant, elles s'taient rfugies dans leurs trous.

Mais voil que, presque aussitt, succdant  ce bruit, commena
dans l'armoire une rumeur trange, et que de toutes petites voix
aigus criaient de toutes leurs faibles forces: Aux armes!  aux
armes!  aux armes! Et, en mme temps, la sonnerie du chteau se
mit  sonner, et l'on entendait murmurer de tous cts: Allons,
alerte, alerte!  levons-nous: c'est l'ennemi.  Bataille,
bataille, bataille!

Marie se retourna.  L'armoire tait miraculeusement claire, et
il s'y faisait un grand remue-mnage: tous les arlequins, les
pierrots, les polichinelles et les pantins s'agitaient, couraient
de, del, s'exhortant les uns les autres, tandis que les
poupes faisaient de la charpie et prparaient des remdes pour
les blesss.  Enfin, casse-noisette lui-mme rejeta tout  coup
ses couvertures et sauta  bas au lit sur ses deux pieds  la
fois, en criant:

--Knac!  knac!  knac!  Stupide tas de souris, rentrez dans vos
trous, ou,  l'instant mme, vous allez avoir affaire  moi.

Mais,  cette menace, un grand sifflement retentit, et Marie
s'aperut que les souris n'taient pas rentres dans leurs trous,
mais bien qu'elles s'taient, effrayes par le bruit du verre
cass, rfugies sous les tables et sous les fauteuils; d'o
elles commenaient  sortir.

De son ct, casse-noisette, loin d'tre effray par le
sifflement, parut redoubler de courage.

--Ah!  misrable roi des souris, s'cria-t-il; c'est donc toi; tu
acceptes enfin le combat que je t'offre depuis si longtemps.
Viens donc; et que cette nuit dcide de nous deux.  Et vous, mes
bons amis, mes compagnons, mes frres, s'il est vrai que nous
nous sommes lis de quelque tendresse dans la boutique de
Zacharias, soutenez-moi dans ce rude combat.  Allons, en avant!
et qui m'aime me suive!

Jamais proclamation ne fit un effet pareil: deux arlequins, un
pierrot, deux polichinelles et trois pantins s'crirent  haute
voix:

--Oui, seigneur, comptez sur nous,  la vie,  la mort!  Nous
vaincrons sous vos ordres, ou nous prirons avec vous.

A ces paroles, qui lui prouvaient qu'il y avait de l'cho dans le
coeur de ses amis, casse-noisette se sentit tellement lectris,
qu'il tira son sabre, et, sans calculer la hauteur effrayante o
il se trouvait, il s'lana du deuxime rayon.  Marie, en voyant
ce saut prilleux, jeta un cri, car casse-noisette ne pouvait
manquer de se briser; lorsque mademoiselle Claire, qui tait dans
le rayon infrieur, s'lana de son sofa, et reut casse-noisette
entre ses bras.

--Ah!  chre et bonne petite Claire, s'cria Marie en joignant
ses deux mains avec attendrissement, comme je t'ai mconnue!

Mais mademoiselle Claire, tout entire  la situation, disait au
casse-noisette:

--Comment, bless et souffrant dj comme vous l'tes,
Monseigneur, vous risquez-vous dans de nouveaux dangers?
Contentez-vous de commander; laissez les antres combattre.  Votre
courage est connu, et ne peut rien gagner  fournir de nouvelles
preuves.

Et, en disant ces paroles, mademoiselle Claire essayait de
retenir le valeureux casse-noisette en le pressant contre son
corsage de satin; mais celui-ci se mit  gigotter et  gambiller
de telle sorte, que mademoiselle Claire fut force de le laisser
chapper; il glissa donc de ses bras, et, tombant sur ses pieds
avec une grce parfaite, il mit un genou en terre, et lui dit:

--Princesse, soyez sre que, quoique vous ayez  une certaine
poque t injuste envers moi, je me souviendrai toujours de
vous, mme au milieu de la bataille.

Alors mademoiselle Claire se pencha le plus qu'elle put, et, le
saisissant par son petit bras, elle le fora de se relever; puis,
dtachant avec vivacit sa ceinture tout tincelante de
paillettes, elle en fit une charpe qu'elle voulut passer au cou
du jeune hros; mais celui-ci recula de deux pas, et, tout en
s'inclinant en tmoignage de sa reconnaissance pour une si grande
faveur, il dtacha le petit ruban blanc avec lequel Marie l'avait
pans, le porta  ses lvres, et, s'en tant ceint le corps,
lger et agile comme un oiseau, il sauta en brandissant son petit
sabre du rayon o il tait sur le plancher.  Aussitt les couics
et les piaulements recommencrent plus froces que jamais, et le
roi des souris, comme pour rpondre au dfi de casse-noisette,
sortit de dessous la grande table du milieu avec son corps
d'arme, tandis qu' droite et  gauche, les deux ailes
commenaient  dborder les fauteuils o elles s'taient
retranches.


La bataille


--Trompettes, sonnez la charge!  Tambours, battez la gnrale!
cria Casse-noisette.

Et aussitt les trompettes du rgiment de hussards de Fritz se
mirent  sonner, tandis que les tambours de son infanterie
commenaient  battre et qu'on entendait le bruit sourd et
rebondissant des canons sautant sur leurs affts.  En mme temps,
un corps de musiciens s'organisa: c'taient des figaros avec
leurs guitares, des pifraris avec leurs musettes, des bergers
suisses avec leurs cors, des ngres avec leurs triangles, qui,
quoiqu'ils ne fussent aucunement convoqus par Casse-noisette, ne
commencrent pas moins comme volontaires  descendre d'un rayon
l'autre en jouant la marche des Samnites.  Cela, sans doute,
monta la tte aux bonshommes les plus pacifiques, et,  l'instant
mme, une espce de garde nationale commande par le suisse de la
paroisse, et dans les rangs de laquelle se rangrent les
arlequins, les polichinelles, les pierrots et les pantins,
s'organisa, et, en un instant, s'armant de tout ce qu'elle put
trouver, fut prte pour le combat.  Il n'y eut pas jusqu' un
cuisinier qui, quittant son feu, ne descendit avec sa broche,
laquelle tait dj pass un dindon  moiti rti, et, n'allt
prendre sa place dans les rangs.  Casse-noisette se mit  la tte
de ce vaillant bataillon, qui,  la honte des troupes rgles, se
trouva le premier prt.

Il faut tout dire aussi, car on croirait que notre sympathie pour
l'illustre milice citoyenne dont nous faisons partie nous
aveugle: ce n'tait pas la faute des hussards et des fantassins
de Fritz s'ils n'taient pas en mesure aussi rapidement que les
autres.  Fritz, aprs avoir plac les sentinelles perdues et les
postes avancs, avait casern le reste de son arme dans quatre
botes qu'il avait refermes sur elle.  Les malheureux
prisonniers avaient donc beau entendre le tambour et la trompette
qui les appelaient  la bataille, ils taient enferms et ne
pouvaient sortir.  On les entendait dans leurs bote grouiller
comme des crevisses dans un panier; mais, quels que fussent
leurs efforts, ils ne pouvaient sortir.  Enfin les grenadiers,
moins bien enferms que les autres, parvinrent  soulever le
couvercle de leur bote, et prtrent main-forte aux chasseurs et
aux voltigeurs.  En un instant tous furent sur pied, et alors,
sentant de quelle utilit leur serait la cavalerie, ils allrent
dlivrer les hussards, qui se mirent aussitt  caracoler sur les
flancs et  se ranger quatre par quatre.

Mais, si les troupes rgles taient en retard de quelques
minutes, grce  la discipline dans laquelle Fritz les avait
maintenues, elles eurent bientt rpar le temps perdu, et
fantassins, cavaliers, artilleurs se mirent  descendre, pareils
 une avalanche, au milieu des applaudissements de mademoiselle
Rose et de mademoiselle Claire, qui battaient des mains en les
voyant passer, et les excitaient du geste et de la voix, comme
faisaient autrefois les belles chtelaines dont sans doute elles
descendaient.

Cependant le roi des souris avait compris que c'tait une arme
tout entire  laquelle il allait avoir affaire.  En effet, au
centre tait Casse-Noisette avec sa vaillante garde civique;
gauche, le rgiment de hussards qui n'attendait que le moment de
charger;  droite, une infanterie formidable; tandis que, sur un
tabouret qui dominait tout le champ de bataille, venait de
s'tablir une batterie de dix pices de canon; en outre, une
puissante rserve, compose de bonshommes de pain d'pice et de
chevaliers en sucre de toutes couleurs, tait demeure dans
l'armoire et commenait  s'agiter  son tour.  Mais il tait
trop avanc pour reculer; il donna le signal par un _couc_ qui
fut rpt en choeur par toute son arme.

En mme temps, une borde d'artillerie, partie du tabouret,
rpondit en envoyant au milieu des masses souriquoises une vole
de mitraille.

Presque au mme instant, tout le rgiment de hussards s'branla
pour charger; de sorte que, d'un ct, la poussire qui s'levait
sous les pieds des chevaux; de l'autre, la fume des canons qui
s'paississait de plus en plus, drobrent  Marie la vue du
champ de bataille.

Mais, au milieu du bruit des canons, des cris des combattants, du
rle des mourants, elle continuait d'entendre la voix de
Casse-Noisette dominant tout le fracas.

--Sergent Arlequin, criait-il, prenez vingt hommes, et jetez-vous
en tirailleur sur le flanc de l'ennemi.  Lieutenant Polichinelle,
formez-vous en carr.  Capitaine Paillasse, commandez des feux de
peloton.  Colonel des hussards, chargez par masses, et non par
quatre, comme vous faites.  Bravo!  messieurs les soldats de
plomb, bravo!  Que tout le monde fasse son devoir comme vous le
faites, et la journe est  nous!

Mais, par ces encouragements mmes, Marie comprenait que la
bataille tait acharne et la victoire indcise.  Les souris,
refoules par les hussards, dcimes par les feux de peloton,
culbutes par les voles de mitraille, revenaient sans cesse plus
presses, mordant et dchirant tout ce qu'elles rencontraient;
c'tait, comme les mles du temps de la chevalerie, une affreuse
lutte corps  corps, dans laquelle chacun attaquait et se
dfendait sans s'inquiter de son voisin.  Casse-Noisette voulait
inutilement dominer l'ensemble des mouvements et procder par
masses.  Les hussards, ramens par un corps considrable de
souris, s'taient parpills et tentaient inutilement de se
runir autour de leur colonel; un gros bataillon de souris les
avait coups du corps d'arme et dbordait la garde civique, qui
faisait des merveilles.  Le suisse de la paroisse se dmenait
avec sa hallebarde comme un diable dans un bnitier; le cuisinier
enfilait des rangs tout entiers de souris avec sa broche; les
soldats de plomb tenaient comme des murailles; mais Arlequin,
avec ses vingt hommes, avait t repouss, et tait venu se
mettre sous la protection de la batterie; mais le carr du
lieutenant Polichinelle avait t enfonc, et ses dbris, en
s'enfuyant, avaient jet du dsordre dans la garde civique; enfin
le capitaine Paillasse, sans doute par manque de cartouches,
avait cess son feu et se retirait pas  pas, mais enfin se
retirait.  Il rsulta de ce mouvement rtrograde, opr sur toute
la ligne, que la batterie de canons se trouva  dcouvert.
Aussitt le roi des souris, comprenant que c'tait de la prise de
cette batterie que dpendait pour lui le succs de la bataille,
ordonna  ses troupes les plus aguerries de charger dessus.  En
un instant le tabouret fut escalad; les canonniers se firent
tuer sur leurs pices.  L'un d'eux mit mme le feu  son caisson,
et enveloppa dans sa mort hroque une vingtaine d'ennemis.  Mais
tout ce courage fut inutile contre le nombre, et bientt une
vole de mitraille, tire par ses propres pices, et qui frappa
en plein dans le bataillon que commandait Casse-Noisette, lui
apprit que la batterie du tabouret tait tombe au pouvoir de
l'ennemi.

Ds lors la bataille fut perdue, et Casse-Noisette ne s'occupa
plus que de faire une retraite honorable; seulement, pour donner
quelque relche  ses troupes, il appela  lui la rserve.

Aussitt les bonshommes de pain d'pice et le corps de bonbons en
sucre descendirent de l'armoire et donnrent  leur tour.
C'taient des troupes fraches, il est vrai, mais peu
exprimentes: les bonshommes de pain d'pice surtout taient
fort maladroits, et, frappant  tort et  travers, estropiaient
aussi bien les amis que les ennemis; le corps des bonbons tenait
ferme; mais il n'y avait entre les combattants aucune
homognit: c'taient des empereurs, des chevaliers, des
Tyroliens, des jardiniers, des cupidons, des singes, des lions et
des crocodiles, de sorte qu'ils ne pouvaient combiner leurs
mouvements, et n'avaient de puissance que comme masse.  Cependant
leur concours produisit un utile rsultat:  peine les souris
eurent-elles got des bonshommes de pain d'pice et entam le
corps de bonbons, qu'elles abandonnrent les soldats de plomb,
dans lesquels elles avaient grand'peine  mordre, et les
polichinelles, les paillasses, les arlequins, les suisses et les
cuisiniers, qui taient simplement rembourrs d'toupe et de son,
pour se ruer sur la malheureuse rserve, qui, en un instant, fut
entoure par des milliers de souris, et, aprs une dfense
hroque, fut dvore avec armes et bagages.

Casse-Noisette avait voulu profiter de ce moment de repos pour
rallier son arme; mais le terrible spectacle de la rserve
anantie avait glac les plus fiers courages.  Paillasse tait
ple comme la mort; Arlequin avait son habit en lambeaux; une
souris avait pntr dans la bosse de Polichinelle, et, comme le
renard du jeune Spartiate, lui dvorait les entrailles; enfin le
colonel des hussards tait prisonnier avec une partie de son
rgiment, et, grce aux chevaux des malheureux captifs, un corps
de cavalerie souriquoise venait de s'organiser.

Il ne s'agissait donc plus, pour l'infortun Casse-Noisette, de
victoire; il ne s'agissait mme plus de retraite, il ne
s'agissait que de mourir.  Casse-Noisette se mit  la tte d'un
petit groupe d'hommes, dcids comme lui  vendre chrement leur
vie.

Pendant ce temps, la dsolation rgnait parmi les poupes:
mademoiselle Claire et mademoiselle Rose se tordaient les bras,
et jetaient les hauts cris.

--Hlas!  disait mademoiselle Claire, me faudra-t-il mourir  la
fleur de l'ge, moi, fille de roi, destine  un si bel avenir?

--Hlas!  disait mademoiselle Rose, me faudra-t-il tomber vivante
au pouvoir de l'ennemi; et ne me suis-je si bien conserve que
pour tre ronge par d'immondes souris?

Les autres poupes couraient plores, et leurs cris se mlaient
aux lamentations des deux poupes principales.

Pendant ce temps, les affaires allaient de plus mal en plus mal
pour Casse-Noisette: il venait d'tre abandonn du peu d'amis qui
lui taient rests fidles.  Les dbris de l'escadron de hussards
s'taient rfugis dans l'armoire; les soldats de plomb taient
entirement tombs an pouvoir de l'ennemi; il y avait longtemps
que les artilleurs taient trpasss; la garde civique tait
morte comme les trois cents Spartiates, sans reculer d'un pas.
Casse-Noisette tait accol contre le rebord de l'armoire, qu'il
tentait en vain d'escalader: il lui et fallu pour cela l'aide de
mademoiselle Claire ou de mademoiselle Rose mais toutes deux
avaient pris le parti de s'vanouir.  Casse-Noisette fit un
dernier effort, rassembla tous ses moyens, et cria, dans l'agonie
du dsespoir:

--Un cheval!  un cheval!  ma couronne pour un cheval!

Mais, comme la voix de Richard III, sa voix resta sans cho, ou
plutt elle le dnona  l'ennemi.  Deux tirailleurs se
prcipitrent sur lui et le saisirent par son manteau de bois.
Au mme instant, on entendit la voix du roi des souris, qui
criait par ses sept gueules:

--Sur votre tte, prenez-le vivant!  Songez que j'ai ma mre
venger.  Il faut que son supplice pouvante les Casse-Noisettes
venir!

Et, en mme temps, le roi se prcipita vers le prisonnier.

Mais Marie ne put supporter plus longtemps cet horrible
spectacle.

--O mon pauvre Casse-Noisette!  s'cria-t-elle en sanglotant; mon
pauvre Casse-Noisette, que j'aime de tout mon coeur, te verrai-je
donc prir ainsi!

Et, en mme temps, d'un mouvement instinctif, sans se rendre
compte de ce qu'elle faisait, Marie dtacha son soulier de son
pied, et, de toutes ses forces, elle le jeta au milieu de la
mle, et cela si adroitement, que le terrible projectile
atteignit le roi des souris, qui roula dans la poussire.  Au
mme instant, roi et arme, vainqueurs et vaincus, disparurent
comme anantis.  Marie ressentit  son bras bless une douleur
plus vive que jamais; elle voulut gagner un fauteuil pour
s'asseoir; mais les forces lui manqurent, et elle tomba
vanouie.



La maladie


Lorsque Marie se rveilla de son sommeil lthargique, elle tait
couche dans son petit lit, et le soleil pntrait radieux et
brillant  travers ses carreaux couverts de givre.  A ct d'elle
tait assis un tranger qu'elle reconnut bientt pour le
chirurgien Wandelstern, et qui dit tout bas, aussitt qu'elle eut
ouvert les yeux:

--Elle est veille!

Alors la prsidente s'avana et considra sa fille d'un regard
inquiet et effray.

--Ah!  chre maman, s'cria la petite Marie en l'apercevant,
toutes ces affreuses souris sont-elles parties, et mon pauvre
Casse-Noisette est-il sauv?

--Pour l'amour du ciel!  ma chre Marie, ne dis plus ces
sottises.  Qu'est-ce que les souris, je te le demande, ont
faire avec le casse-noisette?  mais toi, mchante enfant, tu nous
as fait  tous grand-peur.  Et tout cela arrive cependant quand
les enfants sont volontaires et ne veulent pas obir  leurs
parents.  Tu as jou hier fort avant dans la nuit avec tes
poupes; tu t'es probablement endormie, et il est possible qu'une
petite souris t'ait effraye; enfin, dans ta terreur, tu as donn
du coude dans l'armoire  glace, et tu t'es tellement coup le
bras, que M. Wandelstern, qui vient de retirer les fragments de
verre qui taient rests dans ta blessure, prtend que tu as
couru risque de te trancher l'artre et de mourir de la perte du
sang.  Dieu soit bni que je me sois rveille, je ne sais
quelle heure, et que, me rappelant que je t'avais laisse au
salon, j'y sois rentre.  Pauvre enfant, tu tais tendue par
terre, prs de l'armoire, et tout autour de toi, en dsordre, les
poupes, les pantins, les polichinelles, les soldats de plomb,
les bonshommes de pain d'pice et les hussards de Fritz tendus
ple-mle; tandis que, sur ton bras sanglant, tu tenais
Casse-Noisette.  Mais, d'o vient que tu tais dchausse du pied
gauche, et que ton soulier tait  trois ou quatre pas de toi?

--Ah!  petite mre, petite mre, rpondit Marie en frissonnant
encore  ce souvenir, c'tait, vous le voyez bien, les traces de
la grande bataille qui avait eu lieu entre les poupes et les
souris; et, ce qui m'a tant effraye, c'est de voir que les
souris, victorieuses, allaient faire prisonnier le pauvre
Casse-Noisette, qui commandait l'arme des poupes.  C'est alors
que je lanai mon soulier au roi des souris; puis je ne sais plus
ce qui s'est pass.

Le chirurgien fit des yeux un signe  la prsidente, et celle-ci
dit doucement  Marie:

--Oublie tout cela, mon enfant, et tranquillise-toi.  Toutes les
souris sont parties, et le petit Casse-Noisette est dans
l'armoire vitre, joyeux et bien portant.

Alors le prsident entra  son tour dans la chambre, et causa
longtemps avec le chirurgien.  Mais, de toutes ses paroles, Marie
ne put entendre que celle-ci:

--C'est du dlire.

 ces mots, Marie devina que l'on doutait de son rcit, et comme,
elle-mme, maintenant que le jour tait revenu, comprenait
parfaitement que l'on prit tout ce qui lui tait arriv pour une
fable, elle n'insista pas davantage, se soumettant  tout ce
qu'on voulait; car elle avait hte de se lever pour faire une
visite  son pauvre Casse-Noisette; mais elle savait qu'il
s'tait retir sain et sauf de la bagarre, et, pour le moment,
c'tait tout ce qu'elle dsirait savoir.

Cependant Marie s'ennuyait beaucoup: elle ne pouvait pas jouer,
cause de son bras bless, et, quand elle voulait lire ou
feuilleter ses livres d'images, tout tournait si bien devant ses
yeux, qu'il fallait bientt qu'elle renont  cette distraction.
Le temps lui paraissait donc horriblement long, et elle attendait
avec impatience le soir, parce que, le soir, sa mre venait
s'asseoir prs de son lit et lui racontait ou lui lisait des
histoires.

Or, un soir, la prsidente venait justement de raconter la
dlicieuse histoire du prince Facardin, quand la porte s'ouvrit,
et que le parrain Drosselmayer passa sa tte en disant:

--Il faut pourtant que je voie par mes yeux comment va la pauvre
malade.

Mais, des que Marie aperut le parrain Drosselmayer avec sa
perruque de verre, son empltre sur l'oeil et sa redingote jaune,
le souvenir de cette nuit, o Casse-Noisette perdit la fameuse
bataille contre les souris, se prsenta si vivement  son esprit,
qu'involontairement elle cria au conseiller de mdecine.

--Oh!  parrain Drosselmayer, tu as t horrible!  je t'ai bien
vu, va, quand tu tais  cheval sur la pendule, et que tu la
couvrais de tes ailes pour que l'heure ne pt pas sonner; car le
bruit de l'heure aurait fait fuir les souris.  Je t'ai bien
entendu appeler le roi aux sept ttes.  Pourquoi n'es-tu pas venu
au secours de mon pauvre Casse-Noisette, affreux parrain
Drosselmayer?  Hlas!  en ne venant pas, tu es cause que je suis
blesse et dans mon lit!

La prsidente coutait tout cela avec de grands yeux effars; car
elle croyait que la pauvre enfant retombait dans le dlire.
Aussi elle lui demanda tout pouvante:

--Mais que dis-tu donc l, chre Marie?  redeviens-tu folle?

--Oh!  que non, reprit Marie; et le parrain Drosselmayer sait
bien que je dis la vrit, lui.

Mais le parrain, sans rien rpondre, faisait d'affreuses
grimaces, comme un homme qui et t sur des charbons ardents;
puis, tout  coup, il se mit  dire d'une voix nazillarde et
monotone:

     Perpendicule
     Doit faire ronron.
     Avance et recule,
     Brillant escadron!
     L'horloge plaintive
     Va sonner minuit;
     La chouette arrive
     Et le roi s'enfuit,

     Perpendicule
     Doit faire ronron.
     Avance et recule,
     Brillant escadron!

Marie regardait le parrain Drosselmayer avec des yeux de plus en
plus hagards; car il lui semblait encore plus hideux que
d'habitude.  Elle aurait eu une peur atroce du parrain, si sa
mre n'et t prsente, et si Fritz, qui venait d'entrer, n'et
interrompu cette trange chanson par un clat de rire.--Sais-tu
bien, parrain Drosselmayer, lui dit Fritz, que tu es extrmement
bouffon aujourd'hui?  Tu fais des gestes comme mon vieux
polichinelle, que j'ai jet derrire le pole, sans compter ta
chanson, qui n'a pas le sens commun.

Mais la prsidente demeura fort srieuse.

--Cher monsieur le conseiller de mdecine, dit-elle, voil une
singulire plaisanterie que celle que vous nous faites l, et qui
me semble n'avoir d'autre but que de rendre Marie plus malade
encore qu'elle ne l'est.

--Bah!  rpondit le parrain Drosselmayer, ne reconnaissez-vous
pas, chre prsidente, cette petite chanson de l'horloger que
j'ai l'habitude de chanter quand je viens raccommoder vos
pendules?

Et, en mme temps, il s'assit tout contre le lit de Marie, et lui
dit prcipitamment:

--Ne sois pas en colre, chre enfant, de ce que je n'ai pas
arrach de mes propres mains les quatorze yeux du roi des souris;
mais je savais ce que je faisais, et aujourd'hui, comme je veux
me raccommoder avec toi, je vais te raconter une histoire.

--Quelle histoire?  demanda Marie.

--Celle de la noix Krakatuk et de la princesse Pirlipate.  La
connais-tu?

--Non, mon cher petit parrain, rpondit la jeune fille, que cette
offre raccommodait  l'instant mme avec le mcanicien.  Raconte
donc, raconte.

--Cher conseiller, dit la prsidente, j'espre que votre histoire
ne sera pas aussi lugubre que votre chanson.

--Oh!  non, chre prsidente, rpondit le parrain Drosselmayer;
elle est, au contraire, extrmement plaisante.

--Raconte donc, crirent les enfants, raconte donc.

Et le parrain Drosselmayer commena ainsi:




HISTOIRE DE LA NOISETTE KRAKATUK ET DE LA PRINCESSE PIRLIPATE



Comment naquit la princesse Pirlipate, et quelle grande joie
cette naissance donna  ses illustres parents.


Il y avait, dans les environs de Nuremberg, un petit royaume qui
n'tait ni la Prusse, ni la Pologne, ni la Bavire, ni le
Palatinat, et qui tait gouvern par un roi.

La femme de ce roi, qui, par consquent, se trouvait tre une
reine, mit un jour au monde une petite fille, qui se trouva, par
consquent, princesse de naissance, et qui reut le nom gracieux
et distingu de Pirlipate.

