The Project Gutenberg EBook of La Guerre du Feu, by J.-H. Rosny an

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Title: La Guerre du Feu
       Roman des ges farouches

Author: J.-H. Rosny an

Release Date: January 30, 2020 [EBook #61274]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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  J.-H. ROSNY AIN

  LA GUERRE
  DU FEU

  ROMAN DES AGES FAROUCHES

  PARIS
  LIBRAIRIE PLON
  PLON-NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-DITEURS
  8, RUE GARANCIRE--6e

  Tous droits rservs




Droits de reproduction et de traduction rservs pour tous pays.


A LA MME LIBRAIRIE

Romans de moeurs et d'amour:

L'Indompte.--Renouveau.--Les Amours d'un cycliste.--Une Rupture.--Une
Reine.--Un Double Amour.--L'Autre Femme.--Le Docteur Harambur.

Romans prhistoriques:

Vamireh.--Eyrimah.

Romans sociaux:

L'Imprieuse Bont.--Sous le fardeau.

Nouvelles:

Rsurrection.--Les Profondeurs de Kyamo.--Un Autre Monde.--L'pave.


DE J.-H. ROSNY AIN

Marthe Baraquin. Un vol. in-16.

La Vague rouge. Roman de moeurs rvolutionnaires. _Les syndicats et
l'antimilitarisme._

La Mort de la Terre. Roman, suivi de contes.

Le Trsor de Mrande.


PARIS. TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIRE.--24339.




_A_

_THODORE DURET_


_Ce voyage dans la trs lointaine prhistoire, aux temps o l'homme ne
traait encore aucune figure sur la pierre ni sur la corne, il y a
peut-tre cent mille ans._

Son admirateur et ami,

_J.-H. ROSNY AIN._




LA GUERRE DU FEU




PREMIRE PARTIE




I

LA MORT DU FEU


Les Oulhamr fuyaient dans la nuit pouvantable. Fous de souffrance et de
fatigue, tout leur semblait vain devant la calamit suprme: le Feu
tait mort. Ils l'levaient dans trois cages, depuis l'origine de la
horde; quatre femmes et deux guerriers le nourrissaient nuit et jour.

Dans les temps les plus noirs, il recevait la substance qui le fait
vivre;  l'abri de la pluie, des temptes, de l'inondation, il avait
franchi les fleuves et les marcages, sans cesser de bleuir au matin et
de s'ensanglanter le soir. Sa face puissante loignait le Lion Noir et
le Lion Jaune, l'Ours des Cavernes et l'Ours Gris, le Mammouth, le Tigre
et le Lopard; ses dents rouges protgeaient l'homme contre le vaste
monde. Toute joie habitait prs de lui. Il tirait des viandes une odeur
savoureuse, durcissait la pointe des pieux, faisait clater la pierre
dure; les membres lui soutiraient une douceur pleine de force; il
rassurait la horde dans les forts tremblantes, sur la savane
interminable, au fond des cavernes. C'tait le Pre, le Gardien, le
Sauveur, plus farouche cependant, plus terrible que les Mammouths,
lorsqu'il fuyait de la cage et dvorait les arbres.

Il tait mort! L'ennemi avait dtruit deux cages; dans la troisime,
pendant la fuite, on l'avait vu dfaillir, plir et dcrotre. Si
faible, il ne pouvait mordre aux herbes du marcage; il palpitait comme
une bte malade. A la fin, ce fut un insecte rougetre, que le vent
meurtrissait  chaque souffle... Il s'tait vanoui... Et les Oulhamr
fuyaient dpouills, dans la nuit d'automne. Il n'y avait pas d'toiles.
Le ciel pesant touchait les eaux pesantes; les plantes tendaient leurs
fibres froides; on entendait clapoter les reptiles; des hommes, des
femmes, des enfants s'engloutissaient, invisibles. Autant qu'ils le
pouvaient, orients par la voix des guides, les Oulhamr suivaient une
ligne de terre plus haute et plus dure, tantt  gu, tantt sur des
lots. Trois gnrations avaient connu cette route, mais il aurait fallu
la lueur des astres. Vers l'aube, ils approchrent de la savane.

Une lueur transie filtra parmi les nuages de craie et de schiste. Le
vent tournoyait sur des eaux aussi grasses que du bitume; les algues
s'enflaient en pustules; les sauriens engourdis roulaient parmi les
nymphas et les sagittaires. Un hron s'leva sur un arbre de cendre et
la savane apparut avec ses plantes grelottantes, sous une vapeur rousse,
jusqu'au fond de l'tendue. Les hommes se dressrent, moins recrus, et
franchissant les roseaux, ils furent dans les herbes, sur la terre
forte.

Alors, la fivre de mort tombe, beaucoup devinrent des btes inertes:
ils coulrent sur le sol, ils sombrrent dans le repos. Les femmes
rsistaient mieux que les hommes; celles qui avaient perdu leurs enfants
dans le marcage hurlaient comme des louves; toutes sentaient
sinistrement la dchance de la race et les lendemains lourds;
quelques-unes, ayant sauv leurs petits, les levaient vers les nuages.

Faouhm, dans la lumire neuve, dnombra sa tribu,  l'aide de ses doigts
et de rameaux. Chaque rameau reprsentait les doigts des deux mains. Il
dnombrait mal; il vit cependant qu'il restait quatre rameaux de
guerriers, plus de six rameaux de femmes, environ trois rameaux
d'enfants, quelques vieillards.

Et le vieux Gon, qui comptait mieux que tous les autres, dit qu'il ne
demeurait pas un homme sur cinq, une femme sur trois et un enfant sur un
rameau. Alors ceux qui veillaient sentirent l'immensit du dsastre. Ils
connurent que leur descendance tait menace dans sa source et que les
forces du monde devenaient plus formidables: ils allaient rder chtifs
et nus sur la terre.

Malgr sa force, Faouhm dsespra. Il ne se fiait plus  sa stature ni 
ses bras normes; sa grande face o s'agglomraient des poils durs, ses
yeux, jaunes comme ceux des lopards, montraient une lassitude
crasante; il considrait les blessures que lui avaient faites la lance
et la flche ennemies; il buvait par intervalles,  l'avant du bras, le
sang qui coulait encore.

Comme tous les vaincus, il voquait le moment o il avait failli
vaincre. Les Oulhamr se prcipitaient pour le carnage; lui, Faouhm,
crevait les ttes sous sa massue. On allait anantir les hommes, enlever
les femmes, tuer le Feu ennemi, chasser sur des savanes nouvelles et
dans des forts abondantes. Quel souffle avait pass? Pourquoi les
Oulhamr avaient-ils tournoy dans l'pouvante? pourquoi est-ce leurs os
qui craqurent, leurs ventres qui vomirent les entrailles, leurs
poitrines qui hurlrent l'agonie, tandis que l'ennemi, envahissant le
camp, renversait les Feux Sacrs? Ainsi s'interrogeait l'me de Faouhm,
paisse et lente. Elle s'acharnait sur ce souvenir, comme l'hyne sur sa
carcasse. Elle ne voulait pas tre dchue, elle ne sentait pas qu'elle
et moins d'nergie, de courage et de frocit.

                   *       *       *       *       *

La lumire s'leva dans sa force. Elle roulait sur le marcage,
fouillant les boues et schant la savane. La joie du matin tait en
elle, la chair frache des plantes. L'eau parut plus lgre, moins
perfide et moins trouble. Elle agitait des faces argentines parmi les
les vert-de-grises; elle jetait de longs frissons de malachite et de
perles, elle talait des soufres ples, des caillures de mica, et son
odeur tait plus douce  travers les saules et les aulnes. Selon le jeu
des adaptations et des circonstances, triomphaient les algues,
tincelait le lis des tangs ou le nnuphar jaune, surgissaient les
flambes d'eau, les euphorbes palustres, les lysimaques, les sagittaires,
s'talaient des golfes de renoncules  feuilles d'aconit, des mandres
d'orpin velu, de linaigrettes, d'pilobes roses, de cardamines amres,
de rossolis, des jungles de roseaux et d'oseraies o pullulaient les
poules d'eau, les chevaliers noirs, les sarcelles, les pluviers, les
vanneaux aux reflets de jade, la lourde outarde ou la marouette aux
longs doigts. Des hrons guettaient au bord des criques rousstres; des
grues s'battaient en claquant sur un promontoire; le brochet barbel se
ruait sur les tanches, et les dernires libellules filaient en traits de
feu vert, en zigzags de lazulite.

Faouhm considrait sa tribu. Le dsastre tait sur elle comme une porte
de reptiles: jaune de limon, carlate de sang, verte d'algues, elle
jetait une odeur de fivre et de chair pourrie. Il y avait des hommes
rouls sur eux-mmes comme des pythons, d'autres allongs comme des
sauriens et quelques-uns rlaient, saisis par la mort. Les blessures
devenaient noires, hideuses au ventre, plus encore  la tte, o elles
s'largissaient de l'ponge rougie des cheveux. Presque tous devaient
gurir, les plus atteints ayant succomb sur l'autre rive ou pri dans
les eaux.

Faouhm, dtachant ses yeux des dormeurs, examina ceux qui ressentaient
plus amrement la dfaite que la lassitude. Beaucoup tmoignaient de la
belle structure des Oulhamr. C'taient de lourds visages, des crnes
bas, des mchoires violentes. Leur peau tait fauve, non noire; presque
tous produisaient des torses et des membres velus. La subtilit de leurs
sens s'tendait  l'odorat, qui luttait avec celui des btes. Ils
avaient des yeux grands, souvent froces, parfois hagards, dont la
beaut se rvlait vive chez les enfants et chez quelques jeunes filles.
Quoique leur type les rapprocht de nos races infrieures, toute
comparaison serait illusoire. Les tribus palolithiques vivaient dans
une atmosphre profonde; leur chair recelait une jeunesse qui ne
reviendra plus, fleur d'une vie dont nous imaginons imparfaitement
l'nergie et la vhmence.

                   *       *       *       *       *

Faouhm leva les bras vers le soleil, avec un long hurlement:

--Que feront les Oulhamr sans le Feu? cria-t-il. Comment vivront-ils sur
la savane et la fort, qui les dfendra contre les tnbres et le vent
d'hiver? Ils devront manger la chair crue et la plante amre; ils ne
rchaufferont plus leurs membres; la pointe de l'pieu demeurera molle.
Le Lion, la Bte-aux-Dents-dchirantes, l'Ours, le Tigre, la Grande
Hyne les dvoreront vivants dans la nuit. Qui ressaisira le Feu?
Celui-l sera le frre de Faouhm; il aura trois parts de chasse, quatre
parts de butin; il recevra en partage Gammla, fille de ma soeur, et, si
je meurs, il prendra le bton de commandement.

Alors Naoh, fils du Lopard, se leva et dit:

--Qu'on me donne deux guerriers aux jambes rapides et j'irai prendre le
Feu chez les Fils du Mammouth ou chez les Dvoreurs d'Hommes, qui
chassent aux bords du Double Fleuve.

Faouhm ne lui jeta pas un regard favorable. Naoh tait, par la stature,
le plus grand des Oulhamr. Ses paules croissaient encore. Il n'y avait
point de guerrier aussi agile, ni dont la course ft plus durable. Il
terrassait Moh, fils de l'Urus, dont la force approchait celle de
Faouhm. Et Faouhm le redoutait. Il lui commandait des tches rebutantes,
l'loignait de la tribu, l'exposait  la mort.

Naoh n'aimait pas le chef; mais il s'exaltait  la vue de Gammla,
allonge, flexible et mystrieuse, la chevelure comme un feuillage. Naoh
la guettait parmi les oseraies, derrire les arbres ou dans les replis
de la terre, la peau chaude et les mains vibrantes. Il tait, selon
l'heure, agit de tendresse ou de colre. Quelquefois il ouvrait les
bras, pour la saisir lentement et avec douceur, quelquefois il songeait
 se prcipiter sur elle, comme on fait avec les filles des hordes
ennemies,  la jeter contre le sol, d'un coup de massue. Pourtant, il ne
lui voulait aucun mal: s'il l'avait eue pour femme, il l'aurait traite
sans rudesse, n'aimant pas  voir crotre sur les visages la crainte qui
les rend trangers.

En d'autres temps, Faouhm aurait mal accueilli les paroles de Naoh. Mais
il ployait sous le dsastre. Peut-tre l'alliance avec le fils du
Lopard serait bonne; sinon, il saurait bien le mettre  mort. Et, se
tournant vers le jeune homme:

--Faouhm n'a qu'une langue. Si tu ramnes le Feu, tu auras Gammla, sans
donner aucune ranon en change. Tu seras le fils de Faouhm.

Il parlait la main haute, avec lenteur, rudesse et mpris. Puis il fit
signe  Gammla.

Elle s'avanait, tremblante, levant ses yeux variables, pleins du feu
humide des fleuves. Elle savait que Naoh la guettait parmi les herbes et
dans les tnbres: lorsqu'il paraissait au dtour des herbes, comme s'il
allait fondre sur elle, elle le redoutait; parfois aussi son image ne
lui tait pas dsagrable; elle souhaitait tout ensemble qu'il prt
sous les coups des Dvoreurs d'Hommes et qu'il rament le Feu.

La main rude de Faouhm s'abattit sur l'paule de la fille; il cria, dans
son orgueil sauvage:

--Laquelle est mieux construite parmi les filles des hommes? Elle peut
porter une biche sur son paule, marcher sans dfaillir du soleil du
matin au soleil du soir, supporter la faim et la soif, apprter la peau
des btes, traverser un lac  la nage; elle donnera des enfants
indestructibles. Si Naoh ramne le Feu, il viendra la saisir sans donner
des haches, des cornes, des coquilles ni des fourrures!...

Alors Aghoo, fils de l'Aurochs, le plus velu des Oulhamr, s'avana plein
de convoitise:

--Aghoo veut conqurir le Feu. Il ira avec ses frres guetter les
ennemis par-del le fleuve. Et il mourra par la hache, la lance, la dent
du tigre, la griffe du Lion Gant ou il rendra aux Oulhamr le Feu sans
lequel ils sont faibles comme des cerfs ou des sagas.

On n'apercevait de sa face qu'une bouche borde de chair crue et des
yeux homicides. Sa stature trapue exagrait la longueur de ses bras et
l'normit de ses paules; tout son tre exprimait une puissance
rugueuse, inlassable et sans piti. On ignorait jusqu'o allait sa
force: il ne l'avait exerce ni contre Faouhm, ni contre Moh, ni contre
Naoh. On savait qu'elle tait norme. Il ne l'essayait dans aucune lutte
pacifique: tous ceux qui s'taient dresss sur son chemin avaient
succomb, soit qu'il se bornt  leur mutiler un membre, soit qu'il les
supprimt et joignt leurs crnes  ses trophes. Il vivait  distance
des autres Oulhamr, avec ses deux frres, velus comme lui, et plusieurs
femmes rduites  une servitude pouvantable. Quoique les Oulhamr
pratiquassent naturellement la duret envers eux-mmes et la frocit
envers autrui, ils redoutaient, chez les fils de l'Aurochs, l'excs de
ces vertus. Une rprobation obscure s'levait, premire alliance de la
foule contre une inscurit excessive.