On fit aussitt prvenir le roi de cet heureux vnement.  Il
accourut tout essouffl, et, en voyant cette jolie petite fille
couche dans son berceau, la satisfaction qu'il ressentit d'tre
pre d'une si charmante enfant le poussa tellement hors de lui,
qu'il jeta d'abord de grands cris de joie, puis se prit  danser
en rond, puis enfin  sauter  cloche-pied, en disant:

--Ah!  grand Dieu!  vous qui voyez tous les jours les anges,
avez-vous jamais rien vu de plus beau que ma Pirlipatine?

Alors, comme, derrire le roi, taient entrs les ministres, les
gnraux, les grands officiers, les prsidents, les conseillers
et les juges; tous, voyant le roi danser  cloche-pied, se mirent
 danser comme le roi, en disant:

--Non, non, jamais, sire, non, non, jamais, il n'y a rien eu de
si beau au monde que votre Pirlipatine.

Et, en effet, ce qui vous surprendra fort, mes chers enfants,
c'est qu'il n'y avait dans cette rponse aucune flatterie; car,
effectivement, depuis la cration du monde, il n'tait pas n un
plus bel enfant que la princesse Pirlipate.  Sa petite figure
semblait tissue de dlicats flocons de soie, roses comme les
roses, et blancs comme les lis.  Ses yeux taient du plus
tincelant azur, et rien n'tait plus charmant que de voir les
fils d'or de sa chevelure se runir en boucles mignonnes,
brillantes et frises sur ses paules, blanches comme l'albtre.
Ajoutez  cela que Pirlipate avait apport, en venant au monde,
deux ranges de petites dents, ou plutt de vritables perles,
avec lesquelles, deux heures aprs sa naissance, elle mordit si
vigoureusement le doigt du grand chancelier, qui, ayant la vue
basse, avait voulu la regarder de trop prs, que, quoiqu'il
appartnt  l'cole des stoques, il s'cria, disent les uns:

--Ah diantre!

Tandis que d'autres soutiennent, en l'honneur de la philosophie,
qu'il dit seulement:

--Ae!  ae!  ae!

Au reste, aujourd'hui encore, les voix sont partages sur cette
grande question, aucun des deux partis n'ayant voulu cder.  Et
la seule chose sur laquelle les _diantristes_ et les _astes_
soient demeurs, d'accord, le seul fait qui soit rest
incontestable, c'est que la princesse Pirlipate mordit le grand
chancelier au doigt.  Le pays apprit ds lors qu'il y avait
autant d'esprit qu'il se trouvait de beaut dans le charmant
petit corps de Pirlipatine.

Tout le monde tait donc heureux dans ce royaume favoris des
cieux.  La reine seule tait extrmement inquite et trouble,
sans que personne st pourquoi.  Mais ce qui frappa surtout les
esprits, c'est le soin avec lequel cette mre craintive faisait
garder le berceau de son enfant.  En effet, toutes les portes
taient non-seulement occupes par les trabans de la garde, mais
encore, outre les deux gardiennes qui se tenaient toujours prs
de la princesse, il y en avait encore six autres que l'on faisait
asseoir autour du berceau, et qui se relayaient toutes les nuits.
Mais, surtout, ce qui excitait au plus haut degr la curiosit,
ce que personne ne pouvait comprendre, c'est pourquoi chacune de
ces six gardiennes tait oblige de tenir un chat sur ses genoux,
et de le gratter toute la nuit afin qu'il ne cesst point de
ruminer.

Je suis convaincu, mes chers enfants, que vous tes aussi curieux
que les habitants de ce petit royaume sans nom, de savoir
pourquoi ces six gardiennes taient obliges de tenir un chat sur
leurs genoux, et de le gratter sans cesse pour qu'il ne cesst
point de ruminer un seul instant; mais, comme vous chercheriez
inutilement le mot de cette nigme, je vais vous le dire, afin de
vous pargner le mal de tte qui ne pourrait manquer de rsulter
pour vous d'une pareille application.

Il arriva, un jour, qu'une demi-douzaine de souverains des mieux
couronns se donnrent le mot pour faire en mme temps une visite
au pre futur de notre hrone; car,  cette poque, la princesse
Pirlipate n'tait pas encore ne; ils taient accompagns de
princes royaux, de grands-ducs hrditaires et de prtendants des
plus agrables.  Ce fut une occasion, pour le roi qu'ils
visitaient, et qui tait un monarque des plus magnifiques, de
faire une large perce  son trsor et de donner force tournois,
carrousels et comdies.  Mais ce ne fut pas le tout.  Aprs avoir
appris, par le surintendant des cuisines royales, que l'astronome
de la cour avait annonc que le temps d'abattre les porcs tait
arriv, et que la conjonction des astres annonait que l'anne
serait favorable  la charcuterie, il ordonna de faire une grande
tuerie de pourceaux dans ses basses-cours, et, montant dans son
carrosse, il alla en personne prier, les uns aprs les autres,
tous les rois et tous les princes rsidant pour le moment dans sa
capitale, de venir manger la soupe avec lui, voulant se mnager
le plaisir de leur surprise  la vue du magnifique repas qu'il
comptait leur donner; puis, en rentrant chez lui, il se fit
annoncer chez la reine, et, s'approchant d'elle, il lui dit d'un
ton clin, avec lequel il avait l'habitude de lui faire faire
tout ce qu'il voulait:

--Bien, chre amie, tu n'as pas oubli, n'est-ce pas,  quel
point j'aime le boudin?  n'est-ce pas, tu ne l'as pas oubli?

La reine comprit, du premier mot, ce que le roi voulait dire.  En
effet, Sa Majest entendait tout simplement, par ces paroles
insidieuses, qu'elle et  se livrer, comme elle l'avait fait
maintes fois,  la trs utile occupation de confectionner de ses
mains royales la plus grande quantit possible de saucisses,
d'andouilles et de boudins.  Elle sourit donc  cette proposition
de son mari; car, quoique exerant fort honorablement la
profession de reine, elle tait moins sensible aux compliments
qu'on lui faisait sur la dignit avec laquelle elle portait le
sceptre et la couronne, que sur l'habilet avec laquelle elle
faisait un pouding ou confectionnait un baba.  Elle se contenta
donc de faire une gracieuse rvrence  son poux, en lui disant
qu'elle tait sa servante pour lui faire du boudin, comme pour
toute autre chose.

Aussitt le grand trsorier dut livrer aux cuisines royales le
chaudron gigantesque en vermeil et les grandes casseroles
d'argent destins  faire le boudin et les saucisses.  On alluma
un immense feu de bois de sandal.  La reine mit son tablier de
cuisine de damas blanc, et bientt les plus doux parfums
s'chapprent du chaudron.  Cette dlicieuse odeur se rpandit
aussitt dans les corridors, pntra rapidement dans toutes les
chambres, et parvint enfin jusqu' la salle du trne, o le roi
tenait son conseil.  Le roi tait un gourmet; aussi cette odeur
lui fit-elle une vive impression de plaisir.  Cependant, comme
c'tait un prince grave et qui avait la rputation d'tre matre
de lui, il rsista quelque temps au sentiment d'attraction qui le
poussait vers la cuisine; mais enfin, quel que ft son empire sur
ses passions, il lui fallut cder au ravissement inexprimable
qu'il prouvait.

--Messieurs, s'cria-t-il en se levant, avec votre permission, je
reviens dans un instant; attendez-moi.

Et,  travers les chambres et les corridors, il prit sa course
vers la cuisine, serra la reine entre ses bras, remua le contenu
du chaudron avec son sceptre d'or, y gota du bout de la langue,
et, l'esprit plus tranquille, il retourna au conseil et reprit,
quoique un peu distrait, la question o il l'avait laisse.

Il avait quitt la cuisine juste au moment important o le lard,
dcoup par morceaux, allait tre rti sur des grils d'argent; la
reine, encourage par ses loges, se livrait  cette importante
occupation, et les premires gouttes de graisse tombaient en
chantant sur les charbons, lorsqu'une petite voix chevrotante se
fit entendre qui disait:

--Ma soeur, offre-moi donc une bribe de lard;

     Car, tant reine aussi, je veux faire ripaille:
     Et, mangeant rarement quelque chose qui vaille,
     De ce friand rti je dsire ma part.

La reine reconnut aussitt la vois qui lui parlait ainsi: c'tait
celle de dame Sourionne.

Dame Sourionne habitait depuis longues annes le palais.  Elle
prtendait tre allie  la famille royale, et reine elle-mme du
royaume souriquois; c'est pourquoi elle tenait, sous l'tre de la
cuisine, une cour fort considrable.

La reine tait une bonne et fort douce femme qui, tout en se
refusant  reconnatre tout haut dame Sourionne comme reine et
comme soeur, avait tout bas pour elle une foule d'gards et de
complaisances qui lui avaient souvent fait reprocher par son
mari, plus aristocrate qu'elle, la tendance qu'elle avait
droger; or, comme on le comprend bien, dans cette circonstance
solennelle, elle ne voulut point refuser  sa jeune amie ce
qu'elle demandait, et lui dit:

--Avancez, dame Sourionne, avancez hardiment, et venez, je vous
y autorise, goter mon lard tant que vous voudrez.

Aussitt dame Sourionne apparut gaie et frtillante, et, sautant
sur le foyer, saisit adroitement avec sa petite patte les
morceaux de lard que la reine lui tendait les uns aprs les
autres.

Mais voil que, attirs par les petits cris de plaisir que
poussait leur reine, et surtout par l'odeur succulente que
rpandait le lard grill, arrivrent, frtillant et sautillant
aussi, d'abord les sept fils de dame Sourionne, puis ses
parents, puis ses allis, tous fort mauvais coquins,
effroyablement ports sur leur bouche, et qui s'en donnrent sur
le lard de telle faon, que la reine fut oblige, si hospitalire
qu'elle ft, de leur faire observer que, s'ils allaient de ce
train-l, il ne lui resterait plus de lard pour ses boudins.
Mais, quelque juste que ft cette rclamation, les sept fils de
dame Sourionne n'en tinrent compte, et, donnant le mauvais
exemple  leurs parents et  leurs allis, ils se rurent, malgr
les reprsentations de leur mre et de leur reine, sur le lard de
leur tante, qui allait disparatre entirement, lorsque, aux cris
de la reine, qui ne pouvait plus venir  bout de chasser ses
htes importuns, accourut la surintendante, laquelle appela le
chef des cuisines, lequel appela le chef des marmitons, lesquels
accoururent arms de vergettes, d'ventails et de balais, et
parvinrent  faire rentrer sous l'tre tout le peuple souriquois.
Mais la victoire, quoique complte, tait trop tardive;  peine
restait-il le quart du lard ncessaire  la confection des
andouilles, des saucisses et des boudins, lequel reliquat fut,
d'aprs les indications du mathmaticien du roi, qu'on avait
envoy chercher en toute hte, scientifiquement rparti entre le
grand chaudron  boudins et les deux grandes casseroles
andouilles et  saucisses.

Une demi-heure aprs cet vnement, le canon retentit, les
clairons et les trompettes sonnrent, et l'on vit arriver tous
les potentats, tous les princes royaux, tous les ducs
hrditaires et tous les prtendants qui taient dans le pays,
vtus de leurs plus magnifiques habits; les uns trans dans des
carrosses de cristal, les autres monts sur leurs chevaux de
parade.  Le roi les attendait sur le perron du palais, et les
reut avec la plus aimable courtoisie et la plus gracieuse
cordialit; puis, les ayant conduits dans la salle  manger, il
s'assit au haut bout en sa qualit de seigneur suzerain, ayant la
couronne sur la tte et le sceptre  la main, invitant les autres
monarques  prendre chacun la place que lui assignait son rang
parmi les ttes couronnes, les princes royaux, les ducs
hrditaires ou les prtendants.

La table tait somptueusement servie, et tout alla bien pendant
le potage et le relev.  Mais, au service des andouilles, on
remarqua que le prince paraissait agit;  celui des saucisses,
il plit considrablement; enfin,  celui des boudins, il leva
les yeux au ciel, des soupirs s'chapprent de sa poitrine, une
douleur terrible parut dchirer son me; enfin il se renversa sur
le dos de son fauteuil, couvrit son visage de ses deux mains, se
dsesprant et sanglotant d'une faon si lamentable, que chacun
se leva de sa place et l'entoura avec la plus vive inquitude.
En effet, la crise paraissait des plus graves: le chirurgien de
la cour cherchait inutilement le pouls du malheureux monarque,
qui paraissait tre sous le poids de la plus profonde, de la plus
affreuse et de la plus inoue des calamits.  Enfin, aprs que
les remdes les plus violents, pour le faire revenir  lui,
eurent t employs, tels que plumes brles, sels anglais et
clefs dans le dos, le roi parut reprendre quelque peu ses
esprits, entr'ouvrit ses yeux teints, et, d'une voix si faible,
qu' peine si on put l'entendre, il balbutia ce peu de mots:

--Pas assez de lard!  ...

A ces paroles, ce fut  la reine de plir  son tour.  Elle se
prcipita  ses genoux, s'criant d'une voix entrecoupe par ses
sanglots:

--O mon malheureux, infortun et royal poux!  Quel chagrin ne
vous ai-je pas caus pour n'avoir pas cout les remontrances que
vous m'avez dj faites si souvent; mais vous voyez la coupable
vos genoux, et vous pouvez la punir aussi durement qu'il vous
conviendra.

--Qu'est-ce  dire?  demanda le roi; et que s'est-il donc pass
qu'on ne m'a pas dit?

--Hlas!  hlas!  rpondit la reine,  qui son mari n'avait
jamais parl si rudement; hlas!  c'est dame Sourionne, avec ses
sept fils, avec ses neveux, ses cousins et ses allis qui a
dvor tout le lard!

Mais la reine n'en put dire davantage: les forces lui manqurent,
elle tomba  la renverse, et s'vanouit.

Alors le roi se leva furieux, et s'cria d'une voix terrible:

--Madame la surintendante, que signifie cela?

Alors la surintendante raconta ce qu'elle savait, c'est--dire
que, accourue aux cris de la reine, elle avait vu Sa Majest aux
prises avec toute la famille de dame Sourionne, et qu'alors,
son tour, elle avait appel le chef, qui, avec l'aide de ses
marmitons, tait parvenu  faire rentrer tous les pillards sous
l'tre.

Aussitt le roi, voyant qu'il s'agissait d'un crime de
lse-majest, rappela toute sa dignit et tout son calme,
ordonnant, vu l'normit du forfait, que son conseil intime ft
rassembl  l'instant mme, et que l'affaire fut expose  ses
plus habiles conseillers.

En consquence, le conseil fut runi, et l'on y dcida,  la
majorit des voix, que dame Sourionne tant accuse d'avoir
mang le lard destin aux saucisses, aux boudins et aux
andouilles du roi, son procs lui serait fait, et que, si elle
tait coupable, elle serait  tout jamais exile du royaume, elle
et sa race, et que ce qu'elle y possdait de biens, terres,
chteaux, plans, rsidences royales, tout serait confisqu.

Mais alors le roi fit observer  son conseil intime et  ses
habiles conseillers que, pendant le temps que durerait le procs,
dame Sourionne et sa famille auraient tout le temps de manger
son lard, ce qui l'exposerait  des avanies pareilles  celle
qu'il venait de subir en prsence de six ttes couronnes, sans
compter les princes royaux, les ducs hrditaires et les
prtendants: il demandait donc qu'un pouvoir discrtionnaire lui
ft accord  l'gard de dame Sourionne et de sa famille.

Le conseil alla aux voix pour la forme, comme on le pense bien,
et le pouvoir discrtionnaire que demandait le roi lui fut
accord.

Alors il envoya une de ses meilleures voitures, prcde d'un
courrier pour faire plus grande diligence,  un trs-habile
mcanicien qui demeurait dans ta ville de Nuremberg, et qui
s'appelait Christian-lias Drosselmayer, invitant le susdit
mcanicien  le venir trouver  l'instant mme dans son palais,
pour affaire urgente.  Christian-lias Drosselmayer obit
aussitt; car c'tait un homme vritablement artiste, qui ne
doutait pas qu'un roi aussi renomm ne l'envoyt chercher pour
lui confectionner quelque chef-d'oeuvre.  Et, tant mont en
voiture, il courut jour et nuit jusqu' ce qu'il ft en prsence
du roi.  Il s'tait mme tellement press, qu'il n'avait pas eu
le temps de se mettre un habit, et qu'il tait venu avec la
redingote jaune qu'il portait habituellement.  Mais, au lieu de
se fcher de cet oubli de l'tiquette, le roi lui en sut gr;
car, s'il avait commis une faute, l'illustre mcanicien l'avait
commise pour obir sans retard aux commandements de Sa Majest.

Le roi fit entrer Christian-lias Drosselmayer dans son cabinet,
et lui exposa la situation des choses; comment il tait dcid
faire un grand exemple en purgeant tout son royaume de la race
souriquoise, et comment, prvenu par sa grande renomme, il avait
jet les yeux sur lui pour le faire l'excuteur de sa justice;
n'ayant qu'une crainte, c'est que le mcanicien, si habile qu'il
ft, ne vit des difficults insurmontables au projet que la
colre royale avait conu.

Mais Christian-lias Drosselmayer rassura le roi, et lui promit
que, avant huit jours, il ne resterait pas une souris dans tout
le royaume.

En effet, le mme jour, il se mit  confectionner d'ingnieuses
petites botes oblongues, dans l'intrieur desquelles il attacha,
au bout d'un fil de fer, un morceau de lard.  En tirant le lard,
le voleur, quel qu'il ft, faisait tomber la porte derrire lui,
et se trouvait prisonnier.  En moins d'une semaine, cent boites
pareilles taient confectionnes et places non-seulement sous
l'tre, mais dans tous les greniers et dans toutes les caves du
palais.

Dame Sourionne tait infiniment trop sage et trop pntrante,
pour ne pas dcouvrir du premier coup d'oeil la ruse de matre
Drosselmayer.  Elle rassembla donc ses sept fils, leurs neveux et
ses cousins, pour les prvenir du guet-apens qu'on tramait contre
eux.  Mais, aprs avoir eu l'air de l'couter  cause du respect
qu'ils devaient  son rang et de la condescendance que commandait
son ge, ils se retirrent en riant de ses terreurs, et, attirs
par l'odeur du lard rti, plus forte que toutes les
reprsentations qu'on leur pouvait faire, ils se rsolurent
profiter de la bonne aubaine qui leur arrivait sans qu'ils
sussent d'o.

Au bout de vingt-quatre heures, les sept fils de dame Sourionne,
dix-huit de ses neveux, cinquante de ses cousins, et deux cent
trente-cinq de ses parents  diffrents degrs, sans compter des
milliers de ses sujets, taient pris dans les souricires, et
avaient t honteusement excuts.

Alors dame Sourionne, avec les dbris de sa cour et les restes
de son peuple, rsolut d'abandonner ces lieux ensanglants par le
massacre des siens.  Le bruit de cette rsolution transpira et
parvint jusqu'au roi.  Sa Majest s'en flicita tout haut, et les
potes de la cour firent force sonnets sur sa victoire, tandis
que les courtisans l'galaient  Ssostris,  Alexandre et
Csar.

La reine seule tait triste et inquite; elle connaissait dame
Sourionne, et elle se doutait bien qu'elle ne laisserait pas la
mort de ses fils et de ses proches sans vengeance.  En effet, an
moment o la reine, pour faire oublier au roi la faute qu'elle
avait commise, prparait pour lui, de ses propres mains, une
pure de foie dont il tait fort friand, dame Sourionne parut
tout  coup devant elle, et lui dit:

--Tus par ton poux, sans crainte ni remords,

     Mes enfants, mes neveux et mes cousins sont morts;
          Mais tremble, madame la reine!
     Que l'enfant qu'en ton sein tu portes en ce jour,
     Et qui sera bientt l'objet de ton amour,
     Soit dj celui de ma haine.

     Ton poux a des forts, des canons, des soldats,
     Des mcaniciens, des conseillers d'tats,
          Des ministres, des souricires.
     La reine des souris n'a rien de tout cela;
     Mais le ciel lui fit don des dents que tu vois l
          Pour dvorer les hritires.

L-dessus, elle disparut, et personne ne l'avait revue depuis.
Mais la reine, qui, en effet, s'tait aperue depuis quelques
jours qu'elle tait enceinte, fut si pouvante de cette
prdiction, qu'elle laissa tomber la pure de foie dans le feu.

Ainsi, pour la seconde fois, dame Sourionne priva le roi d'un de
ses mets favoris; ce qui le mit fort en colre et le fit
s'applaudir encore davantage du coup d'tat qu'il avait si
heureusement accompli.

Il va sans dire que Christian-lias Drosselmayer fut renvoy avec
une splendide rcompense, et rentra triomphant  Nuremberg.



Comment, malgr toutes les prcautions prises par la reine, dame
Sourionne accomplit sa menace  l'endroit de la princesse
Pirlipate.


Maintenant, mes chers enfants, vous savez aussi bien que moi,
n'est-ce pas, pourquoi la reine faisait garder avec tant de soin
la miraculeuse petite princesse Pirlipate: elle craignait la
vengeance de dame Sourionne; car, d'aprs ce que dame Sourionne
avait dit, il ne s'agissait pas moins, pour l'hritire de
l'heureux petit royaume sans nom, que de la perte de sa vie ou
tout au moins de sa beaut; ce qui, assure-t-on, pour une femme,
est bien pis encore.  Ce qui redoublait surtout l'inquitude de
la tendre mre, c'est que les machines de matre Drosselmayer ne
pouvaient absolument rien contre l'exprience de dame Sourionne.
Il est vrai que l'astronome de la cour, qui tait en mme temps
grand augure et grand astrologue, craignant qu'on ne supprimt sa
charge comme inutile, s'il ne donnait pas son mot dans cette
affaire, prtendit avoir lu dans les astres, d'une manire
certaine, que la famille de l'illustre chat Murr tait seule en
tat de dfendre le berceau de l'approche de dame Sourionne.
C'est pour cela que chacune des six gardiennes fut force de
tenir sans cesse sur ses genoux un des mles de cette famille,
qui, au reste, taient attachs  la cour en qualit de
secrtaires intimes de lgation, et devait, par un grattement
dlicat et prolong, adoucir  ces jeunes diplomates le pnible
service qu'ils rendaient  l'tat.

Mais, un soir, il y a des jours, comme vous le savez, mes
enfants, o l'on se rveille tout endormi, un soir, malgr tous
les efforts que firent les six gardiennes qui se tenaient autour
de la chambre, chacune un chat sur ses genoux, et les deux
surgardiennes intimes qui taient assises au chevet de la
princesse, elles sentirent le sommeil s'emparer d'elles
progressivement.  Or, comme chacune absorbait ses propres
sensations en elle-mme, se gardant bien de les confier  ses
compagnes, dans l'esprance que celles-ci ne s'apercevraient pas
de son manque de vigilance, et veilleraient  sa place tandis
qu'elle dormirait, il en rsulta que les yeux se fermrent
successivement, que les mains qui grattaient les matous
s'arrtrent  leur tour, et que les matous, n'tant plus
gratts, profitrent de la circonstance pour s'assoupir.

Nous ne pourrions pas dire depuis combien de temps durait cet
trange sommeil, lorsque, vers minuit, une des surgardiennes
intimes s'veilla en sursaut.  Toutes les personnes qui
l'entouraient semblaient tombes en lthargie; pas le moindre
ronflement; les respirations elles-mmes taient arrtes;
partout rgnait un silence de mort, au milieu duquel on
n'entendait que le bruit du ver piquant le bois.  Mais que devint
la surgardienne intime, en voyant prs d'elle une grande et
horrible souris qui, dresse sur ses pattes de derrire, avait
plong sa tte dans le berceau de Pirlipatine, et paraissait fort
occupe  ronger le visage de la princesse?  Elle se leva en
poussant un cri de terreur.  A ce cri, tout le monde se rveilla;
mais dame Sourionne, car c'tait bien elle, s'lana vers un des
coins de la chambre.  Les conseillers intimes de lgation se
prcipitrent aprs elles; hlas!  il tait trop tard: dame
Sourionne avait disparu par une fente du plancher.  Au mme
instant, la princesse Pirlipate, rveille par toute cette
rumeur, se mit  pleurer.  A ces cris, les gardiennes et les
surgardiennes rpondirent par des exclamations de joie.

Dieu soit lou!  disaient-elles.  Puisque la princesse Pirlipate
crie, c'est qu'elle n'est pas morte.

Et alors elles accoururent au berceau; mais leur dsespoir fut
grand lorsqu'elles virent ce qu'tait devenue cette dlicate et
charmante crature!

En effet,  la place de ce visage blanc et rose, de cette petite
tte aux cheveux d'or, de ces yeux d'azur, miroir du ciel, tait
plante une immense et difforme tte sur un corps contrefait et
ratatin.  Ses deux beaux yeux avaient perdu leur couleur
cleste, et s'panouissaient verts, fixes et hagards,  fleur de
tte.  Sa petite bouche s'tait tendue d'une oreille  l'autre,
et son menton s'tait couvert d'une barbe cotonneuse et frise,
on ne peut plus convenable pour un vieux polichinelle, mais
hideuse pour une jeune princesse.

En ce moment, la reine entra; les six gardiennes ordinaires et
les deux surgardiennes intimes se jetrent la face contre terre,
tandis que les six conseillers de lgation regardaient s'il n'y
avait pas quelque fentre ouverte pour gagner les toits.

Le dsespoir de la pauvre mre fut quelque chose d'affreux.  On
l'emporta vanouie dans la chambre royale.

Mais c'est le malheureux pre dont l douleur faisait surtout
peine  voir, tant elle tait morne et profonde.  On fut oblig
de mettre des cadenas  ses croises pour qu'il ne se prcipitt
point par la fentre, et de ouater son appartement pour qu'il ne
se brist point la tte contre les murs.  Il va sans dire qu'on
lui retira son pe, et qu'on ne laissa traner devant lui ni
couteau ni fourchette, ni aucun instrument tranchant ou pointu.
Cela tait d'autant plus facile qu'il ne mangea point pendant les
deux ou trois premiers jours, ne cessant de rpter:

--O monarque infortun que je suis!   destin cruel que tu es!

Peut-tre, au lieu d'accuser le destin, le roi et-il d penser
que, comme tous les hommes le sont ordinairement, il avait t
l'artisan de ses propres malheurs, attendu que, s'il avait su
manger ses boudins avec un peu de lard de moins que d'habitude,
et que, renonant  la vengeance, il et laiss dame Sourionne
et sa famille sous l'tre, ce malheur qu'il dplorait ne serait
point arriv.  Mais nous devons dire que les penses du royal
pre de Pirlipate ne prirent aucunement cette direction
philosophique.

Au contraire, dans la ncessit o se croient toujours les
puissants de rejeter les calamits qui les frappent sur de plus
petits qu'eux, il rejeta la faute sur l'habile mcanicien
Christian-lias Drosselmayer.  Et, bien convaincu que, s'il lui
faisait dire de revenir  la cour pour y tre pendu ou dcapit,
celui-ci se garderait bien de se rendre  l'invitation, il le fit
inviter, an contraire,  venir recevoir un nouvel ordre que Sa
Majest avait cr, rien que pour les hommes de lettres, les
artistes et les mcaniciens.

Matre Drosselmayer n'tait pas exempt d'orgueil; il pensa qu'un
ruban ferait bien sur sa redingote jaune, et se mit immdiatement
en route; mais sa joie se changea bientt en terreur:  la
frontire du royaume, des gardes l'attendaient, qui s'emparrent
de lui, et le conduisirent de brigade en brigade jusqu' la
capitale.

Le roi, qui craignait sans doute de se laisser attendrir, ne
voulut pas mme recevoir matre Drosselmayer lorsqu'il arriva au
palais; mais il le fit conduire immdiatement prs du berceau de
Pirlipate, faisant signifier au mcanicien que si, de ce jour en
un mois, la princesse n'tait point rendue  son tat naturel, il
lui ferait impitoyablement trancher la tte.

Matre Drosselmayer n'avait point de prtention  l'hrosme, et
n'avait jamais compt mourir que de sa belle mort, comme on dit;
aussi fut-il fort effray de la menace; mais, nanmoins, se
confiant bientt dans sa science, dont sa modestie personnelle ne
l'avait jamais empch d'apprcier l'tendue, il se rassura
quelque peu, et s'occupa immdiatement de la premire et de la
plus utile opration, qui tait celle de s'assurer si le mal
pouvait cder  un remde quelconque, ou tait vritablement
incurable, comme il avait cru le reconnatre ds le premier
abord.

A cet effet, il dmonta fort adroitement d'abord la tte, puis,
les uns aprs les autres, tous les membres de la princesse
Pirlipate, dtacha ses pieds et ses mains pour en examiner plus
son aise non-seulement les jointures et les ressorts, mais encore
la construction intrieure.  Mais, hlas!  plus il pntra dans
le mystre de l'organisation pirlipatine, mieux il dcouvrit que
plus la princesse grandirait, plus elle deviendrait hideuse et
difforme; il rattacha donc avec soin les membres de Pirlipate,
et, ne sachant plus que faire ni que devenir, il se laissa aller,
prs du berceau de la princesse, qu'il ne devait plus quitter
jusqu' ce qu'elle et repris sa premire forme,  une profonde
mlancolie.

Dj la quatrime semaine tait commence, et l'on en tait
arriv au mercredi, lorsque, selon son habitude, le roi entra
pour voir s'il ne s'tait pas opr quelque changement dans
l'extrieur de la princesse, et, voyant qu'il tait toujours le
mme, s'cria, en menaant la mcanicien de son sceptre:

--Christian-lias Drosselmayer, prends garde  toi!  tu n'as plus
que trois jours pour me rendre ma fille telle qu'elle tait; et,
si tu t'enttes  ne pas la gurir, c'est dimanche prochain que
tu seras dcapit.

Matre Drosselmayer, qui ne pouvait gurir la princesse, non
point par enttement, mais par impuissance, se mit  pleurer
amrement, regardant, avec ses yeux noys de larmes, la princesse
Pirlipate, qui croquait une noisette aussi joyeusement que si
elle et t la plus jolie fille de la terre.  Alors,  cette vue
attendrissante, le mcanicien fut, pour la premire fois, frapp
du got particulier que la princesse avait, depuis sa naissance,
manifest pour les noisettes, et de la singulire circonstance
qui l'avait fait natre avec des dents.  En effet, aussitt sa
transformation, elle s'tait mise  crier, et elle avait continu
de se livrer  cet exercice jusqu'au moment o, trouvant une
aveline sous sa main, elle la cassa, en mangea l'amande, et
s'endormit tranquillement.  Depuis ce temps-l, les deux
surgardiennes intimes avaient eu le soin d'en bourrer leurs
poches, et de lui en donner une ou plusieurs aussitt qu'elle
faisait la grimace.

--O instinct de la nature!  ternelle et impntrable sympathie
de tous les tres crs!  s'cria Christian-lias Drosselmayer,
tu m'indiques la porte qui mne  la dcouverte de tes mystres;
j'y frapperai, et elle s'ouvrira!

A ces mots, qui surprirent fort le roi, le mcanicien se retourna
et demanda  Sa Majest la faveur d'tre conduit  l'astronome de
la cour; le roi y consentit, mais  la condition que ce serait
sous bonne escorte.  Matre Drosselmayer et sans doute mieux
aim faire cette course seul; cependant, comme, dans cette
circonstance, il n'avait pas le moins du monde son libre arbitre,
il lui fallut souffrir ce qu'il ne pouvait empcher, et traverser
les rues de la capitale escort comme un malfaiteur.

Arriv chez l'astrologue, matre Drosselmayer se jeta dans ses
bras, et tous deux s'embrassrent avec des torrents de larmes,
car ils taient connaissances de vieille date, et s'aimaient
fort; puis ils se retirrent dans un cabinet cart, et
feuilletrent ensemble une quantit innombrable de livres qui
traitaient de l'instinct, des sympathies, des antipathies, et
d'une foule d'autres choses non moins mystrieuses.  Enfin, la
nuit tant venue, l'astrologue monta sur sa tour, et, aid de
matre Drosselmayer, qui tait lui-mme fort habile en pareille
matire, dcouvrit, malgr l'embarras des lignes qui
s'entre-croisaient sans-cesse, que, pour rompre le charme qui
rendait Pirlipate hideuse, et pour qu'elle redevnt aussi belle
qu'elle l'avait t, elle n'avait qu'une chose  faire: c'tait
de manger l'amande de la noisette Krakatuk, laquelle avait une
enveloppe tellement dure, que la roue d'un canon de quarante-huit
pouvait passer sur elle sans la rompre.  En outre, il fallait que
cette coquille ft brise en prsence de la princesse par les
dents d'un jeune homme qui n'et jamais t ras, et qui n'et
encore port que des bottes.  Enfin, l'amande devait tre
prsente par lui  la princesse, les yeux ferms, et, les yeux
ferms toujours, il devait alors faire sept pas  reculons et
sans trbucher.  Telle tait la rponse des astres.

Drosselmayer et l'astronome avaient travaill sans relche,
durant trois jours et trois nuits,  claircir toute cette
mystrieuse affaire.  On en tait prcisment au samedi soir, et
le roi achevait son dner et entamait mme le dessert, lorsque le
mcanicien, qui devait tre dcapit le lendemain au point du
jour, entra dans la salle  manger royale, plein de joie et
d'allgresse, annonant qu'il avait enfin trouv le moyen de
rendre  la princesse Pirlipate sa beaut perdue.   cette
nouvelle, le roi le serra dans ses bras avec la bienveillance la
plus touchante, et demanda quel tait ce moyen.

Le mcanicien fit part au roi du rsultat de sa consultation avec
l'astrologue.

--Je le savais bien, matre Drosselmayer, s'cria le roi, que
tout ce que vous en faisiez, ce n'tait que par enttement.
Ainsi, c'est convenu; aussitt aprs le dner, on se mettra
l'oeuvre.  Ayez donc soin, trs-cher mcanicien, que, dans dix
minutes, le jeune homme non ras soit l, chauss de ses bottes,
et la noisette Krakatuk  la main.  Surtout veillez  ce que,
d'ici l, il ne boive pas de vin, de peur qu'il ne trbuche en
faisant, comme une crevisse, ses sept pas en arrire; mais, une
fois l'opration acheve, dites-lui que je mets ma cave  sa
disposition et qu'il pourra se griser tout  son aise.

Mais, au grand tonnement du roi, matre Drosselmayer parut
constern en entendant ce discours; et, comme il gardait le
silence, le roi insista pour savoir pourquoi il se taisait et
restait immobile  sa place, au lieu de se mettre en course pour
excuter ses ordres souverains.  Mais le mcanicien, se jetant
genoux:

--Sire, dit-il, il est bien vrai que nous avons trouv le moyen
de gurir la princesse, et que ce moyen consiste  lui faire
manger l'amande de la noisette Krakatuk, lorsqu'elle aura t
casse par un jeune homme  qui on n'aura jamais fait la barbe,
et qui, depuis sa naissance, aura toujours port des bottes; mais
nous ne possdons ni le jeune homme ni la noisette; mais nous ne
savons pas o les trouver, et, selon toute probabilit, nous ne
trouverons que bien difficilement la noisette et le
casse-noisette.

 ces mots, le roi, furieux, brandit son sceptre au-dessus de la
tte du mcanicien, en s'criant:

--Eh bien, va donc pour la mort!

Mais la reine, de son ct, vint s'agenouiller prs de
Drosselmayer, et fit observer  son auguste poux qu'en tranchant
la tte au mcanicien, on perdait jusqu' cette lueur d'espoir
que l'on conservait en le laissant vivre; que toutes les
probabilits taient que celui qui avait trouv l'horoscope
trouverait la noisette et le casse-noisette; qu'on devait
d'autant plus croire  cette nouvelle prdiction de l'astrologue,
qu'aucune de ses prdictions ne s'tait ralise jusque-l, et
qu'il fallait bien que ses prdictions se ralisassent un jour,
puisque le roi, qui ne pouvait se tromper, l'avait nomm son
grand augure; qu'enfin la princesse Pirlipate, ayant trois mois
peine, n'tait point en ge d'tre marie, et ne le serait
probablement qu' l'ge de quinze ans, que, par consquent,
matre Drosselmayer et son ami l'astrologue avaient quatorze ans
et neuf mois devant eux pour chercher la noisette Krakatuk et le
jeune homme qui devait la casser; que, par consquent encore, on
pouvait accorder  Christian-lias Drosselmayer un dlai, au bout
duquel il reviendrait se remettre entre les mains du roi, qu'il
ft ou non possesseur du double remde qui devait gurir la
princesse: dans le premier cas, pour tre dcapit sans
misricorde; dans le second, pour tre rcompens gnreusement.

Le roi, qui tait un homme trs-juste, et qui, ce jour-l
surtout, avait parfaitement dn de ses deux mets favoris,
c'est--dire d'un plat de boudin et d'une pure de foie, prta
une oreille bienveillante  la prire de sa sensible et magnanime
pouse, il dcida donc qu' l'instant mme le mcanicien et
l'astrologue se mettraient  la recherche de sa noisette et du
casse-noisette, recherche pour laquelle il leur accordait
quatorze ans et neuf mois; mais cela,  la condition qu'
l'expiration de ce sursis, tous deux reviendraient se remettre en
son pouvoir, pour, s'ils revenaient les mains vides, qu'il ft
fait d'eux selon son bon plaisir royal.

Si, au contraire, ils rapportaient la noisette Krakatuk, qui
devait rendre  la princesse Pirlipate sa beaut primitive, ils
recevraient, l'astrologue, une pension viagre de mille thalers
et une lunette d'honneur, et le mcanicien, une pe de diamants,
l'ordre de l'Araigne d'or, qui tait le grand ordre de l'tat,
et une redingote neuve.

Quant au jeune homme qui devait casser la noisette, le roi en
tait moins inquiet, et prtendait qu'on parviendrait toujours
se le procurer au moyen d'insertions ritres dans les gazettes
indignes et trangres.

Touch de cette magnanimit, qui diminuait de moiti la
difficult de sa tche, Christian-lias Drosselmayer engagea sa
parole qu'il trouverait la noisette Krakatuk, ou qu'il
reviendrait, comme un autre Rgulus, se remettre entre les mains
du roi.

Le soir mme, le mcanicien et l'astrologue quittrent la
capitale du royaume pour commencer leurs recherches.



Comment le mcanicien et l'astrologue parcoururent les quatre
parties du monde et en dcouvrirent une cinquime, sans trouver
la noisette Krakatuk.


Il y avait dj quatorze ans et cinq mois que l'astrologue et le
mcanicien erraient par les chemins, sans qu'ils eussent
rencontr vestige de ce qu'ils cherchaient.  Ils avaient visit
d'abord l'Europe, puis ensuite l'Amrique, puis ensuite
l'Afrique, puis ensuite l'Asie; ils avaient mme dcouvert une
cinquime partie du monde, que les savants ont appele depuis la
Nouvelle-Hollande, parce qu'elle avait t dcouverte par deux
Allemands; mais, dans toute cette prgrination, quoiqu'ils
eussent vu bien des noisettes de diffrentes formes et de
diffrentes grosseurs, ils n'avaient pas rencontr la noisette
Krakatuk.  Ils avaient cependant, dans une esprance, hlas!
infructueuse, pass des annes  la cour du roi des dattes et du
prince des amandes; ils avaient consult inutilement la clbre
acadmie des singes verts, et la fameuse socit naturaliste des
cureuils; puis enfin ils en taient arrivs  tomber, crass de
fatigue, sur la lisire de la grande fort qui borde le pied des
monts Himalaya, en se rptant, avec dcouragement, qu'ils
n'avaient plus que cent vingt-deux jours pour trouver ce qu'ils
avaient cherch inutilement pendant quatorze ans et cinq mois.

Si je vous racontais, mes chers enfants, les aventures
miraculeuses qui arrivrent aux deux voyageurs pendant cette
longue prgrination, j'en aurais moi-mme pour un mois au moins
 vous runir tous les soirs, ce qui finirait certainement par
vous ennuyer.  Je vous dirai donc seulement que Christian-lias
Drosselmayer, qui tait le plus acharn  la recherche de la
fameuse noisette, puisque de la fameuse noisette dpendait sa
tte, s'tant livr  plus de fatigues et s'tant expos  plus
de dangers que son compagnon, avait perdu tous ses cheveux,
l'occasion d'un coup de soleil reu sons l'quateur, et l'oeil
droit,  la suite d'un coup de flche que lui avait adress un
chef carabe; de plus, sa redingote jaune, qui n'tait dj plus
neuve lorsqu'il tait parti d'Allemagne, s'en allait
littralement en lambeaux.  Sa situation tait donc des plus
dplorables, et cependant, tel est chez l'homme l'amour de la
vie, que, tout dtrior qu'il tait par les avaries successives
qui lui taient arrives, il voyait avec une terreur toujours
croissante le moment d'aller se remettre entre les mains du roi.

Cependant, le mcanicien tait homme d'honneur; il n'y avait pas
 marchander avec une aussi solennelle que l'tait la sienne.  Il
rsolut donc, quelque chose qu'il pt lui en coter, de se
remettre en route ds le lendemain pour l'Allemagne.  En effet,
il n'y avait pas de temps  perdre, quatorze ans et cinq mois
s'taient couls, et les deux voyageurs n'avaient plus que cent
vingt-deux jours, ainsi que nous l'avons dit, pour revenir dans
la capitale du pre de la princesse Pirlipate.

Christian-lias Drosselmayer fit donc part  son ami l'astrologue
de sa gnreuse rsolution, et tous deux dcidrent qu'ils
partiraient le lendemain matin.

En effet, le lendemain, au point du jour, les deux voyageurs se
remirent en route, se dirigeant sur Bagdad; de Bagdad, ils
gagnrent Alexandrie;  Alexandrie, ils s'embarqurent pour
Venise; puis, de Venise, ils gagnrent le Tyrol, et, du Tyrol,
ils descendirent dans le royaume du pre de Pirlipate, esprant
tout doucement, au fond du coeur, que ce monarque serait mort,
ou, tout au moins, tomb en enfance.

Mais, hlas!  il n'en tait rien: en arrivant dans la capitale,
le malheureux mcanicien apprit que le digne souverain,
non-seulement n'avait perdu aucune de ses facults
intellectuelles, mais encore qu'il se portait mieux que jamais;
il n'y avait donc aucune chance pour lui,-- moins que la
princesse Pirlipate ne se ft gurie toute seule de sa laideur,
ce qui n'tait pas possible, ou que le coeur du roi ne se ft
adouci, ce qui n'tait pas probable,--d'chapper au sort affreux
qui le menaait.

Il ne s'en prsenta pas moins hardiment  la porte du palais; car
il tait soutenu par cette ide qu'il faisait une action
hroque, et demanda  parler au roi.

Le roi, qui tait un prince trs-accessible et qui recevait tous
ceux qui avaient affaire  lui, ordonna  son grand introducteur
de lui amener les deux trangers.

Le grand introducteur fit alors observer  Sa Majest que ces
deux trangers avaient fort mauvaise mine, et taient on ne peut
plus mal vtus.  Mais le roi rpondit qu'il ne fallait pas juger
le coeur par le visage, et que l'habit ne faisait pas le moine.

Sur quoi, le grand introducteur, ayant reconnu la ralit de ces
deux proverbes, s'inclina respectueusement et alla chercher le
mcanicien et l'astrologue.

Le roi tait toujours le mme, et ils le reconnurent tout
d'abord; mais ils taient si changs, surtout le pauvre
Christian-lias Drosselmayer, qu'il furent obligs de se nommer.

En voyant revenir d'eux-mmes les deux voyageurs, le roi prouva
un mouvement de joie; car il tait convenu qu'ils ne
reviendraient pas s'ils n'avaient pas trouv la noisette
Krakatuk; mais il fut bientt dtromp, et le mcanicien, en se
jetant  ses pieds, lui avoua que, malgr les recherches les plus
consciencieuses et les plus assidues, son ami l'astrologue et lui
revenaient les mains vides.

Le roi, nous l'avons dit, quoique d'un temprament un peu
colrique, avait le fond du caractre excellent; il fut touch de
cette ponctualit de Christian-lias Drosselmayer  tenir sa
parole, et il commua la peine de mort qu'il avait porte contre
lui en celle d'une prison ternelle.  Quant  l'astrologue, il se
contenta de l'exiler.

Mais, comme il restait encore trois jours pour que les quatorze
ans et neuf mois de dlai accords par le roi fussent couls,
matre Drosselmayer, qui avait au plus haut degr dans le coeur
l'amour de la patrie, demanda au roi la permission de profiter de
ces trois jours pour revoir une fois encore Nuremberg.

Cette demande parut si juste au roi, qu'il la lui accorda sans y
mettre aucune restriction.

Matre Drosselmayer, qui n'avait que trois jours  lui, rsolut
de mettre le temps  profit, et, ayant trouv par bonheur des
places  la malle-poste, il partit  l'instant mme.

Or, comme l'astrologue tait exil, et qu'il lui tait aussi gal
d'aller  Nuremberg qu'ailleurs, il partit avec le mcanicien.

Le lendemain, vers les dix heures du matin, ils taient
Nuremberg.  Comme il ne restait  matre Drosselmayer d'autre
parent que Christophe-Zacharias Drosselmayer, son frre, lequel
tait un des premiers marchands de jouets d'enfant de Nuremberg,
ce fut chez lui qu'il descendit.

Christophe-Zacharias Drosselmayer eut une grande joie de revoir
ce pauvre Christian qu'il croyait mort.  D'abord, il n'avait pas
voulu le reconnatre,  cause de son front chauve et de son
empltre sur l'oeil; mais le mcanicien lui montra sa fameuse
redingote jaune, qui, toute dchire qu'elle tait, avait encore
conserv en certains endroits quelque trace de sa couleur
primitive, et,  l'appui de cette premire preuve, il lui cita
tant de circonstances secrtes, qui ne pouvaient tre connues que
de Zacharias et de lui, que le marchand de joujoux fut bien forc
de se rendre  l'vidence.

Alors, il lui demanda quelle cause l'avait loign si longtemps
de sa ville natale, et dans quel pays il avait laiss ses
cheveux, son oeil, et les morceaux qui manquaient  sa redingote.

Christian-lias Drosselmayer n'avait aucun motif de faire un
secret  son frre des vnements qui lui taient arrivs.  Il
commena donc par lui prsenter son compagnon d'infortune; puis,
cette formalit d'usage accomplie, il lui raconta tous ses
malheurs, depuis A jusqu' Z, et termina en disant qu'il n'avait
que quelques heures  passer avec son frre, attendu que, n'ayant
pas pu trouver la noisette Krakatuk, il allait entrer le
lendemain dans une prison ternelle.

Pendant tout ce rcit de son frre, Christophe-Zacharias avait
plus d'une fois secou les doigts, tourn sur un pied et fait
claquer sa langue.  Dans toute autre circonstance, le mcanicien
lui et sans doute demand ce que signifiaient ces signes; mais
il tait si proccup, qu'il ne vit rien, et que ce ne fut que
lorsque son frre fit deux fois hum!  hum!  et trois fois oh!
oh!  oh!  qu'il lui demanda ce que signifiaient ces exclamations.

--Cela signifie, dit Zacharias, que ce serait bien le diable...
Mais non...  Mais si...

--Que ce serait bien le diable?...  rpta le mcanicien.

--Si...  continua le marchand de jouets d'enfant.

--Si...  Quoi?  demanda de nouveau matre Drosselmayer.

Mais, au lieu de lui rpondre, Christophe-Zacharias, qui, sans
doute, pendant toutes ces demandes et ces rponses entrecoupes,
avait rappel ses souvenirs, jeta sa perruque en l'air et se mit
 danser en criant:

--Frre, tu es sauv!  Frre, tu n'iras pas en prison!  Frre, ou
je me trompe fort, ou c'est moi qui possde la noisette Krakatuk.

Et, sur ce, sans donner aucune autre explication  son frre
bahi, Christophe-Zacharias s'lana hors de l'appartement, et
revint un instant aprs, rapportant une bote dans laquelle tait
une grosse aveline dore qu'il prsenta au mcanicien.

Celui-ci, qui n'osait croire  tant de bonheur, prit en hsitant
la noisette, la tourna et la retourna de toute faon, l'examinant
avec l'attention que mritait la chose, et, aprs l'examen,
dclara qu'il se rangeait  l'avis de son frre, et qu'il serait
fort tonn si cette aveline n'tait pas la noisette Krakatuk;
sur quoi, il la passa  l'astrologue, et lui demanda son opinion.

Celui-ci examina la noisette avec non moins d'attention que ne
l'avait fait matre Drosselmayer, et, secouant la tte, il
rpondit:

--Je serais de votre avis et, par consquent, de celui de votre
frre, si la noisette n'tait pas dore; mais je n'ai vu nulle
part dans les astres que le fruit que nous cherchons dt tre
revtu de cet ornement.  D'ailleurs, comment votre frre
aurait-il la noisette Krakatuk?

--Je vais vous expliquer la chose, dit Christophe, et comment
elle est tombe entre mes mains, et comment il se fait qu'elle
ait cette dorure qui vous empche de la reconnatre, et qui
effectivement ne lui est pas naturelle.

Alors, les ayant fait asseoir tous deux, car il pensait fort
judicieusement qu'aprs une course de quatorze ans et neuf mois,
les voyageurs devaient tre fatigus, il commena en ces termes:

--Le jour mme o le roi t'envoya chercher, sous prtexte de te
donner la croix, un tranger arriva  Nuremberg, portant un sac
de noisettes qu'il avait  vendre; mais les marchands de
noisettes du pays, qui voulaient conserver le monopole de cette
denre, lui cherchrent querelle, justement devant la porte de ta
boutique.  L'tranger alors, pour se dfendre plus facilement,
posa  terre son sac de noisettes, et la bataille allait son
train,  la grande satisfaction des gamins et des
commissionnaires, lorsqu'un chariot pesamment charg passa
justement sur le sac de noisettes.  En voyant cet accident,
qu'ils attriburent  la justice du ciel, les marchands se
regardrent comme suffisamment vengs, et laissrent l'tranger
tranquille.  Celui-ci ramassa son sac, et, effectivement, toutes
les noisettes taient crases,  l'exception d'une seule, qu'il
me prsenta en souriant d'une faon singulire, et m'invitant
l'acheter pour un zwanziger neuf de 1720, disant qu'un jour
viendrait o je ne serais pas fch du march que j'aurais fait,
si onreux qu'il pt me paratre pour le moment.  Je fouillai
ma poche, et fut fort tonn d'y trouver un zwanziger tout pareil
 celui que demandait cet homme.  Cela me parut une concidence
si singulire, que je lui donnai mon zwanziger; lui, de son ct,
me donna la noisette, et disparut.

Or, je mis la noisette en vente, et, quoique je n'en demandasse
que le prix qu'elle m'avait cot, plus deux kreutzers, elle
resta expose pendant sept ou huit ans sans que personne
manifestt l'envie d'en faire l'acquisition.  C'est alors que je
la fis dorer pour augmenter sa valeur; mais j'y dpensai
inutilement deux autres zwanzigers, la noisette est reste
jusqu'aujourd'hui sans acqureur.  En ce moment l'astronome,
entre les mains duquel la noisette tait reste, poussa un cri de
joie.  Tandis que matre Drosselmayer coutait le rcit de son
frre, il avait,  l'aide d'un canif, gratt dlicatement la
dorure de la noisette, et, sur un petit coin de la coquille, il
avait trouv grav en caractres chinois le mot KRAKATUK.  Ds
lors il n'y eut plus de doute, et l'identit de la noisette fut
reconnue.