Un groupe se pressait autour de Naoh,  qui la plupart reprochaient son
peu d'pret dans la vengeance. Mais ce vice, parce qu'il se rencontrait
chez un guerrier redoutable, plaisait  ceux qui n'avaient pas reu en
partage les muscles pais ni les membres vloces.

Faouhm ne dtestait pas moins Aghoo que le fils du Lopard; il le
redoutait davantage. La force velue et sournoise des frres semblait
invulnrable. Si l'un des trois voulait la mort d'un homme, tous trois
la voulaient; quiconque leur dclarait la guerre devait prir ou les
exterminer.

Le chef recherchait leur alliance; ils se drobaient, murs dans leur
mfiance, incapables de croire ni  la parole ni aux actes des tres,
courroucs par la bienveillance et ne comprenant pas d'autre flatterie
que la terreur. Faouhm, aussi dfiant et aussi impitoyable, avait
pourtant les qualits d'un chef: elles comportaient l'indulgence pour
ses partisans, le besoin de la louange, quelque socialit troite, rare,
exclusive, tenace.

Il rpondit avec une dfrence brutale:

--Si le fils de l'Aurochs rend le Feu aux Oulhamr, il prendra Gammla
sans ranon, il sera le second homme de la tribu,  qui tous les
guerriers obiront en l'absence du chef.

Aghoo coutait d'un air brutal: tournant sa face touffue vers Gammla, il
la considrait avec convoitise; ses yeux ronds se durcirent de menace.

--La fille du Marcage appartiendra au fils de l'Aurochs; tout autre
homme qui mettra la main sur elle sera dtruit.

Ces paroles irritrent Naoh. Acceptant violemment la guerre, il clama:

--Elle appartiendra  celui qui ramnera le Feu!

--Aghoo le ramnera!

Ils se regardaient. Jusqu' ce jour, il n'avait exist entre eux aucun
sujet de lutte. Conscients de leur force mutuelle, sans gots communs ni
rivalit immdiate, ils ne se rencontraient point, ils ne chassaient pas
ensemble. Le discours de Faouhm avait cr la haine.

Aghoo qui, la veille, ne regardait gure Gammla, lorsqu'elle passait
furtive sur la savane, tressaillit dans sa chair, tandis que Faouhm
vantait la fille. Construit pour les impulsions subites, il la voulut
aussi prement que s'il l'avait voulue depuis des saisons. Ds lors, il
condamnait tout rival; il n'eut pas mme de rsolution  prendre; sa
rsolution tait dans chacune de ses fibres.

Naoh le savait. Il assura sa hache dans la main gauche et son pieu dans
la droite. Au dfi d'Aghoo, ses frres surgirent en silence, sournois et
formidables. Ils lui ressemblaient trangement, plus fauves encore, avec
des lots de poil rouge, des yeux moirs comme les lytres des carabes.
Leur souplesse tait aussi inquitante que leur force.

Tous trois, prts au meurtre, guettaient Naoh. Mais une rumeur s'leva
parmi les guerriers. Mme ceux qui blmaient en Naoh la faiblesse de ses
haines ne voulaient pas le voir prir aprs la destruction de tant
d'Oulhamr et lorsqu'il promettait de ramener le Feu. On le savait riche
en stratagmes, infatigable, habile dans l'art d'entretenir la flamme la
plus chtive et de la faire rejaillir des cendres: beaucoup croyaient 
sa chance.

A la vrit, Aghoo aussi avait la patience et la ruse qui font aboutir
les entreprises, et les Oulhamr comprenaient l'utilit d'une double
tentative. Ils se levrent en tumulte; les partisans de Naoh,
s'encourageant aux clameurs, se rangrent en bataille.

tranger  la crainte, le fils de l'Aurochs ne mprisait pas la
prudence. Il remit  plus tard la querelle. Gon-aux-os-secs rassembla
les ides brumeuses de la foule:

--Les Oulhamr veulent-ils disparatre du monde? Oublient-ils que les
ennemis et les eaux ont dtruit tant de guerriers: sur quatre, il en
demeure un seul. Tous ceux qui peuvent porter la hache, l'pieu et la
massue doivent vivre. Naoh et Aghoo sont forts parmi les hommes qui
chassent dans la fort et sur la savane: si l'un d'eux meurt, les
Oulhamr seront plus affaiblis que s'il en prissait quatre autres... La
fille du Marcage servira celui qui nous rendra le Feu; la horde veut
qu'il en soit ainsi.

--Qu'il en soit ainsi!! appuyrent des voix rugueuses.

Et les femmes, redoutables par leur nombre, par leur force presque
intacte, par l'unanimit de leur sentiment, clamrent:

--Gammla appartiendra au ravisseur du Feu!

Aghoo haussa ses paules poilues. Il excra la foule, mais ne jugea pas
utile de la braver. Sr de devancer Naoh, il se rserva, selon les
rencontres, de combattre son rival et de le faire disparatre. Et sa
poitrine s'enfla de confiance.




II

LES MAMMOUTHS ET LES AUROCHS


C'tait  l'aube suivante. Le vent du haut soufflait dans la nue, tandis
que, au ras de la terre et du marcage, l'air pesait torpide, odorant et
chaud. Le ciel tout entier, vibrant comme un lac, agitait des algues,
des nymphas, des roseaux ples. L'aurore y roula ses cumes. Elle
s'largit, elle dborda en lagunes de soufre, en golfes de bryl, en
fleuves de nacre rose.

Les Oulhamr, tourns vers ce feu immense, sentaient, au fond de leur
me, grandir quelque chose qui tait presque un culte, et qui gonflait
aussi les petites cornemuses des oiseaux dans l'herbe de la savane et
les oseraies du marcage. Mais des blesss gmirent de soif; un guerrier
mort tendait des membres bleus: une bte nocturne lui avait mang le
visage.

Gon balbutia des plaintes vagues, presque rythmiques, et Faouhm fit
jeter le cadavre dans les eaux.

Puis l'attention de la tribu s'attacha aux conqurants du Feu, Aghoo et
Naoh, prts  partir. Les velus portaient la massue, la hache, l'pieu,
la sagaie  pointe de silex ou de nphrite. Naoh, comptant sur la ruse
plutt que sur la force, avait,  des guerriers robustes, prfr deux
jeunes hommes agiles et capables de fournir une longue course. Ils
avaient chacun une hache, l'pieu et des sagaies. Naoh y joignait la
massue de chne, une branche  peine dgrossie et durcie au feu. Il
prfrait cette arme  toute autre et l'opposait mme aux grands
carnivores.

Faouhm s'adressa d'abord  l'Aurochs:

--Aghoo est venu  la lumire avant le fils du Lopard. Il choisira sa
route. S'il va vers les Deux-Fleuves, Naoh tournera les marais, au
Soleil couchant... et s'il tourne les marais, Naoh ira vers les
Deux-Fleuves.