Comment, aprs avoir trouv la noisette Krakatuk, le mcanicien
et l'astrologue trouvrent le jeune homme qui devait la casser.


Christian-lias Drosselmayer tait si press d'annoncer an roi
cette bonne nouvelle, qu'il voulait reprendre la malle-poste
l'instant mme; mais Christophe-Zacharias le pria d'attendre au
moins jusqu' ce que son fils ft rentr: or, le mcanicien
accda d'autant plus volontiers  cette demande, qu'il n'avait
pas vu son neveu depuis tantt quinze ans, et qu'en rassemblant
ses souvenirs, il se rappela que c'tait, au moment o il avait
quitt Nuremberg, un charmant petit bambin de trois ans et demi,
que lui, lias, aimait de tout son coeur.

En ce moment, un beau jeune homme de dix-huit ou dix-neuf ans
entra dans la boutique de Christophe-Zacharias, et s'approcha de
lui en l'appelant son pre.

En effet, Zacharias, aprs l'avoir embrass, le prsenta  lias,
en disant au jeune homme:

--Maintenant, embrasse ton oncle.

Le jeune homme hsitait; car l'oncle Drosselmayer, avec sa
redingote en lambeaux, son front chauve et son empltre sur
l'oeil, n'avait rien de bien attrayant.  Mais, comme son pre vit
cette hsitation et qu'il craignait qu'lias n'en ft bless, il
poussa son fils par derrire, si bien que le jeune homme, tant
bien que mal, se trouva dans les bras du mcanicien.

Pendant ce temps, l'astrologue fixait les yeux sur le jeune
homme, avec une attention continue qui parut si singulire
celui-ci, qu'il saisit le premier prtexte pour sortir, se
trouvant mal  l'aise d'tre regard ainsi.

Alors l'astrologue demanda  Zacharias sur son fils quelques
dtails que celui-ci s'empressa de lui donner avec une prolixit
toute paternelle.

Le jeune Drosselmayer avait, en effet, comme sa figure
l'indiquait, dix-sept  dix-huit ans.  Ds sa plus tendre
jeunesse, il tait si drle et si gentil, que sa mre s'amusait
le faire habiller comme les joujoux qui taient dans la boutique,
c'est--dire tantt en tudiant, tantt en postillon, tantt en
Hongrois, mais toujours avec un costume qui exigeait des bottes;
car, comme il avait le plus joli pied du monde, mais le mollet un
peu grle, les bottes faisaient valoir la qualit et cachaient le
dfaut.

--Ainsi, demanda l'astrologue  Zacharias, votre fils n'a jamais
port que des bottes?

lias ouvrit de grands yeux.

--Mon fils n'a jamais port que des bottes, reprit le marchand de
jouets d'enfant; et il continua: A l'ge de dix ans, je l'envoyai
 l'universit de Tubingen, o il est rest jusqu' l'ge de
dix-huit ans, sans contracter aucune des mauvaises habitudes de
ses autres camarades, sans boire, sans jurer, sans se battre.  La
seule faiblesse que je lui connaisse, c'est de laisser pousser
les quatre ou cinq mauvais poils qu'il a au menton, sans vouloir
permettre qu'un barbier lui touche le visage.

--Ainsi, reprit l'astrologue, votre fils n'a jamais fait sa
barbe?

lias ouvrait des yeux de plus en plus grands.

--Jamais, rpondit Zacharias.

--Et, pendant ses vacances de l'universit, continua
l'astrologue,  quoi passait-il son temps?

--Mais, dit le pre, il se tenait dans la boutique avec son joli
petit costume d'tudiant, et, par pure galanterie, cassait les
noisettes des jeunes filles qui venaient acheter des joujoux dans
la boutique, et qui,  cause de cela, l'appelaient
Casse-Noisette.

--Casse-Noisette?  s'cria le mcanicien.

--Casse-Noisette?  rpta  son tour l'astrologue.

Puis tous deux se regardrent, tandis que Zacharias les regardait
tous deux.

--Mon cher Monsieur, dit l'astrologue  Zacharias, j'ai l'ide
que votre fortune est faite.

Le marchand de joujoux, qui n'avait pas cout ce pronostic avec
indiffrence, voulut en avoir l'explication; mais l'astrologue
remit cette explication au lendemain matin.

Lorsque le mcanicien et l'astrologue rentrrent dans leur
chambre, l'astrologue se jeta au cou de son ami, en lui disant:

--C'est lui!  nous le tenons!

--Vous croyez?  demanda lias avec le ton d'un homme qui doute,
mais qui ne demande pas mieux que d'tre convaincu.

--Pardieu!  si je le crois; il runit toutes les qualits, ce me
semble.

--Rcapitulons.

--Il n'a jamais port que des bottes.

--C'est vrai.

--Il n'a jamais t ras.

--C'est encore vrai.

--Enfin, par galanterie on plutt par vocation, il se tenait dans
la boutique de son pre pour casser les noisettes des jeunes
filles, qui ne l'appelaient que Casse-Noisette.

--C'est encore vrai.

--Mon cher ami, un bonheur n'arrive jamais seul.  D'ailleurs, si
vous doutez encore, allons consulter les astres.

Ils montrent, en consquence, sur la terrasse de la maison, et,
ayant tir l'horoscope du jeune homme, ils virent qu'il tait
destin  une grande fortune.

Cette prdiction, qui confirmait toutes les esprances de
l'astrologue, fit que le mcanicien se rendit  son avis.

--Et maintenant, dit l'astrologue triomphant, il n'y a plus que
deux choses qu'il ne faut pas ngliger.

--Lesquelles?  demanda lias.

--La premire, c'est que vous adaptiez,  la nuque de votre
neveu, une robuste tresse de bois qui se combine si bien avec la
mchoire, qu'elle puisse en doubler la force par la pression.

--Rien de plus facile, rpondit lias, et c'est l'abc de la
mcanique.

--La seconde, continua l'astrologue, c'est, en arrivant  la
rsidence, de cacher avec soin que nous avons amen avec nous le
jeune homme destin  casser la noix Krakatuk; car j'ai dans
l'ide que, plus il y aura de dents casses et de mchoires
dmontes, en essayant de briser la noisette Krakatuk, plus le
roi offrira une prcieuse rcompense  qui russira o tant
d'autres auront chou.

--Mon cher ami, rpondit le mcanicien, vous tes un homme plein
de sens.  Allons nous coucher.

Et,  ces mots, ayant quitt la terrasse et tant redescendus
dans leur chambre, les deux amis se couchrent, et, enfonant
leurs bonnets de coton sur leurs oreilles, s'endormirent plus
paisiblement qu'ils ne l'avaient encore fait depuis quatorze ans
et neuf mois.

Le lendemain, ds le matin, les deux amis descendirent chez
Zacharias, et lui firent part de tous les beaux projets qu'ils
avaient forms la veille.  Or, comme Zacharias ne manquait pas
d'ambition, et que, dans son amour-propre paternel, il se
flattait que son fils devait tre une des plus fortes mchoires
d'Allemagne, il accepta avec enthousiasme la combinaison qui
tendait  faire sortir de sa boutique non-seulement la noisette,
mais encore le casse-noisette.

Le jeune homme fut plus difficile  dcider.  Cette tresse qu'on
devait lui appliquer  la nuque, en remplacement de la bourse
lgante qu'il portait avec tant de grce, l'inquitait surtout
particulirement.  Cependant l'astrologue, son oncle et son pre
lui firent de si belles promesses, qu'il se dcida.  En
consquence, comme lias Drosselmayer s'tait mis  l'oeuvre
l'instant mme, la tresse fut bientt acheve et visse
solidement  la nuque de ce jeune homme plein d'esprance.
Htons-nous de dire, pour satisfaire la curiosit de nos
lecteurs, que cet appareil ingnieux russit parfaitement bien,
et que, ds le premier jour, notre habile mcanicien obtint les
plus brillants rsultats sur les noyaux d'abricot les plus durs
et sur les noyaux de pche les plus obstins.

Ces expriences faites, l'astrologue, le mcanicien et le jeune
Drosselmayer se mirent immdiatement en route pour la rsidence.
Zacharias et bien voulu les accompagner; mais, comme il fallait
quelqu'un pour garder sa boutique, cet excellent pre se sacrifia
et demeura  Nuremberg.



Fin de l'histoire de la princesse Pirlipate.


Le premier soin du mcanicien et de l'astrologue, en arrivant
la cour, fut de laisser le jeune Drosselmayer  l'auberge, et
d'aller annoncer au palais que aprs l'avoir cherche inutilement
dans les quatre parties du monde, ils avaient enfin trouv la
noix Krakatuk  Nuremberg; mais de celui qui la devait casser,
comme il tait convenu entre eux, ils n'en dirent pas un mot.

La joie fut grande au palais.  Aussitt le roi envoya chercher le
conseiller intime, surveillant de l'esprit public, lequel avait
la haute main sur tous les journaux, et lui ordonna de rdiger
pour le Moniteur royal une note officielle que les rdacteurs des
autres gazettes seraient forcs de rpter, et qui portait en
substance que tous ceux qui se croiraient d'assez bonnes dents
pour casser la noisette Krakatuk n'avaient qu' se prsenter au
palais, et, l'opration faite, recevraient une rcompense
considrable.

C'est dans une circonstance pareille seulement qu'on peut
apprcier tout ce qu'un royaume contient de mchoires.  Les
concurrents taient en si grand nombre, qu'on fut oblig
d'tablir un jury prsid par le dentiste de la couronne, lequel
examinait les concurrents, pour voir s'ils avaient bien leurs
trente-deux dents, et si aucune de ces dents n'tait gte.

Trois mille cinq cents candidats furent admis  cette premire
preuve, qui dura huit jours, et qui n'offrit d'autre rsultat
qu'un nombre indfini de dents brises et de mandibules dmises.

Il fallut donc se dcider  faire un second appel.  Les gazettes
nationales et trangres furent couvertes de rclames.  Le roi
offrait la place de prsident perptuel de l'Acadmie et l'ordre
de l'Araigne d'or  la mchoire suprieure qui parviendrait
briser la noisette Krakatuk.  On n'avait pas besoin d'tre lettr
pour concourir.

Cette seconde preuve fournit cinq mille concurrents.  Tous les
corps savants d'Europe envoyrent leurs reprsentants  cet
important congrs.  On y remarquait plusieurs membres de
l'Acadmie franaise, et, entre autres, son secrtaire perptuel,
lequel ne put concourir,  cause de l'absence de ses dents, qu'il
s'tait brises en essayant de dchirer les oeuvres de ses
confrres.

Cette seconde preuve, qui dura quinze jours, fut, hlas!  plus
dsastreuse encore que la premire.  Les dlgus des socits
savantes, entre autres, s'obstinrent, pour l'honneur du corps
auquel ils appartenaient,  vouloir briser la noisette; mais ils
y laissrent leurs meilleures dents.

Quant  la noisette, sa coquille ne portait pas mme la trace des
efforts qu'on avait faits pour l'entamer.

Le roi tait au dsespoir; il rsolut de frapper un grand coup,
et, comme il n'avait pas de descendant mle, il fit publier, par
une troisime insertion dans les gazettes nationales et
trangres, que la main de la princesse Pirlipate tait accorde
et la succession au trne acquise  celui qui briserait la
noisette Krakatuk.  Le seul article qui ft obligatoire, c'est
que, cette fois, les concurrents devaient tre gs de seize
vingt-quatre ans.

La promesse d'une pareille rcompense remua toute l'Allemagne.
Les candidats arrivrent de tous les coins de l'Europe; et il en
serait mme venu de l'Asie, de l'Afrique et de l'Amrique, ainsi
que de cette cinquime partie du monde qu'avaient dcouverte
lias Drosselmayer et son ami l'astrologue, si, le temps ayant
t limit, les lecteurs n'eussent judicieusement rflchi qu'au
moment o ils lisaient la susdite annonce, l'preuve tait en
train de s'accomplir ou mme tait dj accomplie.

Cette fois, le mcanicien et l'astrologue pensrent que le moment
tait venu de produire le jeune Drosselmayer, car il n'tait pas
possible au roi d'offrir un prix plus haut que celui qu'il tait
arriv  mettre, une rcompense plus belle que celle qu'il en
tait venu  offrir.  Seulement, confiants dans le succs,
quoique, cette fois, une foule de princes aux mchoires royales
ou impriales se fussent prsents, ils ne se prsentrent au
bureau des inscriptions (on est libre de confondre avec celui des
inscriptions et belles-lettres), qu'au moment o il allait se
fermer, de sorte que le nom de Nathaniel Drosselmayer se trouva
port sur la liste le 11,375e et dernier.

Il en fut de cette fois-ci comme des autres, les 11,374
concurrents de Nathaniel Drosselmayer furent mis hors de combat,
et le dix-neuvime jour de l'preuve,  onze heures trente-cinq
minutes du matin, comme la princesse accomplissait sa quinzime
anne, le nom de Nathaniel Drosselmayer fut appel.

Le jeune homme se prsenta accompagn de ses parrains,
c'est--dire du mcanicien et de l'astrologue.

C'tait la premire fois que ces deux illustres personnages
revoyaient la princesse depuis qu'ils avaient quitt son berceau,
et, depuis ce temps, il s'tait fait de grands changements en
elle; mais, il faut le dire avec notre franchise d'historien, ce
n'tait point  son avantage: lorsqu'ils la quittrent, elle
n'tait qu'affreuse; depuis ce temps, elle tait devenue
effroyable.

En effet, son corps avait fort grandi, mais sans prendre aucune
importance.  Aussi ne pouvait-on comprendre comment ces jambes
grles, ces hanches sans force, ce torse tout ratatin, pouvaient
soutenir la monstrueuse tte qu'ils supportaient.  Cette tte se
composait des mmes cheveux hrisss, des mmes yeux verts, de la
mme bouche immense, du mme menton cotonneux que nous avons dit;
seulement, tout cela avait pris quinze ans de plus.

En apercevant ce monstre de laideur, le pauvre Nathaniel
frissonna et demanda au mcanicien et  l'astrologue s'ils
taient bien srs que l'amande de la noisette Krakatuk dt rendre
la beaut  la princesse, attendu que, si elle demeurait dans
l'tat o elle se trouvait, il tait dispos  tenter l'preuve,
pour la gloire de russir o tant d'autres avaient chou, mais
laisser l'honneur du mariage et le profit de la succession au
trne  qui voudrait bien les accepter.  Il va sans dire que le
mcanicien et l'astrologue rassurrent leur filleul, lui
affirmant que, la noisette une fois casse, et l'amande une fois
mange, Pirlipate redeviendrait  l'instant mme la plus belle
princesse de la terre.

Mais, si la vue de la princesse Pirlipate avait glac d'effroi le
coeur du pauvre Nathaniel, il faut le dire en l'honneur du pauvre
garon, sa prsence  lui avait produit un effet tout contraire
sur le coeur sensible de l'hritire de la couronne, et elle
n'avait pu s'empcher de s'crier en le voyant:

--Oh!  que je voudrais bien que ce ft celui-ci qui casst la
noisette.

Ce  quoi la surintendante de l'ducation de la princesse
rpondit:

--Je crois devoir faire observer  Votre Altesse qu'il n'est
point d'habitude qu'une jeune et jolie princesse comme vous tes
dise tout haut son opinion en ces sortes de matires.

En effet, Nathaniel tait fait pour tourner la tte  toutes les
princesses de la terre.  Il avait une petite polonaise de velours
violet  brandebourgs et  boutons d'or, que son oncle lui avait
fait faire pour cette occasion solennelle, une culotte pareille,
de charmantes petites bottes, si bien vernies et si bien
collantes, qu'on les aurait crues peintes.  Il n'y avait que
cette malheureuse queue de bois visse  sa nuque, qui gtait un
peu cet ensemble; mais, en lui mettant des rallonges, l'oncle
Drosselmayer lui avait donn la forme d'un petit manteau, et cela
pouvait,  la rigueur, passer pour un caprice de toilette, ou
pour quelque mode nouvelle que le tailleur de Nathaniel tchait,
vu la circonstance, d'introduire tout doucement  la cour.

Aussi, en voyant entrer le charmant petit jeune homme, ce que la
princesse avait eu l'imprudence de dire tout haut, chacune des
assistantes se le dit tout bas, et il n'y eut pas une seule
personne, pas mme le roi et la reine, qui ne dsirt dans le
fond de l'me que Nathaniel sortit vainqueur de l'entreprise dans
laquelle il tait engag.

De son ct, le jeune Drosselmayer s'approcha avec une confiance
qui redoubla l'espoir qu'on avait en lui.  Arriv devant
l'estrade royale, il salua le roi et la reine, puis la princesse
Pirlipate, puis les assistante; aprs quoi, il reut du grand
matre des crmonies la noisette Krakatuk, la prit dlicatement
entre l'index et le pouce, comme fait un escamoteur d'une
muscade, l'introduisit dans sa bouche, donna un violent coup de
poing sur la tresse de bois, et CRIC!  CRAC!  brisa la coquille
en plusieurs morceaux.

Puis, aussitt, il dbarrassa adroitement l'amande des filaments
qui y taient attachs, et la prsenta  la princesse, en lui
tirant un gratte-pied aussi lgant que respectueux, aprs quoi
il ferma les yeux et commena  marcher  reculons.  Aussitt la
princesse avala l'amande, et,  l'instant mme,  miracle!  le
monstre difforme disparut, et fut remplac par une jeune fille
d'une anglique beaut.  Son visage semblait tissu de flocons de
soie roses comme les roses et blancs comme les lis; ses yeux
taient d'tincelant azur, et ses boucles abondantes formes par
des fils d'or retombaient sur ses paules d'albtre.  Aussitt
les trompettes et les cymbales sonnrent  tout rompre.  Les cris
de joie du peuple rpondirent au bruit des instruments.  Le roi,
les ministres, les conseillers et les juges, comme lors de la
naissance de Pirlipate, se mirent  danser  cloche-pied, et il
fallut jeter de l'eau de Cologne au visage de la reine, qui
s'tait vanouie de ravissement.

Ce grand tumulte troubla fort le jeune Nathaniel Drosselmayer,
qui, on se le rappelle, avait encore, pour achever sa mission,
faire les sept pas en arrire; pourtant il se matrisa avec une
puissance qui donna les plus hautes esprances pour l'poque o
il rgnerait  son tour, et il allongeait prcisment la jambe
pour achever son septime pas, quand, tout  coup, la reine des
souris pera le plancher, piaulant affreusement, et vint
s'lancer entre ses jambes; de sorte qu'au moment o le futur
prince royal reposait le pied  terre, il lui appuya le talon en
plein sur le corps, ce qui le fit trbucher de telle faon, que
peu s'en fallut qu'il ne tombt.

O fatalit!  Au mme instant, le beau jeune homme devin aussi
difforme que l'avait t avant lui la princesse: ses jambes
s'amincirent, son corps ratatin pouvait  peine soutenir son
norme et hideuse tte, ses yeux, devinrent verts, hagards et
fleur de tte; enfin sa bouche se fendit jusqu'aux oreilles, et
sa jolie petite barbe naissante se changea en une substance
blanche et molle, que plus tard on reconnut tre du coton.

Mais la cause de cet vnement en avait t punie en mme temps
qu'elle le causait.  Dame Sourionne se tordait sanglante sur le
plancher: sa mchancet n'tait donc pas reste impunie.  En
effet, le jeune Drosselmayer l'avait presse si violemment contre
le plancher avec le talon de sa botte, que la compression avait
t mortelle.  Aussi, tout en se tordant, dame Sourionne criait
de toute la force de sa voix agonisante:

     Krakatuk!  Krakatuk!   noisette si dure,
     C'est  toi que je dois le trpas que j'endure.
          Hi...  hi...  hi...  hi...
     Mais l'avenir me garde une revanche prte:
     Mon fils me vengera sur toi, Casse-Noisette!
          Pi...  pi...  pi...  pi...

                   Adieu la vie,
                   Trop tt ravie!
                   Adieu le ciel,
                   Coupe de miel!
                   Adieu le monde,
                   Source fconde...
                   Ah!  je me meurs!
                   Hi!  pi pi!  couic!!!

Le dernier soupir de dame Sourionne n'tait peut-tre pas
trs-bien rim; mais, s'il est permis de faire une faute de
versification, c'est, on en conviendra, en rendant le dernier
soupir!

Ce dernier soupir rendu, on appela le grand feutrier de la cour,
lequel prit dame Sourionne par la queue et l'emporta,
s'engageant  la runir aux malheureux dbris de sa famille, qui,
quinze ans et quelques mois auparavant, avaient t enterrs dans
un commun tombeau.

Comme, au milieu de tout cela, personne que le mcanicien et
l'astrologue ne s'tait occup de Nathaniel Drosselmayer, la
princesse, qui ignorait l'accident qui tait arriv, ordonna que
le jeune hros ft amen devant elle; car, malgr la semonce de
la surintendante de son ducation, elle avait hte de le
remercier.  Mais,  peine eut-elle aperu le malheureux
Nathaniel, qu'elle cacha sa tte dans ses deux mains, et que,
oubliant le service qu'il lui avait rendu, elle s'cria:

--A la porte,  la porte, l'horrible Casse-Noisette!   la porte!
 la porte!   la porte!

Aussitt le grand marchal du palais prit le pauvre Nathaniel par
les paules et le poussa sur l'escalier.

Le roi, plein de rage de ce qu'on avait os lui proposer un
casse-noisette pour gendre, s'en prit  l'astrologue et au
mcanicien, et, au lieu de la rente de dix mille thalers et de la
lunette d'honneur qu'il devait donner au premier, au lieu de
l'pe en diamant, du grand ordre royal de l'Araigne d'or et de
la redingote jaune qu'il devait donner au second, il les exila
hors de son royaume, ne leur donnant que vingt-quatre heures pour
en franchir les frontires.  Il fallut obir.  Le mcanicien,
l'astrologue et le jeune Drosselmayer, devenu casse-noisette,
quittrent la capitale et traversrent la frontire.  Mais,  la
nuit venue, les deux savants consultrent de nouveau les toiles
et lurent dans la conjonction des astres que, tout contrefait
qu'il tait, leur filleul n'en deviendrait pas moins prince et
roi, s'il n'aimait mieux toutefois rester simple particulier, ce
qui serait laiss  son choix; et cela arriverait quand sa
difformit aurait disparu; et sa difformit disparatrait, quand
il aurait command en chef un combat, dans lequel serait tu le
prince que, aprs la mort de ses sept premiers fils, dame
Sourionne avait mis au monde avec sept ttes, et qui tait le
roi actuel des souris; enfin, lorsque, malgr sa laideur,
Casse-Noisette serait parvenu  se faire aimer d'une jolie dame.

En attendant ces brillantes destines, Nathaniel Drosselmayer,
qui tait sorti de la boutique paternelle en qualit de fils
unique, y rentra en qualit de casse-noisette.

Il va sans dire que son pre ne le reconnut aucunement et que,
lorsqu'il demanda  son frre le mcanicien et  son ami
l'astrologue ce qu'tait devenu son fils bien-aim, les deux
illustres personnages rpondirent, avec cet aplomb qui
caractrise les savants, que le roi et la reine n'avaient pas
voulu se sparer du sauveur de la princesse, et que le jeune
Nathaniel tait rest  la cour, combl de gloire et d'honneur.

Quant au malheureux Casse-Noisette, qui sentait tout ce que sa
position avait de pnible, il ne souffla pas le mot, attendant de
l'avenir le changement qui devait s'oprer en lui.  Cependant,
nous devons avouer que, malgr la douceur de son caractre et la
philosophie de son esprit, il gardait, au fond de son norme
bouche, une de ses plus grosses dents  l'oncle Drosselmayer,
qui, l'tant venu chercher au moment o il y pensait le moins, et
l'ayant sduit par ses belles promesses, tait la seule et unique
cause du malheur pouvantable qui lui tait arriv.

Voil, mes chers enfants, l'histoire de la noisette Krakatuk et
de la princesse Pirlipate, telle que la raconta le parrain
Drosselmayer  la petite Marie, et vous savez pourquoi l'on dit
maintenant d'une chose difficile:

C'est une dure noisette  casser.



L'oncle et le neveu


Si quelqu'un de mes jeunes lecteurs ou quelqu'une de mes jeunes
lectrices s'est jamais coup avec du verre, ce qui a d leur
arriver aux uns ou aux autres dans leurs jours de dsobissance,
ils doivent savoir, par exprience, que c'est une coupure
particulirement dsagrable en ce qu'elle ne finit pas de
gurir.  Marie fut donc force de passer une semaine entire dans
son lit, car il lui prenait des tourdissements aussitt qu'elle
essayait de se lever; enfin elle se rtablit tout  fait et put
sautiller par la chambre comme auparavant.

Ou l'on est injuste envers notre petite hrone, ou l'on
comprendra facilement que sa premire visite fut pour l'armoire
vitre: elle prsentait un aspect des plus charmants: le carreau
cass avait t remis, et derrire les autres carreaux, nettoys
scrupuleusement par mademoiselle Trudchen, apparaissaient neufs,
brillants et vernisss, les arbres, les maisons et les poupes de
la nouvelle anne.  Mais, au milieu de tous les trsors de son
royaume enfantin, avant toutes choses, ce que Marie aperut, ce
fut son casse-noisette, qui lui souriait du second rayon o il
tait plac, et cela avec des dents en aussi bon tat qu'il en
avait jamais eu.  Tout en contemplant avec bonheur son favori,
une pense qui s'tait dj plus d'une fois prsente  l'esprit
de Marie revint lui serrer le coeur.  Elle songea que tout ce que
parrain Drosselmayer avait racont tait non pas un conte, mais
l'histoire vritable des dissensions de Casse-Noisette avec feu
la reine des souris et son fils le prince rgnant: ds lors elle
comprenait que Casse-Noisette ne pouvait tre autre que le jeune
Drosselmayer de Nuremberg, l'agrable mais ensorcel neveu du
parrain; car, que l'ingnieux mcanicien de la cour du roi, pre
de Pirlipate, ft autre que le conseiller de mdecine
Drosselmayer, de ceci elle n'en avait jamais dout, du moment o
elle l'avait vu dans la narration apparatre avec sa redingote
jaune; et cette conviction s'tait encore raffermie, quand elle
lui avait successivement vu perdre ses cheveux par un coup de
soleil, et son oeil par un coup de flche, ce qui avait ncessit
l'invention de l'affreux empltre, et l'invention de l'ingnieuse
perruque de verre, dont nous avons parl au commencement de cette
histoire.

--Mais pourquoi ton oncle ne t'a-t-il pas secouru, pauvre
Casse-Noisette?  se disait Marie en face de l'armoire vitre, et
tout en regardant son protg, et en pensant que, du succs de la
bataille, dpendait le dsensorcellement du pauvre petit
bonhomme, et son lvation au rang de roi du royaume des poupes,
si prtes, du reste,  subir cette domination, que, pendant tout
le combat, Marie se le rappelait, les poupes avaient obi
Casse-Noisette comme des soldats  un gnral; et cette
insouciance du parrain Drosselmayer faisait d'autant plus de
peine  Marie, qu'elle tait certaine que ces poupes,
auxquelles, dans son imagination, elle prtait le mouvement et la
vie, vivaient et remuaient rellement.

Cependant,  la premire vue du moins, il n'en tait pas ainsi
dans l'armoire, car tout y demeurait tranquille et immobile; mais
Marie, plutt que de renoncer  sa conviction intrieure,
attribuait tout cela  l'ensorcellement de la reine des souris et
de son fils; elle entra si bien dans ce sentiment, qu'elle
continua bientt, tout en regardant Casse-Noisette, de lui dire
tout haut ce qu'elle avait commenc de lui dire tout bas.

--Cependant, reprit-elle, quand bien mme vous ne seriez pas en
tat de vous remuer, et empch, par l'enchantement qui vous
tient, de me dire le moindre petit mot, je sais trs-bien, mon
cher monsieur Drosselmayer, que vous me comprenez parfaitement,
et que vous connaissez  fond mes bonnes intentions  votre
gard; comptez donc sur mon appui si vous en avez besoin.  En
attendant, soyez tranquille; je vais bien prier votre oncle de
venir  votre aide, et il est si adroit, qu'il faut esprer que,
pour peu qu'il vous aime un peu, il vous secourra.

Malgr l'loquence de ce discours, Casse-Noisette ne bougea
point; mais il sembla  Marie qu'un soupir passa tout doucement
travers l'armoire vitre, dont les glaces se mirent  rsonner
bien bas, mais d'une faon si miraculeusement tendre, qu'il
semblait  Marie qu'une voix douce comme une petite clochette
d'argent disait:

--Chre petite Marie, mon ange gardien, je serai  toi; Marie,
moi!

Et,  ces paroles mystrieusement entendues, Marie,  travers le
frisson qui courut par tout son corps, sentit un bien-tre
singulier s'emparer d'elle.

Cependant le crpuscule tait arriv.  Le prsident entra avec le
conseiller de mdecine Drosselmayer.  Au bout d'un instant,
mademoiselle Trudchen avait prpar la table  th, et toute la
famille tait range autour de la table, causant gaiement.  Quant
 Marie, elle avait t chercher son petit fauteuil, et s'tait
assise silencieusement aux pieds du parrain Drosselmayer; alors,
dans un moment o tout le monde faisait silence, elle leva ses
grands yeux bleus sur le conseiller de mdecine, et, le regardant
fixement an visage:

--Je sais maintenant, dit-elle, cher parrain Drosselmayer, que
mon casse-noisette est ton neveu le jeune Drosselmayer de
Nuremberg.  Il est devenu prince et roi du royaume des poupes,
comme l'avait si bien prdit ton compagnon l'astrologue; mais tu
sais bien qu'il est en guerre ouverte et acharne avec le roi des
souris.  Voyons, cher parrain Drosselmayer, pourquoi n'es-tu pas
venu  son aide quand tu tais en chouette,  cheval sur la
pendule?  et maintenant encore, pourquoi l'abandonnes-tu?

Et,  ces mots, Marie raconta de nouveau, au milieu des clats de
rire de son pre, de sa mre et de mademoiselle Trudchen, toute
cette fameuse bataille dont elle avait t spectatrice.  Il n'y
eut que Fritz et le parrain Drosselmayer qui ne sourcillrent
point.

--Mais o donc, dit le parrain, cette petite fille va-t-elle
chercher toutes les sottises qui lui passent par l'esprit?

--Elle a l'imagination trs-vive, rpondit sa mre, et, au fond,
ce ne sont que des rves et des visions occasionns par sa
fivre.

--Et la preuve, dit Fritz, c'est qu'elle raconte que mes hussards
rouges ont pris la fuite; ce qui ne saurait tre vrai,  moins
qu'ils ne soient d'abominables poltrons, auquel cas, sapristi!
ils ne risqueraient rien, et je les bousculerais d'une belle
faon!

Mais, tout en souriant singulirement, le parrain Drosselmayer
prit la petite Marie sur ses genoux, et lui dit avec plus de
douceur qu'auparavant:

--Chre enfant, tu ne sais pas dans quelle voie tu t'engages en
prenant aussi chaudement les intrts de Casse-Noisette: tu auras
beaucoup  souffrir, si tu continues  prendre ainsi parti pour
le pauvre disgraci; car le roi des souris, qui le tient pour le
meurtrier de sa mre, le poursuivra par tous les moyens
possibles.  Mais, en tous cas, ce n'est pas moi, entends-tu bien,
c'est toi seule qui peux le sauver: sois ferme et fidle, et tout
ira bien.

Ni Marie ni personne ne comprit rien au discours du parrain; il y
a plus, ce discours parut mme si trange au prsident, qu'il
prit sans souffler le mot la main du conseiller de mdecine, et,
aprs lui avoir tt le pouls:

--Mon bon ami, lui dit-il comme Bartholo  Basile, vous avez une
grande fivre, et je vous conseille d'aller vous coucher.



La capitale


Pendant la nuit qui suivit la scne que nous venons de raconter,
comme la lune, brillant de tout son clat, faisait glisser un
rayon lumineux entre les rideaux mal joints de la chambre, et
que, prs de sa mre, dormait la petite Marie, celle-ci fut
rveille par un bruit qui semblait venir du coin de la chambre,
ml de sifflements aigus et de piaulements prolongs.

--Hlas!  s'cria Marie, qui reconnut ce bruit pour l'avoir
entendu pendant la fameuse soire de la bataille; hlas!  voil
les souris qui reviennent Maman, maman, maman!

Mais, quelques efforts qu'elle ft, sa voix s'teignit dans sa
bouche.  Elle essaya de se sauver; mais elle ne put remuer ni
bras ni jambes, et resta comme cloue dans son lit; alors, en
tournant ses yeux effrays vers le coin de la chambre o l'on
entendait le bruit, elle vit le roi des souris qui se grattait un
passage  travers le mur, passant, par le trou qui allait
s'largissant, d'abord une de ses ttes, puis deux, puis trois,
puis enfin ses sept ttes, ayant chacune sa couronne, et qui,
aprs avoir fait plusieurs tours dans la chambre, comme un
vainqueur qui prend possession de sa conqute, s'lana d'un bond
sur la table, qui tait place  ct du lit de la petite Marie.
Arriv l, il la regarda de ses yeux brillants comme des
escarboucles, sifflotant et grinant des dents, tout en disant:

--Hi hi hi!  il faut que tu me donnes tes drages et tes
massepains, petite fille, ou sinon, je dvorerai ton ami
Casse-Noisette.

Puis, aprs avoir fait cette menace, il s'enfuit de la chambre
par le mme trou qu'il avait fait pour entrer.

Marie tait si effraye de cette terrible apparition, que, le
lendemain, elle se rveilla tonte ple et le coeur tout serr, et
cela avec d'autant plus de raison, qu'elle n'osait raconter, de
peur qu'on ne se moqut d'elle, ce qui lui tait arriv pendant
la nuit.  Vingt fois le rcit lui vint sur les lvres, soit
vis--vis de sa mre, soit vis--vis de Fritz; mais elle
s'arrta, toujours convaincue que ni l'un ni l'autre ne la
voudrait croire; seulement, ce qui lui parut le plus clair dans
tout cela, c'est qu'il lui fallait sacrifier au salut de
Casse-Noisette ses drages et ses massepains; en consquence,
elle dposa, le soir du mme jour tout ce qu'elle en possdait
sur le bord de l'armoire.

Le lendemain, la prsidente dit:

--En vrit, je ne sais, pas d'o viennent les souris qui ont
tout  coup fait irruption chez nous; mais regarde, ma pauvre
Marie, continua-t-elle en amenant la petite fille au salon, ces
mchantes btes ont dvor toutes les sucreries.

La prsidente faisait une erreur, c'est _gt_ qu'elle aurait d
dire; car ce gourmand de roi des souris, tout en ne trouvant pas
les massepains de son got, les avait tellement grignots, qu'on
fut oblig de les jeter.

Au reste, comme ce n'tait pas non plus les bonbons que Marie
prfrait, elle n'eut pas un bien vif regret du sacrifice
qu'avait exig d'elle le roi des souris; et, croyant qu'il se
contenterait de cette premire contribution dont il l'avait
frappe, elle fut fort satisfaite de penser qu'elle avait sauv
Casse-Noisette  si bon march.

Malheureusement, sa satisfaction ne fut pas longue; la nuit
suivante, elle se rveilla en entendant piauler et siffloter
ses oreilles.

Hlas!  c'tait encore le roi des souris, dont les yeux
tincelaient plus horriblement que la nuit prcdente, et qui, de
sa mme voix entremle de sifflements et de piaulements, lui
dit:

--Il faut que ta me donnes tes poupes en sucre et en biscuit,
petite fillette, ou sinon, je dvorerai ton ami Casse-Noisette.

Et, l-dessus, le roi des souris s'en alla tout en sautillant et
disparut par son trou.

Le lendemain, Marie, fort afflige, s'en alla droit  l'armoire
vitre, et, arrive l elle jeta un regard mlancolique sur ses
poupes en sucre et en biscuit; et certes, sa douleur tait bien
naturelle, car jamais on n'avait vu plus friandes petites figures
que celles que possdait la petite Marie.

--Hlas!  dit-elle en se tournant vers le casse-noisette, cher
monsieur Drosselmayer, que ne ferais-je pas pour vous sauver!
Cependant, vous en conviendrez, ce qu'on exige de moi est bien
dur.

Mais,  ces paroles, Casse-Noisette prit un air si lamentable,
que Marie, qui croyait toujours voir les mchoires du roi des
souris s'ouvrir pour le dvorer, rsolut de faire encore ce
sacrifice pour sauver le malheureux jeune homme.  Le soir mme,
elle mit donc les poupes de sucre et de biscuit sur le bord de
l'armoire, comme la veille elle y avait mis les drages et les
massepains.  Baisant cependant, en manire d'adieu, les uns aprs
les autres, ses bergers, ses bergres et leurs moutons, cachant
derrire toute la troupe un petit enfant aux joues arrondies
qu'elle aimait particulirement.

--Ah!  c'est trop fort!  s'cria le lendemain la prsidente; il
faut dcidment que d'affreuses souris aient tabli leur domicile
dans l'armoire vitre, car toutes les poupes de l pauvre Marie
sont dvores,

A cette nouvelle, de grosses larmes sortirent des yeux de Marie;
mais presque aussitt elles se schrent, firent place  un doux
sourire, car intrieurement elle se disait:

--Qu'importent bergers, bergres et moutons, puisque
Casse-Noisette est sauv!

--Mais, dit Fritz, qui avait assist d'un air rflchi  toute la
conversation, je te rappellerai, petite maman, que le boulanger a
un excellent conseiller de lgation gris, que l'on pourrait
envoyer chercher, et qui mettra bientt fin  tout ceci en
croquant les souris les unes aprs les autres, et, aprs les
souris, dame Sourionne elle-mme, et le roi des souris comme
madame sa mre.

--Oui, rpondit la prsidente; mais ton conseiller de lgation,
en sautant sur les tables et les chemines, me mettra eu morceaux
mes tasses et mes verres.

--Ah!  ouiche!  dit Fritz, il n'y a pas de danger; le conseiller
de lgation du boulanger est un gaillard trop adroit pour
commettre de pareilles bvues, et je voudrais bien pouvoir
marcher sur le bord des gouttires et sur la crte des toits avec
autant d'adresse et de solidit que lui.

--Pas de chats dans la maison!  pas de chats ici!  s'cria la
prsidente, qui ne pouvait pas les souffrir.

--Mais, dit le prsident, attir par le bruit, il y a quelque
chose de bon  prendre dans ce qu'a dit M. Fritz: ce serait, au
lieu d'un chat, d'employer des souricires.

--Pardieu!  s'cria Fritz, cela tombe  merveille, puisque c'est
parrain Drosselmayer qui les a inventes.

Tout le monde se mit  rire, et, comme, aprs perquisitions
faites dans la maison, il fut reconnu qu'il n'y existait aucun
instrument de ce genre, on envoya chercher une excellente
souricire chez parrain Drosselmayer, laquelle fut amorce d'un
morceau de lard, et tendue  l'endroit mme o les souris avaient
fait un si grand dgt la nuit prcdente.

Marie se coucha donc dans l'espoir que, le lendemain, le roi des
souris se trouverait pris dans la bote, o ne pouvait manquer de
le conduire sa gourmandise.  Mais, vers les onze heures du soir,
et comme elle tait dans son premier sommeil, elle fut rveille
par quelque chose de froid et de velu qui sautillait sur ses bras
et sur son visage; puis, au mme instant, ce piaulement et ce
sifflement qu'elle connaissait si bien retentit  ses oreilles.
L'affreux roi des souris tait l sur son traversin, les yeux
scintillant d'une flamme sanglante, et ses sept gueules ouvertes,
comme s'il tait prt  dvorer la pauvre Marie.

--Je m'en moque, je m'en moque, disait le roi des souris, je
n'irai pas dans la petite maison, et ton lard ne me tente pas; je
ne serai pas pris: je m'en moque.  Mais il faut que tu me donnes
tes livres d'images et ta petite robe de soie; autrement,
prends-y garde, je dvorerai ton Casse-Noisette.

On comprend qu'aprs une telle exigence, Marie se rveilla le
lendemain l'me pleine de douleur et les yeux pleins de larmes.
Aussi sa mre ne lui apprit-elle rien de nouveau lorsqu'elle lui
dit que la souricire avait t inutile, et que le roi des souris
s'tait dout de quelque pige.  Alors, comme la prsidente
sortait pour veiller aux apprts du djeuner, Marie entra dans le
salon, et, s'avanant en sanglotant vers l'armoire vitre:

--Hlas!  mon bon et cher monsieur Drosselmayer, dit-elle, o
donc cela s'arrtera-t-il?  Quand j'aurai donn au roi des souris
mes jolis livres d'images  dchirer, et ma belle petite robe de
soie, dont l'enfant Jsus m'a fait cadeau le jour de Nol,
mettre en morceaux, il ne sera pas content encore, et tous les
jours m'en demandera davantage; si bien que, lorsque je n'aurai
plus rien  lui donner, peut-tre me dvorera-t-il  votre place.
Hlas!  pauvre enfant que je suis, que dois-je donc faire, mon
bon et cher monsieur Drosselmayer?  que dois-je donc faire?  Et
tout en pleurant, et tout en se lamentant ainsi, Marie s'aperut
que Casse-Noisette avait au cou une tache de sang.  Du jour o
Marie avait appris que son protg tait le fils du marchand de
joujoux et le neveu du conseiller de mdecine, elle avait cess
de le porter dans ses bras, et ne l'avait plus ni caress ni
embrass, et sa timidit  son gard tait si grande, qu'elle
n'avait pas mme os le toucher du bout du doigt.  Mais en ce
moment, voyant qu'il tait bless, et craignant que sa blessure
ne fut dangereuse, elle le sortit doucement de l'armoire, et se
mit  essuyer avec son mouchoir la tache de sang qu'il avait au
cou.  Mais quel fut son tonnement lorsqu'elle sentit tout  coup
que Casse-Noisette commenait  se remuer dans sa main!  Elle le
reposa vivement sur son rayon; alors sa bouche s'agita de droite
et de gauche, ce qui la fit paratre plus grande encore, et,
force de mouvements, finit  grand'peine par articuler ces mots:

--Ah!  trs-chre demoiselle Silberhaus, excellente amie  moi,
que ne vous dois-je pas, et que de remerciements n'ai-je pas
vous faire!  Ne sacrifiez donc pas pour moi vos livres d'images
et votre robe de soie; procurez-moi seulement une pe, mais une
bonne pe, et je me charge du rest.

Casse-Noisette voulait en dire plus long encore; mais ses paroles
devinrent inintelligibles, sa voix s'teignit tout  fait, et ses
yeux, un moment anims par l'expression de la plus douce
mlancolie, devinrent immobiles et atones.  Marie n'prouva
aucune terreur; au contraire, elle sauta de joie, car elle tait
bienheureuse de pouvoir sauver Casse-Noisette, sans avoir  lui
faire le sacrifice de ses livres d'images et de sa robe de soie.
Une seule chose l'inquitait, c'tait de savoir o elle
trouverait cette bonne pe que demandait le petit bonhomme;
Marie rsolut alors de s'ouvrir de son embarras  Fritz, que,
part sa forfanterie, elle savait tre un obligeant garon.  Elle
l'amena donc devant l'armoire vitre, lui raconta tout ce qui lui
tait arriv avec Casse-Noisette et le roi des souris, et finit
par lui exposer le genre de service qu'elle attendait de lui.  La
seule chose qui impressionna Fritz dans ce rcit, fut d'apprendre
que bien rellement ses hussards avaient manqu de coeur au plus
fort de la bataille; aussi demanda-t-il  Marie si l'accusation
tait bien vraie, et, comme il savait la petite fille incapable
de mentir, sur son affirmation, il s'lana vers l'armoire, et
fit  ses hussards un discours qui parut leur inspirer une grande
honte.  Mais ce ne fut pas tout: pour punir tout le rgiment dans
la personne de ses chefs, il dgrada les uns aprs les autres
tous les officiers, et dfendit expressment aux trompettes de
jouer pendant un an la marche des _Hussards de la garde_; puis,
se retournant vers Marie:

--Quant  Casse-Noisette, dit-il, qui me parat un brave garon,
je crois que j'ai son affaire: comme j'ai mis hier  la rforme,
avec sa pension, bien entendu, an vieux major de cuirassiers qui
avait fini son temps de service, je prsume qu'il n'a plus besoin
de son sabre, lequel tait une excellente lame.

Restait  trouver le major; on se mit  sa recherche, et on le
dcouvrit mangeant la pension que Fritz lui avait faite, dans une
petite auberge perdue, au coin le plus recul du troisime rayon
de l'armoire.  Comme l'avait pens Fritz, il ne fit aucune
difficult de rendre son sabre, qui lui tait devenu inutile et
qui fat,  l'instant mme, pass au cou de Casse-Noisette.

La frayeur qu'prouvait Marie l'empcha de s'endormir la nuit
suivante; aussi tait-elle si bien veille, qu'elle entendit
sonner les douze coups de l'horloge du salon.  A peine la
vibration du dernier coup eut-elle cess, que de singulires
rumeurs retentirent du ct de l'armoire, et qu'on entendit un
grand cliquetis d'pes, comme si deux adversaires acharns en
venaient aux mains.  Tout  coup l'un des deux combattants fit
_couic!_

--Le roi des souris!  s'cria Marie pleine de joie et de terreur
 la fois.

Rien ne bougea d'abord; mais bientt on frappa doucement, bien
doucement  la porte, et une petite voix flte fit entendre ces
paroles:

--Bien chre demoiselle Silberhaus, j'apporte une joyeuse
nouvelle; ouvrez-moi donc, je vous en supplie.

Marie reconnut la voix du jeune Drosselmayer; elle passa en toute
hte sa petite robe et ouvrit lestement la porte.  Casse-Noisette
tait l, tenant son sabre sanglant dans sa main droite, et une
bougie dans sa main gauche.  Aussitt qu'il aperut Marie, il
flchit le genou devant elle et dit:

--C'est vous seule,  Madame, qui m'avez anim du courage
chevaleresque que je viens de dployer, et qui avez donn  mon
bras la force de combattre l'insolent qui osa vous menacer: ce
misrable roi des souris est l, baign dans son sang.
Voulez-vous,  Madame, ne pas ddaigner les trophes de la
victoire, offerts de la main d'un chevalier qui vous sera dvou
jusqu' la mort?

Et, en disant cela, Casse-Noisette tira de son bras gauche les
sept couronnes d'or du roi des souris, qu'il y avait passes en
guise de bracelets, et les offrit  Marie, qui les accepta avec
joie.

Alors Casse-Noisette, encourag par cette bienveillance, se
releva et continua ainsi:

--Ah!  ma chre demoiselle Silberhaus, maintenant que j'ai vaincu
mon ennemi, quelles admirables choses ne pourrais-je pas vous
faire voir si vous aviez la condescendance de m'accompagner
seulement pendant quelques pas.  Oh!  faites-le, faites-le, ma
chre demoiselle, je vous en supplie!

Marie n'hsita pas un instant  suivre Casse-Noisette, sachant
combien elle avait de droits  sa reconnaissance, et tant bien
certaine qu'il ne pouvait avoir aucun mauvais dessein sur elle.

--Je vous suivrai, dit-elle, mon cher monsieur Drosselmayer; mais
il ne faut pas que ce soit bien loin, ni que le voyage dure bien
longtemps, car je n'ai pas encore suffisamment dormi.

--Je choisirai donc, dit Casse-Noisette le chemin le plus court,
quoiqu'il soit le plus difficile.

Et,  ces mots, il marcha devant, et Marie le suivit.



Le royaume des poupes


Tous deux arrivrent bientt devant une vieille et immense
armoire situe dans un corridor tout prs de la porte, et qui
servait de garde-robe.  L, Casse-Noisette s'arrta, et Marie
remarqua,  son grand tonnement, que les battants de l'armoire,
ordinairement si bien ferms, taient tout grands ouverts, de
faon qu'elle voyait  merveille la pelisse de voyage de son
pre, qui tait en peau de renard, et qui se trouvait suspendue
en avant de tous les autres habits; Casse-Noisette grimpa fort
adroitement le long des lisires, et, en s'aidant des
brandebourgs jusqu' ce qu'il pt atteindre  la grande houppe
qui, attache par une grosse ganse, retombait sur le dos de cette
pelisse, Casse-Noisette en tira aussitt un charmant escalier de
bois de cdre, qu'il dressa de faon  ce que sa base toucht la
terre et  ce que son extrmit suprieure se perdit dans la
manche de la pelisse.

--Et maintenant, ma chre demoiselle, dit Casse-Noisette, ayez la
bont de me donner la main et de monter avec moi.

Marie obit; et  peine eut-elle regard par la manche, qu'une
tincelante lumire brilla devant elle, et qu'elle se trouva tout
 coup transporte au milieu d'une prairie embaume, et qui
scintillait comme si elle et t toute parseme de pierres
prcieuses.

--O mon Dieu!  s'cria Marie tout blouie, o sommes-nous donc,
mon cher monsieur Drosselmayer?

--Nous sommes dans la plaine du sucre candi, Mademoiselle; mais
nous ne nous y arrterons pas, si vous le voulez bien, et nous
allons tout de suite passer par cette porte.

Alors, seulement, Marie aperut en levant les yeux une admirable
porte par laquelle on sortait de la prairie.  Elle semblait tre
construite de marbre blanc, de marbre rouge et de marbre brun;
mais, quand Marie se rapprocha, elle vit que toute cette porte
n'tait forme que de conserves  la fleur d'orange, de pralines
et de raisin de Corinthe; c'est pourquoi,  ce que lui apprit
Casse-Noisette, cette porte tait appele la porte des Pralines.

Cette porte donnait sur une grande galerie supporte par des
colonnes en sucre d'orge, sur laquelle galerie six singes vtus
de rouge faisaient une musique, sinon des plus mlodieuses, du
moins des plus originales.  Marie avait tant de hte d'arriver,
qu'elle ne s'apercevait mme pas qu'elle marchait sur un pav de
pistaches et de macarons, qu'elle prenait tout bonnement pour du
marbre.  Enfin, elle atteignit le bout de la galerie, et  peine
fut-elle en plein air, qu'elle se trouva environne des plus
dlicieux parfums, lesquels s'chappaient d'une charmante petite
fort qui s'ouvrait devant elle.  Cette fort, qui et t sombre
sans la quantit de lumires qu'elle contenait, tait claire
d'une faon si resplendissante, qu'on distinguait parfaitement
les fruits d'or et d'argent qui taient suspendus aux branches
ornes de rubans et de bouquets et pareilles  de joyeux maris.

--O mon cher monsieur Drosselmayer, s'cria Marie, quel est ce
charmant endroit, je vous prie?

--Nous sommes dans la fort de Nol, Mademoiselle, dit
Casse-Noisette, et c'est ici qu'on vient chercher les arbres
auxquels l'enfant Jsus suspend ses prsents.

--Oh!  continua Marie, ne pourrais-je donc pas m'arrter ici un
instant?  On y est si bien et il y sent ai bon!