--Aghoo ne connat pas encore sa route! protesta le Velu. Il cherche le
Feu; il peut aller le matin vers le fleuve, le soir vers le marcage. Le
chasseur qui suit le sanglier sait-il o il le tuera?

--Aghoo changera de route plus tard, intervint Gon, que soutinrent les
murmures de la horde. Il ne peut  la fois partir pour le Soleil
couchant et pour les Deux-Fleuves. Qu'il choisisse!

Dans son me obscure, le fils de l'Aurochs comprit qu'il aurait tort,
non de braver le chef, mais d'veiller la dfiance de Naoh. Il s'cria,
tournant son regard de loup sur la foule:

--Aghoo partira vers le Soleil couchant!

Et faisant un signe brusque  ses frres, il se mit en route le long du
marcage.

Naoh ne se dcida pas aussi vite. Il dsirait sentir encore dans ses
yeux l'image de Gammla. Elle se tenait sous un frne, derrire le groupe
du chef, de Gon et des vieillards. Naoh s'avana; il la vit immobile,
le visage tourn vers la savane. Elle avait jet dans sa chevelure des
fleurs sagittaires et un nympha couleur de lune; une lueur semblait
sourdre de sa peau, plus vive que celle des fleuves frais et de la chair
verte des arbres.

Naoh respira l'ardeur de vivre, le dsir inquiet et inextinguible, le
voeu redoutable qui refait les btes et les plantes. Son coeur s'enfla
si fort qu'il en touffait, plein de tendresse et de colre; tous ceux
qui le sparaient de Gammla parurent aussi dtestables que les fils du
Mammouth ou les Dvoreurs d'Hommes.

Il leva son bras arm de la hache et dit:

--Fille du Marcage, Naoh ne reviendra pas, il disparatra dans la
terre, les eaux, le ventre des hynes, ou il rendra le Feu aux Oulhamr.
Il rapportera  Gammla des coquilles, des pierres bleues, des dents de
lopard et des cornes d'aurochs.

A ces paroles, elle posa sur le guerrier un regard o palpitait la joie
des enfants. Mais Faouhm, s'agitant avec impatience:

--Les fils de l'Aurochs ont disparu derrire les peupliers.

Alors, Naoh se dirigea vers le sud.

                   *       *       *       *       *

Naoh, Gaw et Nam marchrent tout le jour sur la savane. Elle tait
encore dans sa force: les herbes suivaient les herbes comme les flots se
suivent sur la mer. Elle se courbait sous la brise, craquait sous le
soleil, semait dans l'espace l'me innombrable des parfums; elle tait
menaante et fconde, monotone dans sa masse, varie dans son dtail et
produisait autant de btes que de fleurs, autant d'oeufs que de
semences. Parmi les forts de gramens, les les de gents, les
pninsules de bruyres, se glissaient le plantain, le millepertuis, les
sauges, les renoncules, les achilles, les silnes et les cardamines.
Parfois, la terre nue vivait la vie lente du minral, surface
primordiale o la plante n'a pu fixer ses colonnes inlassables. Puis,
reparaissaient des mauves et des glantines, des glantes ou des
centaures, le trfle rouge ou les buissons toils.

Il s'levait une colline, il se creusait une combe; une mare stagnait,
pullulante d'insectes et de reptiles; quelque roc erratique dressait son
profil de mastodonte; on voyait filer des antilopes, des livres, des
sagas, surgir des loups ou des chiens, s'lever des outardes ou des
perdrix, planer les ramiers, les grues et les corbeaux; des chevaux, des
hmiones et des lans galopaient en bandes. Un ours gris, avec des
gestes de grand singe et de rhinocros, plus fort que le tigre et
presque aussi redoutable que le Lion Gant, rda sur la terre verte; des
aurochs parurent au bord de l'horizon.

Naoh, Nam et Gaw camprent le soir au pied d'un tertre; ils n'avaient
pas franchi le dixime de la savane, ils n'apercevaient que les vagues
dferlantes de l'herbe. La terre tait plane, uniforme et mlancolique,
tous les aspects du monde se faisaient et se dfaisaient dans les vastes
nues du crpuscule. Devant leurs feux sans nombre, Naoh songeait  la
petite flamme qu'il allait conqurir. Il semblait qu'il n'aurait qu'
gravir une colline,  tendre une branche de pin pour saisir une
tincelle aux brasiers qui consumaient l'Occident.

Les nuages noircirent. Un abme pourpre demeura longtemps au fond de
l'espace, les petites pierres brillantes des toiles surgissaient l'une
aprs l'autre, l'haleine de la nuit souffla.

Naoh, accoutum au bcher des veilles, barrire claire pose devant la
mer des tnbres, sentit sa faiblesse. L'ours gris pouvait apparatre,
ou le lopard, le tigre, le lion, quoiqu'ils pntrassent rarement au
large de la savane; un troupeau d'aurochs immergerait, sous ses flots,
la fragile chair humaine; le nombre donnait aux loups la puissance des
grands fauves, la faim les armait de courage.

Les guerriers se nourrirent de chair crue. Ce fut un repas chagrin; ils
aimaient le parfum des viandes rties. Ensuite, Naoh prit la premire
veille. Tout son tre aspirait la nuit. Il tait une forme merveilleuse,
o pntraient les choses subtiles de l'Univers: par sa vue, il captait
les phosphorescences, les formes ples, les dplacements de l'ombre et
il montait parmi les astres; par son oue, il dmlait les voix de la
brise, le craquement des vgtaux, le vol des insectes et des rapaces,
les pas et le rampement des btes; il distinguait au loin le
glapissement du chacal, le rire de l'hyne, la hurle des loups, le cri
de l'orfraie, le grincement des locustes; par sa narine pntraient le
souffle de la fleur amoureuse, la senteur gaie des herbes, la puanteur
des fauves, l'odeur fade ou musque des reptiles. Sa peau tressaillait 
mille variations tnues du froid et du chaud, de l'humidit et de la
scheresse,  toutes les nuances de la brise. Ainsi vivait-il de ce qui
remplissait l'Espace et la Dure.

Cette vie n'tait point gratuite, mais dure et pleine de menace. Tout ce
qui la construisait pouvait la dtruire; elle ne persisterait que par la
vigilance, la force, la ruse, un infatigable combat contre les choses.

Naoh guettait, dans les tnbres, les crocs qui coupent, les griffes qui
dchirent, l'oeil en feu des mangeurs de chair. Beaucoup discernaient
dans les hommes des btes puissantes et ne s'attardaient point. Il passa
des hynes avec des mchoires plus terribles que celles des lions: mais
elles n'aimaient point la bataille et recherchaient la chair morte. Il
passa une troupe de loups, et ils s'attardrent: ils connaissaient la
puissance du nombre, ils se devinaient presque aussi forts que les
Oulhamr. Toutefois, leur faim n'tant pas excessive, ils suivirent des
traces d'antilopes. Il passa des chiens, comparables aux loups; ils
hurlrent longtemps autour du tertre. Tantt ils menaaient, tantt l'un
ou l'autre approchait avec des allures sournoises. Ils n'attaquaient pas
volontiers la bte verticale. Jadis, ils campaient en nombre prs de la
horde; ils dvoraient les rebuts et se mlaient aux chasses. Gon fit
alliance avec deux chiens auxquels il abandonnait des entrailles et des
os. Ils avaient pri dans un combat contre le sanglier; une alliance
avec les autres devint impossible, car Faouhm, ayant pris le
commandement, ordonna un grand massacre.

Cette alliance attirait Naoh; il y sentait une force neuve, plus de
scurit et plus de pouvoir. Mais, dans la savane, seul avec deux
guerriers, il en concevait surtout le pril. Il l'et tente avec peu de
btes, non avec un troupeau.

Cependant, les chiens resserraient le cercle; leurs cris devenaient
rares, et leurs souffles vifs. Naoh s'en mut. Il prit une poigne de
terre, il la lana sur le plus audacieux, criant:

--Nous avons des pieux et des massues qui peuvent dtruire l'Ours,
l'Aurochs et le Lion!...

Le chien, atteint  la gueule et surpris par les inflexions de la
parole, s'enfuit. Les autres s'appelrent et parurent dlibrer. Naoh
jeta une nouvelle poigne de terre:

--Vous tes trop faibles pour combattre les Oulhamr! Allez chercher les
sagas et dtruire les loups. Le Chien qui approchera encore rpandra
ses entrailles.

veills par la voix du chef, Nam et Gaw se dressrent; ces nouvelles
silhouettes dterminrent la retraite des btes.

                   *       *       *       *       *

Naoh marcha sept jours en vitant les embches du monde. Elles
augmentaient  mesure qu'on approchait de la fort. Quoiqu'elle ft 
plusieurs journes encore, elle s'annonait par des lots d'arbres, par
l'apparition des grands fauves; les Oulhamr aperurent le Tigre et la
grande Panthre. Les nuits devinrent pnibles: ils travaillaient,
longtemps avant le crpuscule,  s'environner d'obstacles; ils
recherchaient le creux des tertres, les rocs, les fourrs; ils fuyaient
les arbres. Le huitime et le neuvime jour, ils souffrirent de la soif.
La terre n'offrit ni sources ni mares; le dsert des herbes plissait;
des reptiles secs tincelaient parmi les pierres; les insectes
rpandaient dans l'tendue une palpitation inquitante: ils filaient en
spirale de cuivre, de jade, de nacre; ils fondaient sur la peau des
guerriers et dardaient leurs trompes cres.

Quand l'ombre du neuvime jour devint longue, la terre se fit frache et
tendre, une odeur d'eau descendit des collines, et l'on aperut un
troupeau d'aurochs qui marchait vers le sud. Alors, Naoh dit  ses
compagnons:

--Nous boirons avant le coucher du soleil!... Les aurochs vont 
l'abreuvoir.

Nam, fils du Peuplier, et Gaw, fils du Saga, redressrent leurs corps
desschs. C'taient des hommes agiles et indcis. Il fallait leur
donner le courage, la rsignation, la rsistance  la douleur, la
confiance. En retour, ils offraient leur docilit, plastiques comme
l'argile, enclins  l'enthousiasme, prompts  oublier la souffrance et 
goter la joie. Et parce que, tant seuls, ils se dconcertaient vite
devant la terre et les btes, ils se pliaient  l'unit: ainsi, Naoh y
percevait des prolongements de sa propre nergie. Leurs mains taient
adroites, leurs pieds souples, leurs yeux  longue porte, leurs
oreilles fines. Un chef en pouvait tirer des services srs; il suffisait
qu'ils connussent sa volont et son courage. Or, depuis le dpart, leurs
coeurs s'attachaient  Naoh; il tait l'manation de la race, la
puissance humaine devant le mystre cruel de l'Univers, le refuge qui
les abriterait, tandis qu'ils lanceraient le harpon ou abattraient la
hache. Et, parfois, lorsqu'il marchait devant eux, dans l'ivresse du
matin, joyeux de sa stature et de sa grande poitrine, ils frmissaient
d'une exaltation farouche et presque tendre, tout leur instinct panoui
vers le chef, comme le htre vers la lumire.

Il le sentait mieux qu'il ne le comprenait, il s'accroissait de ces
tres lis  son sort, individualit plus multiple, plus complique,
plus sre de vaincre et de djouer les embches.

Des ombres longues se dtachaient de la base des arbres, les herbes se
gorgeaient d'une sve abondante, et le soleil, plus jaune et plus grand
 mesure qu'il glissait vers l'abme, faisait luire le troupeau
d'aurochs comme un fleuve d'eaux fauves.

Les derniers doutes de Naoh se dissiprent: par-del l'chancrure des
collines, l'abreuvoir tait proche; son instinct l'en assurait, et le
nombre des btes furtives qui suivaient la route des aurochs. Nam et Gaw
le savaient aussi, les narines dilates aux manations fraches.

--Il faut devancer les aurochs, fit Naoh.

Car il craignait que l'abreuvoir ne ft troit et que les colosses n'en
obstruassent les bords. Les guerriers acclrrent la marche, afin
d'atteindre, avant le troupeau, le creux des collines.

A cause de leur nombre, de la prudence des vieux taureaux et de la
lassitude des jeunes, les btes avanaient avec lenteur. Les Oulhamr
gagnrent du terrain. D'autres cratures suivaient la mme tactique; on
voyait filer de lgers sagas, des gagres, des mouflons, des hmiones
et, transversalement, une troupe de chevaux. Plusieurs franchissaient
dj la passe.

Naoh prit une grande avance sur les aurochs: on pourrait boire sans
hte. Lorsque les hommes atteignirent la plus haute colline, les aurochs
retardaient de mille coudes.

Nam et Gaw pressrent encore la course; leur soif s'avivait; ils
contournrent la colline, s'engagrent dans la passe. L'Eau parut, mre
cratrice, plus bienfaisante que le feu mme et moins cruelle: c'tait
presque un lac, tendu au pied d'une chane de roches, coup de
presqu'les, nourri  droite par les flots d'une rivire, croulant 
gauche dans un gouffre. On pouvait y accder par trois voies: la rivire
mme, la passe qu'avaient franchie les Oulhamr et une autre passe, entre
les rocs et l'une des collines; partout ailleurs, croissaient des
murailles basaltiques.

                   *       *       *       *       *

Les guerriers acclamrent la nappe. Orange par le soleil mourant, elle
apaisait la soif des grles sagas, des petits chevaux trapus, des
onagres aux sabots fins, des mouflons  la face barbue, de quelques
chevreuils plus furtifs que des feuilles tombantes, d'un vieil laphe
dont le front semblait produire un arbre. Un sanglier brutal, querelleur
et chagrin, tait le seul qui bt sans crainte. Les autres, l'oreille
mobile, les prunelles sautillantes, avec de continuels gestes de fuite,
dcelaient la loi de la vie, l'alerte infinie des faibles.

Brusquement, toutes les oreilles se dressrent, les ttes scrutrent
l'inconnu. Ce fut rapide, sr, avec un air de dsordre: chevaux,
onagres, sagas, mouflons, chevreuils, laphe fuyaient par la passe du
couchant, sous l'averse des rayons carlates. Seul, le sanglier demeura,
ses petits yeux ensanglants virant entre les soies des paupires. Et
des loups parurent, de grande race, loups de fort autant que de savane,
hauts sur pattes, la gueule solide, les yeux proches, et dont les
regards jaunes, au lieu de s'parpiller comme ceux des herbivores,
convergeaient vers la proie. Naoh, Nam et Gaw tenaient prts l'pieu et
la sagaie, tandis que le sanglier levait ses dfenses crochues et
ronflait formidablement. De leurs yeux russ, de leurs narines
intelligentes, les loups mesurrent l'ennemi: le jugeant redoutable, ils
prirent la chasse vers ceux qui fuyaient.