Aussitt Casse-Noisette frappa entre ses deux mains, et plusieurs
bergers et bergres, chasseurs et chasseresses sortirent de la
fort, si dlicats et si blancs, qu'ils semblaient de sucre
raffin.  Ils apportaient un charmant fauteuil de chocolat
incrust d'anglique, sur lequel ils disposrent un coussin de
jujube, et invitrent fort poliment Marie  s'y asseoir.  A peine
y fut-elle, que, comme cela se pratique dans les opras, les
bergers et les bergres, les chasseurs et les chasseresses
prirent leurs positions, et commencrent  danser un charmant
ballet accompagn de cors, dans lesquels les chasseurs
soufflaient d'une faon trs-mle, ce qui colora leur visage de
manire que leurs joues semblaient faites de conserves de roses.
Puis, le pas fini, ils disparurent tous dans un buisson.

--Pardonnez-moi, chre demoiselle Silberhaus, dit alors
Casse-Noisette en tendant la main  Marie, pardonnez-moi de vous
avoir offert un si chtif ballet; mais ces marauds-l ne savent
que rpter ternellement le mme pas qu'ils ont dj fait cent
fois, Quant aux chasseurs, ils ont souffl dans leurs cors comme
des fainants, et je vous rponds qu'ils auront affaire  moi.
Mais laissons l ces drles, et continuons la promenade, si elle
vous plat.

--J'ai cependant trouv tout cela bien charmant, dit Marie se
rendant  l'invitation de Casse-Noisette, et il me semble, mon
cher monsieur Drosselmayer, que vous tes injuste pour nos petite
danseurs.

Casse-Noisette fit une moue qui voulait dire: "Nous verrons, et
votre indulgence leur sera compte."  Puis ils continurent leur
chemin, et arrivrent sur les bords d'une rivire qui semblait
exhaler tous les parfums qui embaumaient l'air.

--Ceci, dit Casse-Noisette sans mme attendre que Marie
l'interroget, est la rivire Orange.  C'est une des plus petites
du royaume; car, except sa bonne odeur, elle ne peut tre
compare au fleuve Limonade, qui se jette dans la mer du Midi
qu'on appelle la mer de Punch, ni au lac Orgeat, qui se jette
dans la mer du Nord, qu'on appelle la mer de Lait d'amandes.

Non loin de l tait un petit village, dans lequel les maisons,
les glises, le presbytre du cur, tout enfin tait brun;
seulement, les toits en taient dors, et les murailles
resplendissaient incrustes de petits bonbons roses, bleus et
blancs.

--Ceci est le village de Massepains, dit Casse-Noisette; c'est un
gentil bourg, comme vous voyez, situ sur le ruisseau de Miel.
Les habitants en sont assez agrables  voir; seulement, on les
trouve sans cesse de mauvaise humeur, attendu qu'ils ont toujours
mal aux dents.  Mais, chre demoiselle Silberhaus, continua
Casse-Noisette, ne nous arrtons pas, je vous prie,  visiter
tous les villages et toutes les petites villes de ce royaume.  A
la capitale,  la capitale!

Casse-Noisette s'avana alors tenant toujours Marie par la main,
mais plus lestement qu'il ne l'avait fait encore; car Marie,
pleine de curiosit, marchait cte  cte avec lui, lgre comme
un oiseau.  Enfin, au bout de quelque temps, un parfum de roses
se rpandit dans l'air, et tout, autour d'eux, prit une couleur
rose.  Maria remarqua que c'tait l'odeur et le reflet d'un
fleuve d'essence de rose qui roulait ses petits flots avec une
charmante mlodie.  Sur les eaux parfumes, des cygnes d'argent,
ayant au cou des colliers d'or, glissaient lentement en chantant
entre eux les plus dlicieuses chansons,  ce point que cette
harmonie, qui les rjouissait fort,  ce qu'il parait, faisait
sautiller autour d'eux des poissons de diamant.

--Ah!  s'cria Marie, voil le joli fleuve que parrain
Drosselmayer voulait me faire  Nol, et moi, je suis la petite
fille qui caressait les cygnes.



Le voyage


Casse-Noisette frappa encore une fois dans ses deux mains; alors
le fleuve d'essence de rose se gonfla visiblement, et, de ses
flots agits, sortit un char de coquillages couvert de pierreries
tincelant au soleil, et tran par des dauphins d'or.  Douze
charmants petits Maures, avec des bonnets en cailles de dorade
et des habits en plumes de colibri, sautrent sur le rivage, et
portrent doucement Marie d'abord, et ensuite Casse-Noisette,
dans le char, qui se mit  cheminer sur l'eau.

C'tait, il faut l'avouer, une ravissante chose, et qui pourrait
se comparer au voyage de Cloptre remontant le Cydnus, que de
voir Marie sur son char de coquillages, embaume de parfums,
flottant sur des vagues d'essence de rose, s'avanant trane par
des dauphins d'or, qui relevaient la tte et lanaient en l'air
des gerbes brillantes de cristal ros qui retombaient en pluie
diapre de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel.  Enfin, pour que
la joie pntrt par tous les sens, une douce harmonie commenait
de retentir, et l'on entendait de petites voix argentines qui
chantaient:

  Qui donc vogue ainsi sur le fleuve d'essence de rose?  Est-ce
  la fe Mab ou la reine Titania?  Rpondez, petits poissons qui
  scintillez sous les vagues, pareils  des clairs liquides;
  rpondez, cygnes gracieux qui glissez  la surface de l'eau;
  rpondez, oiseaux aux vives couleurs qui traversez l'air comme
  des fleurs volantes.

Et, pendant ce temps, les douze petits Maures qui avaient saut
derrire le char de coquillages secouaient en cadence leurs
petite parasols garnis de sonnettes,  l'ombre desquels ils
abritaient Marie, tandis que celle-ci, penche sur les flots,
souriait au charmant visage qui lui souriait dans chaque vague
qui passait devant elle.

Ce fut ainsi qu'elle traversa le fleuve d'essence de rose et
s'approcha de la rive oppose.  Puis, lorsqu'elle n'en fut plus
qu' la longueur d'une rame, les douze Maures sautrent, les uns
 l'eau, les autres sur le rivage, et, faisant la chane, ils
portrent, sur un tapis d'anglique tout parsem de pastilles de
menthe, Marie et Casse-Noisette.

Restait  traverser un petit bosquet, plus joli peut-tre encore
que la fort de Nol, tant chaque arbre brillait et tincelait de
sa propre essence.  Mais ce qu'il y avait de remarquable surtout,
c'taient les fruits pendus aux branches, et qui n'taient pas
seulement d'une couleur et d'une transparence singulires, les
les uns jaunes comme des topazes, les autres rouges comme des
rubis, mais encore d'un parfum trange.

--Nous sommes dans le bois des Confitures, dit Casse-Noisette, et
au del de cette lisire est la capitale.

Et, en effet, Marie carta les dernires branches, et resta
stupfaite en voyant l'tendue, la magnificence et l'originalit
de la ville qui s'levait devant elle, sur une pelouse de fleurs.
Non-seulement les murs et les clochers resplendissaient des plus
vives couleurs, mais encore, pour la forme des btiments, il n'y
avait point  esprer d'en rencontrer de pareils sur la terre.
Quant aux remparts et aux portes, ils taient entirement
construits avec des fruits glacs qui brillaient an soleil de
leur propre couleur, rendue plus brillante encore par le sucre
cristallis qui les recouvrait!   la porte principale, et qui
fut celle par laquelle ils firent leur entre, des soldats
d'argent leur prsentrent les armes, et un petit homme,
envelopp d'une robe de chambre de brocart d'or, se jeta au cou
de Casse-Noisette en lui disant:

--Oh!  cher prince, vous voil donc enfin!  Soyez le bienvenu
Confiturembourg.

Marie s'tonna un peu du titre pompeux qu'on donnait
Casse-Noisette; mais elle fut bientt distraite de son tonnement
par une rumeur forme d'une telle quantit de voix qui
jacassaient en mme temps, qu'elle demanda  Casse-Noisette s'il
y avait, dans la capitale du royaume des poupes, quelque meute
ou quelque fte.

--Il n'y a rien de tout cela, chre demoiselle Silberhaus,
rpondit Casse-Noisette; mais Confiturembourg est une ville
joyeuse et peuple qui fait grand bruit  la surface de la terre;
et cela se passe tous les jours, comme vous allez le voir pour
aujourd'hui; seulement, donnez-vous la peine d'avancer, voil
tout ce que je vous demande.

Marie, pousse  la fois par sa propre curiosit et par
l'invitation si polie de Casse-Noisette, hta sa marche, et se
trouva bientt sur la place du grand march, qui avait un des
plus magnifiques aspects qui se pt voir.  Toutes les maisons
d'alentour taient en sucreries, montes  jour, avec galeries
sur galeries; et, au milieu de la place, s'levait, en forme
d'oblisque, une gigantesque brioche, du milieu de laquelle
s'lanaient quatre fontaines de limonade, d'orangeade, d'orgeat
et de sirop de groseille.  Quant aux bassins, ils taient remplis
d'une crme si fouette et si apptissante, que beaucoup de gens
trs bien mis, et qui paraissaient on ne peut plus comme il faut,
en mangeaient publiquement  la cuiller.  Mais ce qu'il y avait
de plus agrable et de plus rcratif  la fois, c'taient de
charmantes petites gens qui se coudoyaient et se promenaient par
milliers, bras dessus bras dessous, riant, chantant et causant
pleine voix, ce qui occasionnait ce joyeux tumulte que Marie
avait entendu.  Il y avait l, outre les habitants de la
capitale, des hommes de tous les pays: Armniens, Juifs, Grecs,
Tyroliens, officiers, soldats, prdicateurs, capucins, bergers et
polichinelles; enfin toute espce de gens, de bateleurs et de
sauteurs, comme on en rencontre dans le monde.

Bientt le tumulte redoubla  l'entre d'une rue qui donnait sur
la place, et le peuple s'carta pour laisser passer un cortge.
C'tait le Grand Mogol qui se faisait porter sur un palanquin,
accompagn de quatre-vingt-treize grands de son royaume et sept
cents esclaves; mais, en ce moment mme, il se trouva, par
hasard, que, par la rue parallle, arriva le Grand Sultan
cheval, lequel tait accompagn de trois cents janissaires.  Les
deux souverains avaient toujours t quelque peu rivaux et, par
consquent, ennemis; ce qui faisait que les gens de leurs suites
se rencontraient rarement sans que cette rencontre ament quelque
rixe.  Ce fut bien autre chose, on le comprendra facilement,
quand ces deux puissants monarques se trouvrent en face l'un de
l'autre; d'abord, ce fut une confusion du milieu de laquelle
essayrent de se tirer les gens du pays; mais bientt on entendit
les cris de fureur et de dsespoir: un jardinier qui se sauvait
avait abattu, avec le manche de sa bche, la tte d'un bramine
fort considr dans sa caste, et le Grand Sultan lui-mme avait
renvers de son cheval un polichinelle alarm qui avait pass
entre les jambes de son quadrupde; le brouhaha allait en
augmentant, quand l'homme  la robe de chambre de brocart, qui,
la porte de la ville, avait salu Casse-Noisette du titre de
prince, grimpa d'un seul lan tout en haut de la brioche, et,
ayant sonn trois fois d'une cloche claire, bruyante et
argentine, s'cria trois fois:

--Confiseur!  confiseur!  confiseur!

Aussitt le tumulte s'apaisa; les deux cortges embrouills se
dbrouillrent; on brossa le Grand Sultan qui tait couvert de
poussire; on remit la tte au bramine, en lui recommandant de ne
pas ternuer de trois jours, de peur qu'elle ne se dcollt;
puis, le calme rtabli, les allures joyeuses recommencrent, et
chacun revint puiser de la limonade, de l'orangeade et du sirop
de groseille  la fontaine, et manger de la crme  pleines
cuillers dans ses bassins.

--Mais, mon cher monsieur Drosselmayer, dit Marie, quelle est
donc la cause de l'influence exerce sur ce petit peuple par ce
mot trois fois rpt:

Confiseur, confiseur, confiseur?

--Il faut vous dire, Mademoiselle, rpondit Casse-Noisette, que
le peuple de Confiturembourg croit, par exprience,  la
mtempsycose, et est soumis  l'influence suprieure d'un
principe appel confiseur, lequel principe lui donne, selon son
caprice, et en le soumettant  une cuisson plus ou moins
prolonge, la forme qui lui plat.  Or, comme chacun croit
toujours sa forme la meilleure, il n'y a jamais personne qui se
soucie d'en changer; voil d'o vient l'influence magique de ce
mot _confiseur_, sur les Confiturembourgeois, et comment ce mot,
prononc par le bourgmestre, suffit pour apaiser le plus grand
tumulte, comme vous venez de le voir: chacun,  l'instant mme,
oublie les choses terrestres, les ctes enfonces et les bosses
la tte; puis, rentrant en lui-mme, se dit: Mon Dieu!
qu'est-ce que l'homme, et que ne peut-il pas devenir?

Tout en causant ainsi, on tait arriv en face d'un palais
rpandant une lueur rose et surmont de cent tourelles lgantes
et ariennes; les murs en taient parsems de bouquets de
violettes, de narcisses, de tulipes et de jasmins qui
rehaussaient de couleurs varies le fond ros sur lequel il se
dtachait.  La grande coupole du milieu tait parseme de
milliers d'toiles d'or et d'argent.

--Oh!  mon Dieu, s'cria Marie, quel est donc ce merveilleux
difice?

--C'est le palais des Massepains, rpondit Casse-Noisette,
c'est--dire l'un des monuments les plus remarquables de la
capitale du royaume des poupes.

Cependant, toute perdue qu'elle tait dans son admiration
contemplative, Marie ne s'en aperut pas moins que la toiture
d'une des grandes tours manquait entirement, et que des petits
bonshommes de pain d'pice, monts sur un chafaudage de
cannelle, taient occups  la rtablir.  Elle allait questionner
Casse-Noisette sur cet accident, lorsque, provenant son
intention:

--Hlas!  dit-il, il y a peu de temps que ce palais a t menac
de grandes dgradations, si ce n'est d'une ruine entire.  Le
gant Bouche-Friande mordit lgrement cette tour, et il avait
mme dj commenc de grignoter la coupole, lorsque les
Confiturembourgeois vinrent lui apporter en tribut un quartier de
la ville, nomm Nougat, et une grande portion de la fort
Anglique; moyennant quoi, il consentit  s'loigner, sans avoir
fait d'autres dgts que celui que vous voyez.

Dans ce moment, on entendit une douce et charmante musique.

Les portes du palais s'ouvrirent d'elles-mmes, et douze petits
pages en sortirent, portant dans leurs mains des brins d'herbe
aromatique, allums en guise de flambeaux; leurs ttes taient
composes d'une perle; six d'entre eux avaient le corps fait de
rubis et six autres d'meraudes, et avec cela ils trottaient fort
joliment sur deux petits pieds d'or cisels avec le plus grand
soin et dans le got de Benvenuto Cellini.

Ils taient suivis de quatre dames de la taille tout au plus de
mademoiselle Clairchen, sa nouvelle poupe, mais si splendidement
vtues, si richement pares, que Marie ne put mconnatre en
elles les princesses royales de Confiturembourg.  Toutes quatre,
en apercevant Casse-Noisette, s'lancrent  son cou avec la plus
tendre effusion, s'criant en mme temps et d'une seule voix:

--O mon prince!  mon excellent prince!  ...  O mon frre!  mon
excellent frre!

Casse-Noisette paraissait fort touch; il essuya les nombreuses
larmes qui coulaient de ses yeux, et, prenant Marie par la main
il dit pathtiquement, en s'adressant aux quatre princesses:

--Mes chres soeurs, voici mademoiselle Marie Silberhaus que je
vous prsente; c'est la fille de M. le prsident Silberhaus, de
Nuremberg, homme fort considr dans la ville qu'il habite.
C'est elle qui a sauv ma vie; car, si, au moment o je venais de
perdre la bataille, elle n'avait pas jet sa pantoufle an roi des
souris, et si, plus tard, elle n'avait pas eu la bont de me
prter le sabre d'un major mis  la retraite par son frre, je
serais maintenant couch dans le tombeau, ou, qui pis est encore,
dvor par le roi des souris.  Ah!  chre demoiselle Silberhaus,
s'cria Casse-Noisette dans un enthousiasme qu'il ne pouvait plus
matriser, Pirlipate, la princesse Pirlipate, toute fille du roi
qu'elle tait, n'tait pas digne de dnouer les cordons de vos
jolis petits souliers.

--Oh!  non, non, bien certainement, rptrent en choeur les
quatre princesses.

Et, se jetant au cou de Marie, elles s'crirent:

--O noble libratrice de notre cher et bien-aim prince et frre!
 excellente demoiselle Silberhaus!

Et, avec ces exclamations, que leur coeur gonfl de joie ne leur
permettait pas de dvelopper davantage, les quatre princesses
conduisirent Marie et Casse-Noisette dans l'intrieur du palais,
les forcrent de s'asseoir sur de charmants petits canaps en
bois de cdre et du Brsil, parsems de fleurs d'or, disant
qu'elles voulaient elles-mmes prparer leur repas.  En
consquence, elles allrent chercher une quantit de petite vases
et de petites cuelles de la plus fine porcelaine du Japon, des
cuillers, des couteaux, des fourchettes, des casseroles et autres
ustensiles de cuisine tout en or et en argent; apportrent les
plus beaux fruits et les plus dlicieuses sucreries que Marie et
jamais vus, et commencrent  se trmousser de telle faon, que
Marie vit bien que les princesses de Confiturembourg
s'entendaient merveilleusement  faire la cuisine.  Or, comme
Marie s'entendait aussi trs-bien  ces sortes de choses, elle
souhaitait intrieurement de prendre une part active  ce qui se
passait; alors, comme si elle et pu deviner le voeu intrieur de
Marie, la plus jolie des quatre soeurs de Casse-Noisette lui
tendit un petit mortier d'or et lui dit:

--Chre libratrice de mon frre, pilez-moi, je vous prie, de ce
sucre candi.

Marie s'empressa de se rendre  l'invitation, et, tandis qu'elle
frappait si gentiment dans le mortier, qu'il en sortait une
mlodie charmante, Casse-Noisette se mit  raconter dans le plus
grand dtail toutes ses aventures; mais, chose trange, il
semblait  Marie, pendant ce rcit, que peu  peu les mots du
jeune Drosselmayer, ainsi que le bruit du mortier, n'arrivaient
plus qu'indistinctement  son oreille; bientt, elle se vit
enveloppe comme d'une lgre vapeur; puis la vapeur se changea
en une gaze d'argent, qui s'paissit de plus en plus autour
d'elle, et qui peu  peu lui droba la vue de Casse-Noisette et
des princesses ses soeurs.  Alors des chants tranges, qui lui
rappelaient ceux qu'elle avait entendus sur le fleuve d'essence
de rose, se firent entendre mls au murmure croissant des eaux;
puis il sembla  Marie que les vagues passaient sous elle et la
soulevaient en se gonflant.  Elle sentit qu'elle montait haut,
plus haut, bien plus haut, plus haut encore, et prrrrrrrrou!  et,
paff!  qu'elle tombait d'une hauteur qu'elle ne pouvait mesurer.



Conclusion


On ne fait pas une chute de quelques mille pieds sans se
rveiller; aussi Marie se rveilla, et, en se rveillant, se
retrouva dans son petit lit.  Il faisait grand jour, et sa mre
tait prs d'elle, lui disant:

--Est-il possible d'tre aussi paresseuse que tu l'es?  Voyons,
rveillons-nous; habillons-nous bien vite, car le djeuner nous
attend.

--Oh!  chre petite mre, dit Marie eu ouvrant ses grands yeux
tonns, o donc m'a conduit cette nuit le jeune M. Drosselmayer,
et quelles admirables choses ne m'a-t-il pas fait voir?

Alors Marie raconta tout ce que nous venons de raconter
nous-mme, et, lorsqu'elle eut fini, sa mre lui dit:

--Tu as fait l un bien long et bien charmant rve, chre petite
Marie; mais, maintenant que tu es rveille, il faudrait oublier
tout cela, et venir faire ton premier djeuner.

Mais Marie, tout en s'habillant, persista  soutenir que ce
n'tait point un rve, et qu'elle avait bien rellement va tout
cela.  Sa mre alors alla vers l'armoire, prit Casse-Noisette,
qui tait, comme d'habitude, sur son troisime rayon, rapporta
la petite fille, et lui dit:

--Comment peux-tu t'imaginer, folle enfant, que cette poupe, qui
est compose de bois et de drap, puisse avoir la vie, le
mouvement et la rflexion?

--Mais, chre maman, reprit avec impatience la petite Marie, je
sais parfaitement, moi, que Casse-Noisette n'est autre que le
jeune M. Drosselmayer, neveu du parrain.

Alors Marie entendit un grand clat de rire derrire elle.

C'taient le prsident, Fritz et mademoiselle Trudchen qui s'en
donnaient  coeur joie  ses dpens.

--Ah!  s'cria Marie, ne voil-t-il pas que tu te moques aussi de
mon Casse-Noisette, cher papa?  Il a cependant respectueusement
parl de toi, quand nous sommes entrs dans le palais de
Massepains, et qu'il m'a prsente aux princesses ses soeurs.

Les clats de rire redoublrent de telle faon, que Marie comprit
qu'il lui fallait donner une preuve de la vrit de ce qu'elle
avait dit, sous peine d'tre traite comme une folle.

Elle passa alors dans la chambre voisine, et y prit une petite
cassette dans laquelle elle avait soigneusement enferm les sept
couronnes du roi des souris; puis elle revint en disant:

--Tiens, chre maman, voici cependant les couronnes du roi des
souris, que Casse-Noisette m'a donnes la nuit dernire en signe
de sa victoire.

La prsidente alors, pleine de surprise, prit et regarda ces
petites couronnes, qui, en mtal inconnu et fort brillant,
taient ciseles avec une finesse dont les mains humaines
n'eussent point t capables.  Le prsident lui-mme ne pouvait
cesser de les examiner, et les jugeait si prcieuses, que,
quelles que fussent les instances de Fritz, qui se dressait sur
la pointe des pieds pour les voir, et qui demandait  les
toucher, il ne voulut pas lui en confier une seule.

Alors le prsident et la prsidente se mirent  presser Marie de
leur dire d'o venaient ces petites couronnes; mais elle ne
pouvait que persister dans ce qu'elle avait dit; et, quand son
pre, impatient de ce qu'il croyait un enttement de sa part,
l'eut appele menteuse, elle se mit  fondre en larmes et
s'crier:

--Hlas!  pauvre enfant que je suis, que voulez-vous que je vous
dise?

En ce moment, la porte s'ouvrit; le conseiller de mdecine parut,
et s'cria  son tour:

--Mais qu'y a-t-il donc?  et qu'a-t-on fait  ma filleule Marie,
qu'elle pleure, qu'elle sanglote ainsi?  Qu'est-ce que c'est?
qu'est-ce c'est donc?

Le prsident instruisit le nouveau venu de tout ce qui tait
arriv, et, le rcit termin, il lui montra les couronnes; mais
peine les eut-il vues, qu'il se mit  rire.

--Ah!  ah!  dit-il, la plaisanterie est bonne!  ce sont les sept
couronnes que je portais  la chane de ma montre, il y a
quelques annes, et dont je fis prsent  ma filleule le jour du
deuxime anniversaire de sa naissance; ne vous le rappelez-vous
pas, cher prsident?

Mais le prsident et la prsidente eurent beau chercher dans leur
mmoire, ils n'avaient gard aucun souvenir de ce fait;
cependant, s'en rapportant  ce que disait le parrain, leurs
figures reprirent peu  peu leur expression de bont ordinaire;
ce que voyant Marie, elle s'lana vers le conseiller de mdecine
en s'criant:

--Mais tu sais tout cela, toi, parrain Drosselmayer; avoue donc
que Casse-Noisette est ton neveu, et que c'est lui qui m'a donn
ces sept couronnes.

Mais parrain Drosselmayer parut prendre fort mal la chose; son
front se plissa, et sa figure s'assombrit de telle faon, que le
prsident, appelant la petite Marie, et la prenant entre ses
jambes, lui dit:

--coute-moi, ma chre enfant, car c'est srieusement que je te
parle: fais-moi le plaisir, une fois pour toutes, de mettre de
ct ces folles imaginations; car, s'il t'arrive encore de dire
que ton vilain et informe Casse-Noisette est le neveu de notre
ami le conseiller de mdecine, je te prviens que je jetterai
non-seulement M. Casse-Noisette, mais encore toutes les autres
poupes, mademoiselle Claire comprise, par la fentre.

La pauvre Marie n'osa donc plus parler de toutes les belles
choses dont son imagination tait remplie; mais mes jeunes
lecteurs, et surtout mes jeunes lectrices, comprendront que,
lorsqu'on a voyag une fois dans un pays aussi attrayant que le
royaume des poupes, et qu'on a vu une ville aussi succulente que
Confiturembourg, ne l'et-on vue qu'une heure, on ne perd pas
facilement un pareil souvenir; elle essaya donc de parler  son
frre de toute son histoire.  Mais Marie avait perdu toute sa
confiance du moment o elle avait os dire que ses hussards
avaient pris la fuite; en consquence, convaincu, sur
l'affirmation paternelle, que Marie avait menti, Fritz rendit
ses officiers les grades qu'il leur avait enlevs, et permit
ses trompettes de jouer de nouveau la marche des hussards de la
garde, rhabilitation qui n'empcha pas Marie de croire ce qu'il
lui plut sur leur courage.

Marie n'osait donc plus parler de ses aventures; cependant, les
souvenirs du royaume des poupes l'assigeaient sans cesse, et,
lorsqu'elle arrtait son esprit sur ces souvenirs, elle revoyait
tout, comme si elle et t encore ou dans la fort de Nol, ou
sur le fleuve d'essence de rose, ou dans la ville de
Confiturembourg; de sorte qu'au lieu de jouer comme auparavant
avec ses joujoux, elle s'asseyait immobile et silencieuse, tout
ses rflexions intrieures, et que tout le monde l'appelait la
petite rveuse.