Leur dpart fit un grand calme et les Oulhamr, ayant achev de boire,
dlibrrent. Le crpuscule tait proche; le soleil croulait derrire
les rocs; il tait trop tard pour poursuivre la route: o choisir le
gte?

--Les aurochs approchent! fit Naoh.

Mais, au mme instant, il tournait la tte vers la passe de l'ouest; les
trois guerriers coutrent, puis ils se couchrent sur le sol:

--Ceux qui viennent l ne sont pas des aurochs! murmura Gaw.

Et Naoh affirma:

--Ce sont des mammouths!

Ils examinrent htivement le site: la rivire surgissait entre la
colline basaltique et une muraille de porphyre rouge o montait une
saillie assez large pour admettre le passage d'un grand fauve. Les
Oulhamr l'escaladrent.

Au gouffre de la pierre, l'eau coulait dans l'ombre et la pnombre
ternelles; des arbres, terrasss par l'boulis ou arrachs par leur
propre poids, s'talaient horizontalement sur l'abme; d'autres
s'levaient de la profondeur, minces et d'une longueur excessive, toute
l'nergie perdue  hisser un bouquet de feuilles dans la rgion des
lueurs ples; et tous, dvors par une mousse paisse comme la toison
des ours, trangls par les lianes, pourris par les champignons,
dployaient la patience indestructible des vaincus.

Nam aperut le premier une caverne. Basse et peu profonde, elle se
creusait irrgulirement. Les Oulhamr n'y pntrrent pas tout de suite;
ils la fouillrent longtemps du regard. Enfin, Naoh prcda ses
compagnons, baissant la tte et dilatant les narines: des ossements se
rencontraient, avec des fragments de peau, des cornes, des bois
d'laphe, des mchoires. L'hte se dcelait un chasseur puissant et
redoutable; Naoh ne cessait d'aspirer ses manations:

--C'est la caverne de l'Ours gris... dclara-t-il. Elle est vide depuis
plus d'une lune.

Nam et Gaw ne connaissaient gure cette bte formidable, les Oulhamr
rdant aux rgions que hantaient le Tigre, le Lion, l'Aurochs, le
Mammouth mme, mais o l'Ours gris tait rare. Naoh l'avait rencontr au
cours d'expditions lointaines; il savait sa frocit, aveugle comme
celle du Rhinocros, sa force presque gale  celle du Lion Gant, son
courage furieux et inextinguible. La caverne tait abandonne, soit que
l'Ours y et renonc, soit qu'il se ft dplac pour quelques semaines
ou pour une saison, soit encore qu'il lui ft arriv malheur  la
traverse du fleuve. Persuad que la bte ne reviendrait pas cette nuit,
Naoh rsolut d'occuper sa demeure. Tandis qu'il le dclarait  ses
compagnons, une rumeur immense vibra le long des rocs et de la rivire:
les Aurochs taient venus! Leurs voix, puissantes comme le rugissement
des lions, se heurtaient  tous les chos de l'trange territoire.

Naoh n'coutait pas sans trouble le bruit de ces btes colossales. Car
l'homme chassait peu l'urus et l'aurochs. Les taureaux atteignaient une
taille, une force, une agilit que leurs descendants ne devaient plus
connatre; leurs poumons s'emplissaient d'un oxygne plus riche; leurs
facults taient, sinon plus subtiles, du moins plus vives et plus
lucides; ils connaissaient leur rang, ils ne craignaient les grands
fauves que pour les faibles, les tranards, ou ceux qui se hasardaient
solitaires dans la savane.

Les trois Oulhamr sortirent de la caverne. Leurs poitrines
tressaillaient au grand spectacle; leurs coeurs en connaissaient la
splendeur sauvage; leur mentalit obscure y saisissait, sans verbe, sans
pense, l'nergique beaut qui tressaillait au fond de leur propre tre;
ils pressentaient le trouble tragique d'o sortira, aprs les sicles
des sicles, la posie des grands barbares.

A peine ils sortaient de la pnombre qu'une autre clameur s'leva, qui
transperait la premire comme une hache fend la chair d'une chvre.
C'tait un cri membraneux, moins grave, moins rythmique, plus faible que
le cri des aurochs; pourtant, il annonait la plus forte des cratures
qui rdaient sur la face de la terre. En ce temps, le Mammouth circulait
invincible. Sa stature loignait le Lion et le Tigre; elle dcourageait
l'Ours gris; l'homme ne devait pas se mesurer avec lui avant des
millnaires, et seul, le Rhinocros, aveugle et stupide, osait le
combattre. Il tait souple, rapide, infatigable, apte  gravir les
montagnes, rflchi et la mmoire tenace; il saisissait, travaillait et
mesurait la matire avec sa trompe, fouissait la terre de ses dfenses
normes, conduisait ses expditions avec sagesse et connaissait sa
suprmatie: la vie lui tait belle; son sang coulait bien rouge; il ne
faut pas douter que sa conscience ft plus lucide, son sentiment des
choses plus subtil qu'il ne l'est chez les lphants avilis par la
longue victoire de l'homme.

Il advint que les chefs des aurochs et ceux des mammouths approchrent
en mme temps le bord des eaux. Les mammouths, selon leur rgle,
prtendirent passer les premiers; cette rgle ne rencontrait
d'opposition ni chez les urus ni chez les aurochs. Pourtant, tels
aurochs s'irritaient, accoutums  voir cder les autres herbivores et
conduits par des taureaux qui connaissaient mal le mammouth.

Or, les huit taureaux de tte taient gigantesques--le plus grand
atteignait le volume d'un rhinocros;--leur patience tait courte, leur
soif ardente. Voyant que les mammouths voulaient passer d'abord, ils
poussrent leur long cri de guerre, le mufle haut, la gorge enfle en
cornemuse.

Les mammouths barrirent. C'taient cinq vieux mles: leurs corps taient
des tertres et leurs pieds des arbres; ils montraient des dfenses de
dix coudes, capables de transpercer les chnes; leurs trompes
semblaient des pythons noirs; leurs ttes des rocs; ils se mouvaient
dans une peau paisse comme l'corce des vieux ormes. Derrire, suivait
le long troupeau couleur d'argile...

Cependant, leurs petits yeux agiles fixs sur les taureaux, les vieux
mammouths barraient la route, pacifiques, imperturbables et mditatifs.
Les huit aurochs, aux prunelles lourdes, aux dos en monticules, la tte
crpue et barbue, les cornes arques et qui divergeaient, secourent des
crinires grasses, lourdes et bourbeuses: au fond de leur instinct, ils
percevaient la puissance des ennemis, mais les rugissements du troupeau
les baignaient d'une vibration belliqueuse. Le plus fort, le chef des
chefs, baissa son front dense, ses cornes tincelantes; il s'lana
comme un vaste projectile, il rebondit contre le mammouth le plus
proche. Frapp  l'paule, et quoiqu'il et amorti le coup par une
cingle de trompe, le colosse tomba sur les genoux. L'aurochs poursuivit
le combat avec la tnacit de sa race. Il avait l'avantage; sa corne
acre redoubla l'attaque, et le mammouth ne pouvait se servir, trs
imparfaitement, que de sa trompe. Dans cette vaste mle de muscles,
l'aurochs fut la fureur hasardeuse, un orage d'instincts que dcelaient
les gros yeux de brume, la nuque palpitante, le mufle cumeux et les
mouvements srs, nets, vloces, mais monotones. S'il pouvait abattre
l'adversaire et lui ouvrir le ventre, o la peau tait moins paisse et
la chair plus sensible, il devait vaincre.

Le mammouth en avait conscience; il s'ingniait  viter la chute
complte, et le pril l'induisait au sang-froid. Un seul lan suffisait
 le relever, mais il et fallu que l'aurochs ralentt ses pousses.

D'abord, le combat avait surpris les autres mles. Les quatre mammouths
et les sept taureaux se tenaient face  face, dans une attente
formidable. Aucun ne fit mine d'intervenir: ils se sentaient menacs
eux-mmes. Les mammouths donnrent les premiers signes d'impatience. Le
plus haut, avec un soufflement, agita ses oreilles membraneuses,
pareilles  de gigantesques chauves-souris, et s'avana. Presque en mme
temps, celui qui combattait le taureau dirigeait un coup de trompe
violent dans les jambes de l'adversaire. L'aurochs chancela  son tour
et le mammouth se redressa. Les normes btes se retrouvrent face 
face. La fureur tourbillonnait dans le crne du mammouth; il leva la
trompe avec un barrit mtallique et mena l'attaque. Les dfenses courbes
projetrent l'aurochs et firent craquer l'ossature; puis, obliquant, le
mammouth rabattit sa trompe. Avec une rage grandissante, il creva le
ventre de l'adversaire, il pitina les longues entrailles et les ctes
rompues, il baigna dans le sang, jusqu'au poitrail, ses pattes
monstrueuses. L'effroyable agonie se perdit dans un roulement de
clameurs: la bataille entre les grands mles avait dbut. Les sept
aurochs, les quatre mammouths se ruaient dans une bataille aveugle,
comparable  ces paniques o la bte perd tout contrle sur elle-mme.
Le vertige gagna les troupeaux; le beuglement profond des aurochs se
heurtait au barrit strident des mammouths; la haine soulevait ces longs
flots de corps, ces torrents de ttes, de cornes, de dfenses et de
trompes.

Les chefs mles ne vivaient plus que la guerre: leurs structures se
mlaient dans un grouillement informe, une immense broye de chairs,
ptrie de douleur et de rage. Au premier choc, l'infriorit du nombre
avait donn le dsavantage aux mammouths. L'un d'eux fut terrass par
trois taureaux, un deuxime immobilis dans la dfensive; mais les deux
autres remportrent une victoire rapide. Prcipits en bloc sur leurs
antagonistes, ils les avaient percs, touffs, disloqus; ils perdaient
plus de temps  pitiner les victimes qu'ils n'en avaient mis  les
battre. Enfin, apercevant le pril des compagnons, ils chargrent: les
trois aurochs, acharns  dtruire le colosse abattu, furent pris 
l'improviste. Ils culbutrent d'une seule masse; deux furent mietts
sous les lourdes pattes, le troisime se droba. Sa fuite entrana celle
des taureaux qui combattaient encore, et les aurochs connurent l'immense
contagion de la terreur. D'abord un malaise d'orage, un silence, une
immobilit tranges qui semblaient se propager  travers la multitude,
puis le vacillement des yeux vagues, un pitinement pareil  la chute
d'une pluie, le dpart en torrent, une fuite qui devenait une bataille
dans la passe trop troite, chaque bte transforme en nergie fuyante,
en projectile de panique, les forts terrassant les faibles, les vloces
fuyant sur le dos des autres, tandis que les os craquaient ainsi que des
arbres abattus par le cyclone.

Les mammouths ne songeaient pas  la poursuite: une fois de plus ils
avaient donn la mesure de leur puissance, une fois de plus ils se
connaissaient les matres de la terre; et la colonne des gants couleur
d'argile, aux longs poils rudes, aux rudes crinires, se rangea sur la
rive de l'abreuvoir et se mit  boire de si formidable sorte que l'eau
baissait dans les criques.

Sur le flanc des collines, un flot de btes lgres, encore effares par
la lutte, regardait boire les mammouths. Les Oulhamr les contemplaient
aussi, dans la stupeur d'un des grands pisodes de la nature. Et Naoh,
comparant les btes souveraines  Nam et  Gaw, les bras grles, les
jambes minces, les torses troits, aux pieds rudes comme des chnes, aux
corps hauts comme des rochers, concevait la petitesse et la fragilit de
l'homme, l'humble vie errante qu'il tait sur la face des savanes. Il
songeait aussi aux lions jaunes, aux lions gants et aux tigres qu'il
rencontrerait dans la fort prochaine et sous la griffe desquels l'homme
ou le cerf laphe sont aussi faibles qu'un ramier dans les serres d'un
aigle.




III

DANS LA CAVERNE


C'tait vers le tiers de la nuit. Une lune blanche comme la fleur du
liseron sillait le long d'un nuage. Elle laissait couler son onde sur la
rivire, sur les rocs taciturnes, elle fondait une  une les ombres de
l'abreuvoir. Les mammouths taient repartis; on n'apercevait, par
intervalles, qu'une bte rampante ou quelque hulotte sur ses ailes de
silence. Et Gaw, dont c'tait le tour de garde, veillait  l'entre de
la caverne. Il tait las; sa pense, rare et fugitive, ne s'veillait
qu'aux bruits soudains, aux odeurs accrues ou nouvelles, aux chutes ou
aux tressauts du vent. Il vivait dans une torpeur o tout
s'engourdissait, sauf le sens du pril et de la ncessit. La fuite
brusque d'un saga lui fit dresser la tte. Alors il entrevit, de
l'autre ct de la rivire, sur la cime abrupte de la colline, une
silhouette massive qui marchait en oscillant. Les membres pesants et
toutefois souples, la tte solide, effile aux mchoires, quelque
bizarre apparence humaine, dcelaient un ours. Gaw connaissait l'Ours
des Cavernes, colosse au front bomb qui vivait pacifiquement dans ses
repaires et sur ses terres de pture, plantivore que la famine seule
induisait  se nourrir de chair. Celui qui s'avanait ne semblait pas de
cette sorte. Gaw en fut assur lorsqu'il se silhouetta dans le clair de
lune: le crne aplati, avec un pelage gristre, il avait une allure o
l'Oulhamr reconnut l'assurance, la menace et la frocit des btes
carnassires; c'tait l'ours gris, rival des grands flins.

Gaw se souvint des lgendes rapportes par ceux qui avaient voyag sur
les terres hautes. L'ours gris terrasse l'aurochs ou l'urus, et les
transporte plus aisment que le lopard ne transporte une antilope. Ses
griffes peuvent ouvrir d'un seul coup la poitrine et le ventre d'un
homme; il touffe un cheval entre ses pattes; il brave le tigre et le
lion fauve; le vieux Gon croit qu'il ne cde qu'au Lion gant, au
Mammouth, au Rhinocros.

Le fils du Saga ne ressentit pas la crainte subite qu'il et ressentie
devant le tigre. Car, ayant rencontr l'Ours des Cavernes, il l'avait
jug insoucieux et bnvole. Ce souvenir le rassura d'abord; mais
l'allure du fauve parut plus quivoque  mesure que se prcisait sa
silhouette, si bien que Gaw recourut au chef.

Il n'eut qu' lui toucher la main; la haute stature s'leva dans
l'ombre:

--Que veut Gaw? dit Naoh en surgissant  l'entre de la caverne.

Le jeune nomade tendit la main vers le haut de la colline; la face du
chef se consterna:

--L'Ours Gris!