Mais, un jour que le conseiller de mdecine, sa perruque de verre
pose sur le parquet, sa langue passe dans le coin de sa bouche,
les manches de sa redingote jaune retrousse, rparait,  l'aide
d'un long instrument pointu, quelque chose qui tait dsorganis
dans une pendule, il arriva que Marie, qui tait assise prs de
l'armoire vitre, et qui, selon son habitude, regardait
Casse-Noisette, se plongea si bien dans ses rveries, que,
oubliant tout  coup que, non-seulement le parrain Drosselmayer,
mais encore sa mre, taient l, il lui chappa involontairement
de s'crier:

--Ah!  cher monsieur Drosselmayer!  si vous n'tiez pas un
bonhomme de bois, comme le soutient mon pre, et si vous existiez
vritablement, que je ne ferais pas comme la princesse Pirlipate,
et que je ne vous dlaisserais pas parce que, pour m'obliger,
vous auriez cess d'tre un charmant jeune homme; car je vous
aime vritablement, moi, ah!...

Mais  peine venait-elle de pousser ce soupir, qu'il se fit par
la chambre un tel tintamarre, que Marie se renversa tout vanouie
du haut de sa chaise  terre.

Quand elle revint  elle, Marie se trouvait entre les bras de sa
mre, qui lui dit:

--Comment est-il possible qu'une grande fille comme toi, je te le
demande, soit assez bte pour se laisser tomber en bas de sa
chaise, et cela juste au moment o le neveu de M. Drosselmayer,
qui a termin ses voyages, vient d'arriver  Nuremberg?...
Voyons, essuie tes yeux et sois gentille.

En effet, Marie essuya ses yeux, et, les tournant vers la porte,
qui s'ouvrait en ce moment, elle aperut le conseiller de
mdecine, sa perruque de verre sur la tte, son chapeau sous le
bras, sa redingote jaune sur le dos, qui souriait d'un air
satisfait, et tenait par la main un jeune homme trs-petit, mais
fort bien tourn et tout  fait joli.

Ce jeune homme portait une superbe redingote de velours rouge,
brod d'or, des bas de soie blancs et des souliers lustrs avec
le plus beau vernis.  Il avait  son jabot un charmant bouquet de
fleurs, et tait trs-coquettement fris et poudr, tandis que
derrire son dos pendait une tresse natte avec la plus grande
perfection.  En outre, la petite pe qu'il avait au cote
semblait tre toute de pierres prcieuses, et le chapeau qu'il
portait sous le bras tait tissu de la plus fine soie.

Les moeurs aimables de ce jeune homme se firent connatre
sur-le-champ; car  peine fut-il entr, qu'il dposa aux pieds de
Marie une quantit de magnifiques joujoux, mais principalement
les plus beaux massepains et les plus excellents bonbons qu'elle
et mangs de sa vie, si ce n'est cependant ceux qu'elle avait
gots dans le royaume des poupes.  Quant  Fritz, le neveu du
conseiller de mdecine, comme s'il et pu deviner les gots
guerriers du fils du prsident, il lui apportait un sabre du plus
fin damas.  Ce n'est pas tout.  A table, et lorsqu'on fut arriv
au dessert, l'aimable crature cassa des noisettes pour toute la
socit; les plus dures ne lui rsistaient pas une seconde: de la
main droite, il les plaait entre ses dents; de la gauche, il
tirait sa tresse, et, crac!  la noisette tombait en morceaux.

Marie tait devenue fort rouge quand elle avait aperu ce joli
petit bonhomme; mais elle devint plus rouge encore lorsque, le
dner fini, il l'invita  passer avec lui dans la chambre
l'armoire vitre.

--Allez, allez, mes enfants, et amusez-vous ensemble, dit le
parrain; je n'ai plus besoin au salon, puisque toutes les
horloges de mon ami le prsident vont bien.

Les deux jeunes gens entrrent au salon; mais  peine le jeune
Drosselmayer fut-il seul avec Marie, qu'il mit un genou en terre
et lui parla ainsi:

--Oh!  mon excellente demoiselle Silberhaus!  vous voyez ici
vos pieds l'heureux Drosselmayer,  qui vous sauvtes la vie
cette mme place.  Vous etes, en outre, la bont de dire que
vous ne m'eussiez pas repouss comme l'a fait la vilaine
princesse Pirlipate, si, pour vous servir, j'tais devenu
affreux.  Or, comme le sort qu'avait jet sur moi la reine des
souris devait perdre toute son influence du jour o, malgr ma
laide figure, je serais aim d'une jeune et jolie personne, je
cessai  l'instant mme d'tre un stupide casse-noisette, et je
repris ma forme premire, qui n'est pas dsagrable, comme voua
pouvez le voir.  Ainsi donc, ma chre demoiselle, si vous tes
toujours dans les mmes sentiments  mon gard, faites-moi la
grce de m'accorder votre main bien-aime, partagez mon trne et
ma couronne, et rgnez avec moi sur le royaume des poupes; car,
 cette, heure, j'en suis redevenu le roi.

Alors Marie releva doucement le jeune Drosselmayer, et lui dit:

--Vous tes un aimable et bon roi, Monsieur, et, comme vous avez
avec cela un charmant royaume, orn de palais magnifiques, et
peupl de sujets trs gais, je vous accepte, sauf la ratification
de mes parents, pour mon fianc.

L-dessus, comme la porte du salon s'tait ouverte tout
doucement, sans que les jeunes gens y fissent attention, tant ils
taient proccups de leurs sentiments, le prsident, la
prsidente et le parrain Drosselmayer s'avancrent, criant bravo
de toutes leurs forces; ce qui rendit Marie rouge comme une
cerise, mais ce qui ne dconcerta nullement le jeune homme,
lequel s'avana vers le prsident et la prsidente, et, avec un
salut gracieux, leur fit un joli compliment, par lequel il
sollicitait la main de Marie, qui lui fut accorde  l'instant.

Le mme jour, Marie fut fiance au jeune Drosselmayer,  la
condition que le mariage ne se ferait que dans un an.

Au bout d'un an, le fianc revint chercher sa femme dans une
petite voiture de nacre incruste d'or et d'argent, trane par
des chevaux qui n'taient pas plus gros que des moutons, et qui
valaient un prix inestimable, vu qu'ils n'avaient pas leurs
pareils dans le monde, et il l'emmena dans le palais de
Massepains, o ils furent maris par le chapelain du chteau, et
o vingt-deux mille petites figures, toutes couvertes de perles,
de diamants et de pierreries blouissantes, dansrent  leur
noce.  Si bien qu' l'heure qu'il est, Marie est encore reine du
beau royaume o l'on aperoit partout de brillantes forts de
Nol, des fleuves d'orangeade, d'orgeat et d'essence de rose, des
palais diaphanes en sucre plus fin que la neige et plus
transparent que la glace; enfin, toutes sortes de choses
magnifiques et miraculeuses, pourvu qu'on ait d'assez bons yeux
pour les voir.


FIN DE L'HISTOIRE D'UN CASSE-NOISETTE.




L'GOSTE




Carl avait hrit, de son pre, d'une ferme avec ses troupeaux,
son btail et ses rcoltes; les granges les tables et les
bchers regorgeaient de richesses et pourtant, chose trange
dire, Carl ne paraissait rien voir de tout cela; son seul dsir
tait d'amasser davantage, et il travaillait nuit et jour, comme
s'il et t le plus pauvre paysan du village.  Il tait connu
pour tre le moins gnreux de tous les fermiers de la contre,
et aucun individu, pouvant gagner sa vie ailleurs, n'aurait t
travailler chez lui.  Son personnel changeait continuellement,
parce que ses domestiques, qu'il laissait souffrir de la faim, se
dcourageaient promptement et le quittaient.  Ceci l'inquitait
fort peu, car il avait une bonne et aimable soeur.  Amil tait
une excellente mnagre, et s'occupait sans cesse du bien-tre de
Carl; quoiqu'elle s'effort, de son ct, de compenser la
parcimonie de son frre par sa gnrosit, elle ne pouvait pas
grand'chose, car il y regardait de trop prs.

Carl tait si goste, qu'il dnait toujours seul, parce qu'il
tait alors sr d'avoir son dner bien chaud, et de n'avoir que
lui seul  servir; tandis que sa soeur, ayant mang un morceau
part, pouvait ensuite s'occuper uniquement de lui.  Il donnait
pour raison qu'il n'aimait pas  faire attendre, n'tant pas sr
de son temps; toutefois, il ne manquait jamais d'arriver
exactement  l'heure qu'il avait fixe lui-mme pour son dner.
Il est donc bien avr que Carl tait goste; c'est une qualit
peu enviable.

Amil tait recherche par un homme trs-bien pos pour faire son
chemin dans le monde; nanmoins, Carl lui battait froid, parce
qu'il craignait de perdre sa soeur, qui le servait sans exiger de
gages.  Vous devez comprendre qu'ils n'taient pas fort bons
amis, car le motif de la froideur de Carl tait trop apparent
pour ne pas sauter aux yeux des personnes les moins
clairvoyantes; mais Carl se moquait bien d'avoir des amis!  Il
disait toujours qu'il portait ses meilleurs amis dans sa bourse;
mais, hlas!  ces amis-l taient, au contraire, ses plus grands
ennemis.

Un matin qu'en contemplation devant un champ de bl, dont les
pis dors se balanaient autour de lui, il calculait ce que ce
champ pourrait lui rapporter, Carl sentit tout  coup la terre
remuer sous ses pieds.

--Ce doit tre une norme taupe, se dit-il en reculant, tout prt
 assommer la bte, ds qu'elle paratrait.

Mais la terre s'amoncela bientt en masses si imptueuses, que
matre Carl fut renvers, et se trouva fort penaud d'avoir voulu
jauger sa rcolte.

Son pouvante augmenta considrablement, lorsqu'il vit s'lever
de terre, non une taupe, mais un gnome de l'aspect le plus
trange, vtu d'un beau pourpoint cramoisi, avec une longue plume
flottant  son bonnet.  Le gnome jeta sur Carl un regard qui ne
prsageait rien de bon.

--Comment vous portez-vous, fermier?  dit-il avec un sourire
sardonique qui dplut singulirement  Carl.

--Qui tes-vous, au nom du ciel?  fit Carl suffoqu.

--Je n'ai rien  faire avec le nom du ciel, rpliqua le gnome;
car je suis un esprit malfaisant.

--J'espre que vous n'avez pas l'intention de me faire du mal?
dit humblement Carl.

--En vrit, je n'en sais rien!  Je me propose seulement de
moissonner votre bl cette nuit, au clair de la lune, parce que
mes chevaux, quoiqu'ils soient surnaturels, mangent aussi une
quantit de bl tout  fait surnaturelle; en gnral, je rcolte
chez ceux qui sont le plus en tat de me faire cette offrande.

--Oh!  mon cher Monsieur, s'cria Carl, je suis le fermier le
plus pauvre de tout le district; j'ai une soeur  ma charge, et
j'ai prouv de terribles et nombreuses pertes.

--Mais, enfin, vous tes Carl Grippenhausen, n'est-ce pas?  dit
le gnome.

--Oui, Monsieur, balbutia Carl.

--Ces normes ranges de tas de bl, qui ressemblent  une petite
ville, vous appartiennent-elles, oui on non?  dit le gnome.

--Oui, Monsieur, rpliqua encore Carl.

--Ce magnifique plant de navets et cette longue suite de terres
labourables, ces beaux troupeaux et ce riche btail qui couvrent
le flanc de la montagne, sont aussi  vous, je crois?

--Oui, Monsieur, dit Carl d'une voix tremblante, car il tait
terrifi de voir combien le gnome avait d'exactes notions sur sa
fortune.

--Vous, un pauvre homme?  Oh!  fi!  dit le gnome en menaant du
doigt le misrable Carl d'un air de reproche.  Si vous continuez
 me conter de pareils contes, je ferai en sorte, d'un tour de
main, que vos monstrueuses histoires deviennent vritables...
Fi!  fi!  fi!

En prononant le dernier _fi_, il se rejeta dans la terre, mais
le trou ne se ferma pas; en consquence, Carl vocifra ses
supplications  tue-tte, criant misricorde  son trange
visiteur, qui ne daigna pas mme lui rpondre.

Inquiet et abattu, il s'achemina lentement vers sa maison; comme
il en approchait, en traversant le fourr, il aperut le galant
de sa soeur causant avec elle par-dessus le mur du jardin.  Une
pense lui vint alors  l'esprit; une pense goste, bien
entendu.  Avant qu'ils eussent pu s'apercevoir de son approche,
il se prcipita vers eux, et, prenant la main de Wilhelm de la
manire la plus amicale, il l'invita  dner avec lui.  O
merveille des merveilles!...  Il va sans dire que, malgr son
extrme surprise, Wilhelm accepta de trs bonne grce.  Aprs le
repas, l'ide lumineuse de Carl vit le jour,  l'tonnement
toujours croissant de sa soeur et de Wilhelm.  Et que pensez-vous
que ft cette ide?  Rien autre chose, sinon d'changer sa grande
pice de bl mr, prte  tre coupe, pour une de celles de
Wilhelm, o la moisson tait moins copieuse.  Aprs un dbat
trs-empress de sa part, et de grandes dmonstrations de bonne
volont et de gaiet, ce curieux march fut conclu, et Wilhelm
s'en retourna chez lui beaucoup plus riche qu'il n'en tait
parti.

Carl se coucha, rassur par le transport qu'il avait fait, au
trop confiant Wilhelm, du bl qui devait tre rcolt au clair de
la lune par le gnome pour nourrir ses chevaux gloutons.

Il ouvrit les yeux ds la pointe du jour; car le gnome avait
hant son sommeil.  Il se hta de s'habiller, et sortit dans les
champs pour voir le rsultat des travaux nocturnes du gnome: le
bl tait debout, agit par la brise matinale.

--Probablement, pensa Carl, j'aurai rv.

Alors il grimpa sur la colline, pour jeter un coup d'oeil sur le
champ qu'il avait reu en change de son bl menac; mais de
quelle horreur ne fut-il pas saisi en voyant ce champ presque
entirement dpouill, et l'affreux petit gnome, achevant sa
besogne, en jetant les dernires gerbes dans un obscur abme
creus profondment en terre.

--Juste ciel!  que faites-vous?  s'cria-t-il.  Il me semble que
vous aviez dit que vous moissonneriez ce champ l-bas?

--J'ai dit, rpondit le gnome, que j'allais rcolter votre bl,
vous; or,  moins que je n'aie mal compris, le champ dont vous
parlez est  Wilhelm, n'est-il pas vrai?

--Oui, malheureux que je suis!

Et, tombant  genoux pour implorer le gnome, Carl lui demanda
grce; mais celui-ci, nonobstant ses prires, enleva la dernire
gerbe; puis la terre se referma, ne laissant aucune trace qui pt
signaler l'endroit o une si abondante rcolte avait t
engloutie.

--Maintenant, comme vous voyez, j'ai ferm la porte de ma grange,
dit le gnome en ricanant.   prsent, je vais aller me reposer;
bonjour, Carl!

Et il s'loigna d'un air calme et satisfait.

Carl erra a et l,  moiti fou, oubliant jusqu' son dner.
Enfin, quand la nuit fut venue, il rentra chez lui, et, sans
vouloir rpondre aux questions affectueuses de sa soeur, il alla
se coucher en boudant.  Mais il avait  peine pos sa pauvre tte
bouleverse sur l'oreiller, qu'une voix vint le rveiller, et lui
dit:

--Carl, mon bon ami, me voici venu pour causer un peu avec vous;
ainsi rveillez-vous et m'coutez.

Il sortit sa tte de dessous les couvertures, et vit que sa
chambre tait illumine par une vive clart, qui lui montra le
gnome assis sur le parquet de la chambre.

--Ah!  misrable!  s'cria-t-il, viens-tu me voler mon repos,
comme tu m'as vol mon bl?  Va-t'en, ou bien j'assouvirai ma
vengeance sur toi.

--Allons, allons, dit le gnome en riant, tu raffoles!...  Ne
sais-tu pas, stupide garon, que je ne suis qu'une ombre?  Autant
vaudrait essayer d'treindre l'air que de tenter de m'treindre,
moi; d'ailleurs, je ne suis venu ici que pour te promettre des
richesses sans fin; car vous tes un homme selon mon coeur:
n'tes-vous pas personnel et malin  un degr merveilleux?
coutez-moi donc, mon bon Carl.  Venez me trouver demain au soir,
avant le coucher du soleil, et je vous ferai voir un trsor dont
l'excessive abondance dpasse toute imagination humaine.
Dbarrassez-vous de votre mesquine ferme; le niais qui aime votre
soeur serait une excellente victime, car il a des amis qui
l'aideraient  se tirer d'affaire, et  vous en dfaire.  Le prix
qu'il pourrait vous en donner serait de peu d'importance pour
vous, et, lorsque je vous aurai fait connatre le trsor dont je
vous parle, vous en viendrez  ddaigner les sommes minimes que
vous ralisez par les moyens ordinaires.  Bonne nuit, faites de
jolis rves!

La lumire s'vanouit et le gnome partit.

--Ah!  dit Carl, ah!  c'est dlicieux!  ah!

Et il retomba dans son premier sommeil.

Le jour suivant, tout le monde crut que Carl tait devenu fou;
seulement, son naturel intress prenant le dessus, il ne cda
pas la moindre pice de monnaie du prix convenu avec Wilhelm, qui
tait, du reste, trop content de pouvoir entrer en arrangement
avec lui; pourtant l'excs de sa surprise le faisait douter de la
ralit de la transaction.  Enfin tout fut prt, et le jour fix
pour la noce d'Amil, car Wilhelm l'avait prise, comme de juste,
par-dessus le march, bon ou mauvais, qu'il avait conclu pour la
ferme.  Carl n'eut pas la patience d'attendre ce jour-l, et,
aprs avoir embrass sa soeur, il la laissa entre les mains de
quelques parents et partit.  Il trouva le gnome assis sur une
barrire comme aurait pu le faire l'homme le plus ordinaire.

--Vous tes aussi ponctuel qu'une horloge, Carl, dit-il; j'en
suis fort aise, car il faut que nous soyons arrivs au pied des
montagnes que vous voyez l-bas, avant le lever de la lune.

 ces mots, il descendit d'un bond de son perchoir, et ils
poursuivirent leur chemin jusqu' ce qu'ils fussent arrivs au
bord d'un lac sur la surface duquel, au profond tonnement de
Carl, le gnome se mit  trotter comme si elle et t gele.

--Venez donc, mon ami, dit-il en se tournant vers Carl, qui
hsitait  le suivre.

Toutefois, voyant qu'il fallait en passer par l, celui-ci
plongea jusqu'au cou, et se dirigea vers l'autre rive, que le
gnome avait depuis longtemps atteinte.  Lorsqu'il y arriva  son
tour, il se trouvait dans un tat fort dsagrable; ses dents
claquaient, et l'eau qui dcoulait de ses vtements reproduisait
 ses pieds en miniature le lac d'o il sortait.

--Je vous prie, monsieur le gnome, dit-il d'un ton assez aigre,
que pareille chose ne se renouvelle point, ou je serais forc de
renoncer  votre connaissance.

--Renoncer  ma connaissance, dites-vous?  fit le gnome en
ricanant.  Mon cher Carl, cela n'est point en votre pouvoir.
Vous avez de votre plein gr plong dans le lac enchant, ce qui
vous attache  moi pour un certain laps de temps.  Je vous
tiendrais au bout de la plus forte chane, que je ne serais pas
plus sr que vous me suivrez.  Ainsi donc, marchez et songez  la
rcompense.

Carl fut un peu tourdi de ce qu'il entendait; mais il s'aperut
bientt que tout tait exactement vrai; car, ds que le gnome se
remit en marche, il se sentit contraint, par une puissance
irrsistible,  le suivre.  Bientt, ils se trouvrent sur le
versant d'une montagne trs-escarpe; le gnome glissa le long de
cette pente avec la plus parfaite aisance, sans perdre
l'quilibre; quant an pauvre Carl, il accomplit cette descente
avec beaucoup moins de dignit, et surtout avec une telle
imptuosit, que de droite et de gauche de grosses pierres se
dplaaient, s'entrechoquaient avec fracas, et dgringolaient
dans les affreux prcipices qui l'environnaient.  Ses vtements
taient dans un tat dplorable; les points des coutures
cdaient, de grands morceaux de son manteau taient arrachs; car
il ne pouvait ralentir un seul instant sa course, afin de se
dgager des ronces et des pines qui s'attachaient sans cesse
lui, retenant des parcelles de sa chair  mesure que la rapidit
de sa fuite l'loignait d'elles.  A la fin, il roula comme un
paquet au pied de la montagne, o il trouva le gnome, qui se
rjouissait l'odorat en flairant le parfum d'une fleur sauvage.

Carl s'assit un moment pour reprendre sa respiration, et, comme
son sang bouillait d'une rage concentre, il s'cria:

--Brutal gnome!  je ne vous suivrai pas un pas de plus, ou vous
me porterez; je suis meurtri des pieds  la tte; voyez comme
vous m'avez arrang!

--Ah!  c'est excellent!  fit le gnome sans s'mouvoir.  Nous
allons voir, mon garon!  Quant  moi, je sois parfaitement  mon
aise, et vous vous apercevrez, lorsque vous me connatrez
davantage, que je supporte avec une philosophie admirable les
malheurs des autres; venez, Carl, mon bon ami.

Cet horrible _venez_ commenait  avoir pour Carl une terrible
signification; mais, de mme qu'auparavant, il fut forc d'obir.
Il marcha toujours, toujours, jusqu' ce que ses dents
claquassent de froid; il s'aperut alors que le riant et chaud
paysage tait devenu aride comme en hiver; et il jugea, d'aprs
la quantit de pics neigeux se perdant dans les nuages qu'il
voyait autour de lui, qu'une grande mer devait tre proche;
transi au point de pouvoir  peine se traner, il conjura le
gnome de prendre quelques instants de repos;  la fin, ce dernier
s'assit.

--Je ne m'arrte que pour vous obliger, dit-il; mais je crois que
l'immobilit prolonge serait pour vous chose dangereuse.

A ces mots, il exhiba une pipe qui paraissait beaucoup trop
grande pour avoir jamais pu entrer dans sa poche; il l'alluma, et
commena de fumer tout comme s'il tait install confortablement
au coin du feu, chez Carl.  Le pauvre Carl le regarda faire
pendant quelque temps, avec ses dents qui s'entrechoquaient, et
ses membres endoloris; ensuite, il le pria de lui laisser aspirer
une ou deux chaudes bouffes de sa pipe embrase.

--Je n'oserais pas, Carl: c'est du tabac de dmon, beaucoup trop
fort pour vous.  Chauffez vos doigts  la fume, si vous pouvez.
Je ne puis comprendre ce qui vous manque; moi, je me trouve
parfaitement  mon aise; mais vous n'tes pas philosophe!

Carl gmit, et ne rpondit rien  l'imperturbable fumeur.

Aprs avoir fum trs longtemps, le gnome secoua sur le bout de
sa botte les cendres de sa pipe, et dit  Carl, grelottant, avec
le sourire le plus affectueux:

--Mon bon ami, vous avez, en vrit, bien mauvaise mine!
peut-tre ferions-nous bien de nous remettre  marcher.

Il se leva sur-le-champ, et le pauvre Carl le suivit en
trbuchant.

--Nous aurons plus chaud tout  l'heure, mon cher ami, fit-il en
se tournant vers Carl, qui poussa un grognement sourd en manire
de rplique; car il sentait son impuissance  se soustraire  son
sort.

Ils eurent, en effet, bientt plus chaud; la glace disparut, la
terre tait couverte de verdure, maille en profusion de fleurs
embaumes; des guirlandes de ceps de vigne, couverts de grappes
ravissantes, groupes sur les branches tendues, sduisaient
l'oeil.  Ils gravirent la montagne pniblement...  c'est--dire
pniblement pour Carl; car, pour le gnome, descendre ou monter
tait aussi facile l'un que l'autre.  A la fin, la montagne
devint aride et dessche; les cendres craquaient sous leurs
pieds, et des vapeurs nausabondes s'chappaient de la terre
crevasse.

--Je serais curieux de savoir o nous allons maintenant, se dit
Carl en grommelant.

Il avait fini par dcouvrir que parler  ce dmon tait une peine
inutile et une perte de temps.  Son incertitude ne dura pas
longtemps, car les mugissements d'un norme volcan retentirent
bientt  ses oreilles, et des pierres plurent sur sa tte et sur
ses paules.  Il se trana de rocher en rocher, expos  chaque
instant aux plus grands prils; la terre se drobait sous ses pas
d'une manire effrayante, la fame l'touffait et l'aveuglait,
tandis que l'ternel refrain du gnome: Avancez!  avancez!
auquel il lui tait impossible de rsister, achevait de le
dsesprer.  A la fin, il n'eut plus la conscience de ce qu'il
faisait; il sentit seulement qu'il tombait sur le versant de la
montagne et roulait jusqu'au bas.  Un bruyant clapotement, et la
sensation de l'eau froide, lui annoncrent qu'il venait de tomber
au milieu des vagues de la mer; l'instinct de la conservation le
fit s'efforcer de remonter  la surface.  En reparaissant  fleur
d'eau, il vit le gnome assis sur le tronc d'un arbre immense; les
vagues le ballottaient  sa porte.

--tendez la main, bon gnome!  fit-il d'une voix dfaillante, je
vais enfoncer.

--Bah!  rpondit le gnome, du courage, mon ami!  il faut que vous
vous sauviez tout seul; ce petit bout de tronc d'arbre suffit
peine  m'empcher de trop me fatiguer.  Charit bien ordonne
commence par soi-mme, comme vous savez, c'est le premier point;
le second point, c'est vous; je vous conseille donc de nager fort
et ferme, dans le cas, bien entendu, o vous voudriez vous en
donner la peine.  Votre bail avec moi est fini,  moins que vous
ne vouliez le renouveler de bonne volont, par vos actions ou par
vos souhaits; adieu!

Les vagues mugissantes emportrent en un instant le gnome
railleur hors de vue, et Carl resta seul  lutter contre les
flots.  Il nagea donc jusqu' ce qu'il arrivt en vue du rivage;
alors, par bonheur, il aperut quelques dbris de bois pourri qui
flottaient sur la mer, et semblaient avoir appartenu  une
vieille digue; il s'y attacha d'une treinte dsespre, et se
mit  pousser de grands cris, esprant voir arriver, du rivage,
son secours.  Les cris de Carl  demi submerg finirent par
attirer l'attention des enfants d'un pcheur qui jouaient sur la
berge; insoucieux du danger, ils poussrent une barque dans
l'eau, et se dirigrent vers l'homme qui semblait prs de se
noyer.  Aprs bien des efforts infructueux, ces courageux enfants
parvinrent  tirer Carl dans leur bateau.

--Merci!  merci!  balbutia-t-il en regardant ces enfants, qui
n'avaient point hsit  risquer leur vie pour sauver la sienne.

--Ne nous remerciez pas, dit le petit garon; vous ne savez pas
combien nous sommes heureux que le ciel nous ait procur
l'occasion de vous dlivrer d'une mort certaine; c'est  nous
tre reconnaissants chaque fois que nous pouvons faire une bonne
action; voil, du moins, ce que nous enseigne notre bon pre.

--Je voudrais que le mien m'et donn les mmes enseignements,
pensa Carl.

Il embrassa tendrement les enfants; il n'avait rien antre chose
leur donner; car tout son or avait t perdu au milieu de son
voyage aventureux avec le perfide gnome.

Il demanda son chemin, et un petit paysan, un peu plus g que
ceux qui l'avaient dlivr, offrit de traverser les hautes
montagnes avec lui, et de le reconduire jusqu' sa maison, qui se
trouvait  une trs-grande distance, assurait le petit paysan; ce
qui confondit Carl de surprise.

Dguenill et les pieds blesss, Carl se mit en route avec son
jeune et agile petit guide, qui le soutenait avec la plus vive
sollicitude dans les passages difficiles et dans les rudes
sentiers de la montagne; Carl se sentait honteux et rougissait en
voyant ce simple enfant, sans souci de lui-mme, mettre un si
grand espace entre soi et son village, pour obliger un tranger
pauvre et souffrant, lui gazouiller ses petites chansons
montagnardes pour gayer la longueur du chemin afin qu'il ne
sentt ni la fatigue ni les douleurs; et, lorsqu'ils arrivaient
quelque endroit bien tranquille, s'asseyant  l'ombre  ses
cts, le jeune paysan talait le contenu de son bissac, et
partageait gaiement ses provisions avec le voyageur.

A la fin, le chemin devint si facile et si directement trac, que
le complaisant conducteur de Carl se disposa  le quitter pour
retourner chez lui; mais, avant de le faire, il voulait
absolument laisser  Carl le contenu de son havresac, de crainte
que celui-ci ne souffrt de la faim.  Carl ne voulut point y
consentir; car, que deviendrait ce faible enfant, s'il le privait
de sa nourriture?  Tout en persistant dans son refus, il
l'embrassa en le remerciant mille fois, et se mit  descendre la
montagne.--Carl avait appris  penser aux autres.

Il voyagea bien des jours  travers les valles, apaisant sa faim
avec les mres sauvages des haies, tanchant sa soif dans l'eau
vive des ruisseaux; enfin, il arriva prs d'un village compos de
chaumires parses.  La fatigue et le manque de nourriture
avaient nerv sa constitution jadis si robuste; il se trana en
chancelant, avec l'espoir de trouver quelqu'un qui vnt  son
secours; mais il ne vit personne, except une jolie fille blonde
qui tait assise sur le seuil de sa cabane et mangeait du pain
tremp dans du lait.  Il essaya de s'approcher d'elle; mais,
incapable de faire un pas de plus, il tomba par terre tout de son
long; l'enfant se leva vivement en voyant choir ainsi presque
ses pieds, et en entendant gmir l'tranger hve et misrable;
elle lui souleva la tte, et sa pleur livide, ainsi que sa
maigreur, lui ayant dvoil les causes de sa souffrance, elle
porta la jatte de lait  ses lvres et l'y maintint jusqu' ce
qu'il et aval tout ce qu'elle contenait avec l'avidit de la
faim.  Cette enfant, sans penser un seul instant  autre chose
qu' la dtresse de Carl mourant d'inanition, avait
volontairement et avec joie sacrifi son djeuner.--Souviens-toi
de cela, Carl!--Il s'en souvint, en effet, lorsque, ranim, il se
remit en route, le coeur pntr de l'exemple qu'il avait reu.

Il y avait encore un bien long et bien fatigant bout de chemin
entre lui et sa maison...  Sa maison!  ah!  le coeur lui manquait
quand il se rappelait que ce n'tait plus sa maison; elle
appartenait  son ami et  sa soeur, qu'il avait l'un et l'autre
traits avec un si froid gosme jusqu'au dernier moment de leur
sparation, alors que sa tte tait remplie du mirage des
promesses dores de l'artificieux gnome, alors qu'il s'imaginait
possder bientt des richesses immenses, alors enfin qu'il
s'efforait de mettre, par sa conduite, entre eux et lui, une
assez grande distance pour qu'il ne pt tre question de rien
partager avec eux, quand mme ils viendraient  tomber dans le
besoin.  Depuis que de nouveaux sentiments, dus aux bonts dont
il avait t l'objet de toutes parts sans l'appt d'aucune
rcompense, s'emparaient de son coeur, il sentait combien il
aurait peu droit de faire appel  leur charit, lui qui s'tait
rendu indigne de leur amiti; et il soupirait en songeant  ce
qu'il avait t jadis.

La nuit le surprit dans une lande inculte et dsole, et, pour
complter sa misre, la neige se mit  tomber en gros flocons qui
l'aveuglaient.  Il boutonna troitement sa redingote en lambeaux,
et lutta contre la bourrasque glace, qui tourbillonnait autour
de lui avec une sorte de violence vengeresse.  A la fin, la neige
glace s'amoncela sur ses pieds transis, il avana plus
lentement, et sa marche devint de plus en plus pnible.
L'ouragan redoublant d'imptuosit, il commena  chanceler; il
s'arrta un instant comme ananti par le vent furieux, puis il
s'affaissa et fut bientt  demi enseveli sous une couche de
neige.

Un tintement de grelots domina le bruit de la tempte; il
annonait l'approche d'un chariot couvert dont le roulement tait
amorti par la neige paisse,  ce point qu'on et pu douter de sa
prsence, si une lanterne, place  l'intrieur, n'et rpandu au
loin sa brillante lumire.  La voiture atteignit en peu de
minutes l'endroit o Carl tait tendu; le cheval se cabra
l'aspect de cette forme humaine tendue  terre; le voyageur
descendit, releva l'tranger gel, et, aprs quelques vigoureux
efforts, il le dposa sain et sauf dans son chariot, et gagna
toute vitesse le plus prochain hameau, dont on apercevait au loin
les lumires.  L, des soins actifs rappelrent Carl  la vie, et
le premier visage qui s'offrit  ses regards fut celui de son
excellent beau-frre Wilhelm, qui n'avait pu reconnatre, dans le
voyageur mourant, isol et dguenill, son frre Carl, si riche
et si goste; celui-ci, aprs une explication de quelques mots,
dcouvrit qu'il avait voyag, avec le gnome, pendant plus d'une
anne, ce qui lui parut inconcevable; toutefois, Wilhelm lui
affirma que rien n'tait plus rel, et l'assura en mme temps
qu'il tait dispos  le recevoir dans sa maison, et  lui
accorder, avec l'oubli complet de ses fautes passes, tout ce que
l'affection sincre est toujours prte  donner.  Cette assurance
fut un baume salutaire pour les blessures physiques et morales de
Carl repentant.  Wilhelm partit, le laissant reposer ses membres
endoloris dans le lit doux et commode des villageois.

Le matin du jour suivant, la honte au visage, Carl s'achemina
vers le seuil bien connu de son ancienne demeure; mais son pied
avait  peine touch la premire marche de l'escalier, que sa
soeur accourut se jeter dans ses bras et l'embrasser; il cacha sa
figure dans le sein de cette gnreuse femme et pleura
abondamment.

Le gnome, qui n'avait pas cess de le suivre, avec l'espoir qu'il
retomberait en son pouvoir, s'arrta soudain  ce touchant
spectacle; et, tandis qu'il les contemplait tous deux d'un air de
dpit, il devint graduellement de moins en moins visible
l'oeil, jusqu' ce qu'il s'vanouit tout  fait.

Le dmon de l'gosme tait parti pour jamais, et Carl rendit de
sincres actions de grces  Dieu, pour la terrible preuve qui
avait caus ce changement, et lui avait dmontr qu'en s'occupant
charitablement des intrts et du bien-tre des autres, il
travaillait pour lui-mme, et concourait le plus efficacement
son propre bonheur.  Il avait donc, en ralit, dcouvert un
trsor mille fois plus prcieux que tout l'or de la terre.


FIN DE L'GOSTE




NICOLAS LE PHILOSOPHE




Aprs avoir servi son matre pendant sept ans, Nicolas lui dit:

--Matre, j'ai fait mon temps, je voudrais bien retourner prs de
ma mre; donnez-moi mes gages.

--Tu m'as servi fidlement comme intelligence et probit,
rpondit le matre de Nicolas; la rcompense sera en rapport avec
le service.

Et il lui donna un lingot d'or, qui pouvait bien peser cinq ou
six livres.  Nicolas tira son mouchoir de sa poche, y enveloppa
le lingot, le chargea sur son paule et se mit en route pour la
maison paternelle.

En cheminant et en mettant toujours une jambe devant l'autre, il
finit par croiser un cavalier qui venait  lui, joyeux et frais,
et mont sur un beau cheval.

--Oh!  dit tout haut Nicolas, la belle chose que d'avoir un
cheval!  On monte dessus, on est dans sa selle comme sur un
fauteuil, on avance sans s'en apercevoir, et l'on n'use pas ses
souliers.

Le cavalier, qui l'avait entendu, lui cria:

--H!  Nicolas, pourquoi vas-tu donc  pied?

--Ah!  ne m'en parlez point, rpondit Nicolas; a me fait
d'autant plus de peine, que j'ai l, sur l'paule, un lingot d'or
qui me pse tellement, que je ne sais  quoi tient que je ne le
jette dans le foss.

--Veux-tu faire un change?  demanda le cavalier.

--Lequel?  fit Nicolas.

--Je te donne mon cheval, donne-moi ton lingot d'or.

--De tout mon coeur, dit Nicolas; mais, je vous prviens, il est
lourd en diable.

--Bon!  ce n'est point l ce qui empchera le march de se faire,
dit le cavalier.

Et il descendit de son cheval, prit le lingot d'or, aida Nicolas
 monter sur la bte et lui mit la bride en main.

--Quand tu voudras aller doucement, dit le cavalier, tu tireras
la bride  toi en disant: Oh! Quand ta voudras aller vite, tu
lcheras la bride en disant: Hop!

Le cavalier, devenu piton, s'en alla avec son lingot; Nicolas,
devenu cavalier, continua son chemin avec son cheval.

Nicolas ne se possdait pas de joie en se sentant si carrment
assis sur sa selle; il alla d'abord au pas, car il tait assez
mdiocre cavalier, puis au trot, puis il s'enhardit et pensa
qu'il n'y aurait pas de mal  faire un petit temps de galop.

Il lcha donc la bride et fit clapper sa langue en criant:

--Hop!  hop!

Le cheval fit un bond, et Nicolas roula  dix pas de lui.

Puis, dbarrass de son cavalier, le cheval partit  fond de
train, et Dieu sait o il se ft arrt, si un paysan qui
conduisait une vache ne lui et barr le chemin.

Nicolas se releva, et, tout froiss, se mit  courir aprs le
cheval, que le paysan tenait par la bride; mais, tout triste de
sa dconfiture, il dit au brave homme:

--Merci, mon ami!...  C'est une sotte chose que d'aller  cheval,
surtout quand on a une rosse comme celle-ci, qui rue, et, en
ruant, vous dmonte son homme de manire  lui casser le cou.
Quant  moi, je sais bien une chose, c'est que jamais je ne
remonterai dessus.  Ah!  continua Nicolas avec un soupir,
j'aimerais bien mieux une vache; on la suit  son aise par
derrire, et l'on a, en outre, son lait par-dessus le march,
sans compter le beurre et le fromage.  Foi de Nicolas!  je
donnerais bien des choses pour avoir une vache comme la vtre.

--Eh bien, dit le paysan, puisqu'elle vous plat tant, prenez-la;
je consens  l'changer contre votre cheval.

Nicolas fut transport de joie: il prit la vache par son licol;
le paysan enfourcha le cheval et disparut.

Et Nicolas se remit en route, chassant la vache devant lui, et
songeant  l'admirable march qu'il qu'il venait de faire.

Il arriva  une auberge, et, dans sa joie, il mangea tout ce
qu'il avait emport de chez son matre, c'est--dire un excellent
morceau de pain et de fromage; puis, comme il avait deux liards
dans sa poche, il se fit servir un demi-verre de bire et
continua de conduire sa vache du ct de son village

Vers midi, la chaleur devint touffante, et, juste en ce moment,
Nicolas se trouvait au milieu d'une lande qui avait bien encore
deux lieues de longueur.

La chaleur tait si insupportable, que le pauvre Nicolas en
tirait la langue de trois pouces hors de la bouche.

--Il y a un remde  cela, se dit Nicolas: je vais traire ma
vache et me rgaler de lait.

Il attacha la vache  un arbre dessch, et, comme il n'avait pas
de seau, il posa  terre son bonnet de cuir; mais, quelque peine
qu'il se donnt, il ne put faire sortir une goutte de lait de la
mamelle de la bte.

Ce n'tait pas que la vache n'et point de lait, mais Nicolas s'y
prenait mal, si mal, que la bte rua, comme on dit, en _vache_,
et, d'un de ses pieds de derrire, lui donna un tel coup  la
tte, qu'elle le renversa, et qu'il fut quelque temps  rouler
droite et  gauche, sans parvenir  se remettre sur ses pieds.

Par bonheur, un charcutier vint  passer avec sa charrette, o il
y avait un porc.

--Eh!  eh!  demanda le charcutier, qu'y a-t-il donc, mon ami?
es-tu ivre?

--Non pas, dit Nicolas, au contraire, je meurs de soif.

--Cela ne serait pas une raison: nul n'est plus altr qu'un
ivrogne; au reste, et  tout hasard, mon pauvre garon, bois un
coup.

Il aida Nicolas  se remettre sur ses pieds et lui prsenta sa
gourde.

Nicolas l'approcha de sa bouche et y but une large gorge.

Puis, ayant reprit ses sens:

--Voulez-vous me dire, demanda-t-il au charcutier, pourquoi ma
vache ne donne pas de lait?

Le charcutier se garda bien de lui dire que c'tait parce qu'il
ne savait point la traire.

--Ta vache est vieille, lui dit-il, et n'est plus bonne  rien.

--Pas mme  tuer?  demanda Nicolas.

--Qui diable veux-tu qui mange de la vieille vache?  Autant
manger de la vache enrage!

--Ah!  dit Nicolas, si j'avais un joli petit porc comme celui-ci,
 la bonne heure!  cela est bon depuis les pieds jusqu' la tte:
avec la chair, on fait du sal; avec les entrailles, on fait des
andouillettes; avec le sang, on fait du boudin.

--coute, dit le charcutier, pour t'obliger...  mais c'est
purement et simplement pour t'obliger...  je te donnerai mon
porc, si ta veux me donner ta vache.

--Que Dieu te rcompense, brave homme!  dit Nicolas.

Et, remettant sa vache au charcutier, il descendit le porc de la
charrette et prit le bout de la corde pour le conduire.

Nicolas continua sa route en songeant combien tout allait selon
ses dsirs.

Il n'avait pas fait cinq cents pas, qu'un jeune garon le
rattrapa.  Celui-ci portait sous son bras une oie grasse.

Pour passer le temps, Nicolas commena  parler de son bonheur et
des changes favorables qu'il avait faits.

De son ct, le jeune garon lui raconta qu'il portait son oie
pour festin de baptme.

--Pse-moi cela par le cou, dit-il  Nicolas.  Hein!  est-ce
lourd!  Il est vrai que voil huit semaines qu'on l'engraisse
avec des chtaignes.  Celui qui mordra l-dedans devra s'essuyer
la graisse des deux cts du menton.

--Oui, dit Nicolas en la soupesant d'une main, elle a son poids;
mais mon cochon pse bien vingt oies comme la tienne.

Le jeune garon regarda de tous cts d'un air pensif, et en
secouant la tte:

--coute, dt-il  Nicolas, je ne te connais que depuis dix
minutes, mais tu m'as l'air d'un brave garon; il faut que ta
saches une chose, c'est qu'il se pourrait qu' l'endroit de ton
cochon, tout ne ft pas bien en ordre: dans le village que je
viens de traverser, on en a vol un au percepteur.  Je crains
fort que ce ne soit justement celui que tu mnes.  Ils ont requis
la marchausse et envoy des gens pour poursuivre le voleur, et,
tu comprends, ce serait une mauvaise affaire pour toi si l'on te
trouvait conduisant ce cochon.  Le moins qu'il pt t'arriver, ce
serait d'tre conduit en prison jusqu'au moment o l'affaire
serait claircie.

A ces mots, la peur saisit Nicolas.

--Jsus Dieu!  dit-il, tire-moi de ce mauvais pas, mon garon; tu
connais ce pays que j'ai quitt depuis quinze ans, de sorte que
tu as plus de dfense que moi.  Donne-moi ton oie et prends mon
cochon.

--Diable!  fit le jeune garon, je joue gros jeu; cependant, je
ne puis laisser un camarade dans l'embarras.

Et, donnant son oie  Nicolas, il prit le cochon par la corde, et
se jeta avec lui dans un chemin de traverse.

Nicolas continua sa route, dbarrass de ses craintes, et portant
gaiement son oie sous son bras.

--En y rflchissant bien, se disait-il, je viens, outre la
crainte dont je suis dbarrass, de faire un march excellent.
D'abord, voil une oie qui va me donner un rti dlicieux, et
qui, tout en rtissant, me donnera une masse de graisse avec
laquelle je ferai des tartines pendant trois mois, sans compter
les plumes blanches qui me confectionneront un bon oreiller, sur
lequel, ds demain au soir, je vais dormir sans tre berc.  Oh!
c'est ma mre qui sera contente, elle qui aime tant l'oie!

Il achevait  peine ces paroles, qu'il se trouva cte  cte avec
un homme qui portait un objet enferm dans sa cravate, qu'il
tenait pendue  la main.

Cet objet gigottait de telle faon, et imprimait  la cravate de
tels balancements, qu'il tait vident que c'tait un animal
vivant, et que cet animal regrettait fort sa libert.

--Qu'avez-vous donc l, compagnon?  demanda Nicolas.

--O, l?  fit le voyageur.

--Dans votre cravate.

--Oh!  ce n'est rien, rpondit le voyageur en riant.

Puis, regardant autour de lui pour voir si personne n'tait
porte d'entendre ce qu'il allait dire:

--C'est une perdrix que je viens de prendre au collet, dit-il;
seulement, je suis arriv  temps pour la prendre vivante.  Et
vous, que portez-vous l?

--Vous le voyez bien, c'est une oie, et une belle, j'espre.

Et, tout fier de son oie, Nicolas la montra au braconnier.

Celui-ci regarda l'oie d'un air de ddain, la prit et la flaira.

--Hum!  dit-il, quand comptez-vous la manger?

--Demain au soir, avec ma mre.

--Bien du plaisir!  dit en riant le braconnier.

--Je m'en promets, en effet, du plaisir; mais pourquoi riez-vous?

--Je ris, parce que votre oie est bonne  manger aujourd'hui, et
encore, encore, en supposant que vous aimiez les oies faisandes.

--Diable!  vous croyez?  fit Nicolas.

--Mon cher ami, sachez cela pour votre gouverne: quand on achte
une oie, on l'achte vivante; de cette faon-l, on la tue quand
on veut, et on la mange quand il convient: croyez-moi, si vous
voulez tirer de votre oie un parti quelconque, faites-la rtir
la premire auberge que vous rencontrerez sur votre chemin, et
mangez-la jusqu'au dernier morceau.

--Non, dit Nicolas; mais faisons mieux: prenez mon oie, qui est
morte, et donnez-moi votre perdrix, qui est vivante: je la tuerai
demain au matin, et elle sera bonne  manger demain au soir.

--Un autre te demanderait du retour; mais, moi, je suis bon
compagnon; quoique ma perdrix soit vivante et que ton oie soit
morte, je te donne ma perdrix troc pour troc.

Nicolas prit la perdrix, la mit dans son mouchoir, qu'il noua par
les quatre coins, et, press d'arriver le plus tt possible, il
laissa son compagnon entrer dans une auberge pour y manger son
oie, et continua sa route  travers le village.

Au bout du village, il trouva un rmouleur.

Le rmouleur chantait, tout en repassant des couteaux et des
ciseaux, le premier couplet d'une chanson que connaissait
Nicolas.

Nicolas s'arrta et se mit  chanter le second couplet.

Le rmouleur chanta le troisime.

--Bon!  lui dit Nicolas, du moment que vous tes gai, c'est que
vous ts content.

--Ma foi, oui!  rpondit le rmouleur; le mtier va bien, et,
chaque fois que je mets la main  la pierre, il en tombe une
pice d'argent.  Mais que portez-vous donc l qui frtille ainsi
dans votre cravate?

--C'est une perdrix vivante.

--Ah!...  O l'avez-vous prise?

--Je ne l'ai pas prise, je l'ai eue en change d'une oie.

--Et l'oie?

--Je l'avais eue en change d'un cochon.

--Et le cochon?

--Je l'avais en en change d'une vache.

--Et la vache?

--Je l'avais eue en change d'un cheval.

--Et le cheval?

--Je l'avais eu en change d'un lingot d'or.

--Et ce lingot d'or?

--C'tait le prix de mes sept annes de service.

--Peste!  vous avez toujours su vous tirer d'affaire!

--Oui, jusqu'aujourd'hui, cela a assez bien march; seulement,
une fois rentr chez ma mre, il me faudrait un tat dans le
genre du vtre.

--Ah!  en effet, c'est un crne tat.

--Est-il bien difficile?

--Vous voyez: il n'y a qu' faire tourner la meule et en
approcher les couteaux ou les ciseaux qu'on veut affter.

--Oui; mais il faut une pierre.

--Tenez, dit le rmouleur en poussant une vieille meule du pied,
en voil une qui a rapport plus d'argent qu'elle ne pse, et
cependant elle pse lourd!

--Et a cote cher, n'est-ce pas, une pierre comme celle-l?

--Dame!  assez cher, fit le rmouleur; mais, moi, je suis bon
garon: donnez-moi votre perdrix, je vous donnerai ma meule.  a
vous va-t-il?

--Parbleu!  est-ce que cela se demande?  dit Nicolas; puisque
j'aurai de l'argent chaque fois que je mettrai la main  la
pierre, de quoi m'inquiterais-je maintenant?

Et il donna sa perdrix au rmouleur, et prit la vieille meule que
l'autre avait mise au rebut.

Puis, la pierre sous le bras, il partit, le coeur plein de joie
et les yeux brillants de satisfaction.

--Il faut que je sois n coiff!  se dit Nicolas; je n'ai qu'
souhaiter pour que mon souhait soit exauc!

Cependant, aprs avoir fait une lieue ou deux, comme il tait en
marche depuis le point du jour, il commena, alourdi par le poids
de la meule,  se sentir trs fatigu; la faim aussi le
tourmentait, ayant mang le matin ses provisions de toute la
journe, tant sa joie tait grande, on se le rappelle, d'avoir
troqu sa vache pour un cheval!  A la fin, la fatigue prit
tellement le dessus, que, de dix pas en dix pas, il tait forc
de s'arrter; la meule aussi lui pesait de plus en plus, car elle
semblait s'alourdir au fur et  mesure que ses forces
diminuaient.

Il arriva, eu marchant comme une tortue, au bord d'une fontaine
o bouillonnait une eau aussi limpide que le ciel qu'elle
refltait; c'tait une source dont on ne voyait pas le fond.

--Allons, s'cria Nicolas, il est dit que j'aurai de la chance
jusqu'au bout; au moment o j'allais mourir de soif, voil une
fontaine!

Et, posant sa meule an bord de la source, Nicolas se mit  plat
ventre, et but  sa soif pendant cinq minutes.

Mais, en se relevant, le genou lui glissa; il voulut se retenir
la meule, et, en se retenant, il poussa la pierre, qui tomba
l'eau et disparut dans les profondeurs de la source.

--En vrit!  dit Nicolas demeurant un instant  genoux pour
prononcer son action de grce, le bon Dieu est rellement bien
bon de m'avoir dbarrass de cette lourde et maussade pierre,
sans que j'aie le plus petit reproche  me faire.

Et, allg de tout fardeau, les mains et les poches vides, mais
le coeur joyeux, il reprit, tout courant, le chemin de la maison
de sa mre.


FIN






End of Project Gutenberg's Histoire d'un casse-noisette, by Alexandre Dumas

*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE D'UN CASSE-NOISETTE ***

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