Son regard examinait la caverne. Il avait eu soin d'assembler des
pierres et des branchages; quelques blocs taient  proximit, qui
pouvaient rendre l'entre trs difficile. Mais Naoh songeait  fuir, et
la retraite n'tait possible que du ct de l'abreuvoir. Si l'animal
rapide, infatigable et opinitre se dcidait  poursuivre, il
atteindrait presque  coup sr les fugitifs. L'unique ressource serait
de se hisser sur un arbre: l'ours gris ne grimpait pas. En revanche, il
tait capable d'attendre un temps indfini, et l'on ne voyait 
proximit que des arbres aux branches menues.

                   *       *       *       *       *

Le fauve avait-il vu Gaw, accroupi, confondu avec les blocs, attentif 
ne faire aucun mouvement inutile? Ou bien tait-il l'habitant de la
caverne, revenu aprs un long voyage? Comme Naoh songeait  ces choses,
l'animal se mit  descendre la pente roide. Quand il eut atteint un
terrain moins incommode, il leva la tte, flaira l'atmosphre moite et
prit son trot. Un instant, les deux guerriers crurent qu'il s'loignait.
Mais il s'arrta en face de l'endroit o la corniche tait accessible:
toute retraite devenait impraticable. A l'amont, la corniche
s'interrompait, la roche tant  pic;  l'aval, il fallait fuir sous les
yeux de l'ours: il aurait le temps de passer l'troite rivire et de
barrer la route aux fugitifs. Il ne restait qu' attendre ou le dpart
du fauve, ou l'attaque de la caverne.

Naoh veilla Nam, et tous trois se mirent  rouler des blocs.

Aprs quelque hsitation, l'ours se dcidait  passer la rivire. Il
aborda posment et grimpa sur la corniche. A mesure qu'il approchait, on
voyait mieux sa structure musculeuse; parfois ses dents tincelaient au
clair de lune. Nam et Gaw grelottrent. L'amour de vivre gonflait leurs
coeurs; l'instinct de la faiblesse humaine pesait sur leur souffle; leur
jeunesse palpitait comme elle palpite dans la poitrine craintive des
oiseaux. Naoh lui-mme n'tait pas tranquille. Il connaissait
l'adversaire; il savait qu'il lui faudrait peu de temps pour donner la
mort  trois hommes. Et sa peau paisse, ses os de granit taient
presque invulnrables  la sagaie,  la hache et  l'pieu.

Cependant, les nomades achevaient d'empiler les blocs; bientt il ne
demeura qu'une ouverture vers la droite,  hauteur d'homme. Quand l'ours
fut proche, il secoua sa tte grondante et regarda, interloqu. Car s'il
avait flair les hommes, entendu le bruit de leur travail, il ne
s'attendait pas  voir clos le gte o il avait pass tant de saisons;
une obscure association se fit dans son crne, entre la fermeture du
repaire et ceux qui l'occupaient. D'ailleurs, reconnaissant l'odeur
d'animaux faibles, dont il comptait se repatre, il ne montra aucune
prudence. Mais il tait perplexe.

Il s'tirait au clair de lune, bien  l'aise dans sa fourrure, talant
son poitrail argent et balanant sa gueule conique. Puis, il s'irrita,
sans raison, parce qu'il tait d'humeur morose, brutale, presque
tranger  la joie, et poussa de rauques clameurs. Impatient alors, il
se dressa sur ses pieds arrire; il parut un homme immense et velu, aux
jambes trop brves, au torse dmesur. Et il se pencha vers l'ouverture
demeure libre.

Nam et Gaw, dans la pnombre, tenaient leurs haches prtes; le fils du
Lopard levait sa massue: on s'attendait que la bte avancerait les
pattes, ce qui permettrait de les entailler. Ce fut l'norme crne qui
se projeta, le front feutr, les lvres baveuses et les dents en pointes
de harpon. Les haches s'abattirent, la massue tournoya, impuissante 
cause des saillies de l'ouverture; l'ours mugit et recula. Il n'tait
pas bless: aucune trace de sang ne rougissait sa gueule; l'agitation de
ses mchoires, la phosphorescence de ses prunelles annonaient
l'indignation de la force offense.

Toutefois il ne ddaigna pas la leon; il changea de tactique. Animal
fouisseur, dou d'un sens affin des obstacles, il savait qu'il vaut
parfois mieux les abattre que d'affronter une passe dangereuse. Il tta
la muraille, il la poussa: elle vibrait aux peses.

La bte, augmentant son effort, travaillant des pattes, de l'paule, du
crne, tantt se prcipitait contre la barrire, tantt l'attirait de
ses griffes brillantes. Elle l'entama et, dcouvrant un point faible,
elle la fit osciller. Ds lors, elle s'acharna au mme endroit, d'autant
plus favorable que les bras des hommes se trouvrent trop courts pour y
atteindre. D'ailleurs, ils ne s'attardrent pas  des efforts inutiles:
Naoh et Gaw, arc-bouts en face de l'ours, parvinrent  arrter
l'oscillation, tandis que Nam se penchait par l'ouverture et surveillait
l'oeil de la bte, o il projetait de lancer une flche.

Bientt l'assaillant perut que le point faible tait devenu
inbranlable. Ce changement incomprhensible, qui niait sa longue
exprience, le stupfia et l'exaspra. Il s'arrta, assis sur son
derrire; il observa la muraille; il la flaira; et il secouait la tte
avec un air d'incrdulit. A la fin, il crut s'tre abus; il retourna
vers l'obstacle, donna un coup de patte, un coup d'paule et, constatant
que la rsistance persistait, il perdit toute prudence et s'abandonna 
la brutalit de sa nature.

L'ouverture libre l'hypnotisa; elle parut la seule voie franchissable;
il s'y jeta perdument. Un trait siffla et le frappa prs de la
paupire, sans ralentir l'attaque, qui fut irrsistible. Toute la
machine imptueuse, la masse de chair o le sang roulait en torrent,
rassembla ses nergies: la muraille croula.

Naoh et Gaw avaient bondi vers le fond de la caverne; Nam se trouva dans
les pattes monstrueuses. Il ne songeait gure  se dfendre; il fut
semblable  l'antilope atteinte par la grande panthre, au cheval
terrass par le lion: les bras tendus, la bouche bante, il attendait
la mort, dans une crise d'engourdissement. Mais Naoh, d'abord surpris,
reconquit l'ardeur combative qui cre les chefs et soutient l'espce. De
mme que Nam s'oubliait dans la rsignation, lui s'oublia dans la lutte.
Il rejeta sa hache, qu'il jugeait inutile; il prit  deux mains la
massue de chne, pleine de noeuds.

La bte le vit venir. Elle diffra d'anantir la faible proie qui
palpitait sous elle; elle leva sa force contre l'adversaire, pattes et
crocs projets en foudre, tandis que l'Oulhamr abaissait sa massue.
L'arme arriva la premire. Elle roula sur la mchoire de l'ours; l'une
des pointes toucha les narines. Le coup, frapp de biais et peu
efficace, fut si douloureux que la brute ploya. Le deuxime coup du
nomade rebondit sur un crne indestructible. Dj l'immense bte
revenait  elle et fonait frntiquement, mais l'Oulhamr s'tait
rfugi dans l'ombre, devant une saillie de la roche: au moment suprme,
il s'effaa; l'ours cogna violemment le basalte. Tandis qu'il
trbuchait, Naoh revenait en oblique et, avec un cri de guerre, abattit
la massue sur les longues vertbres. Elles craqurent; le fauve,
affaibli par le choc contre la saillie, oscilla sur sa base et Naoh,
ivre d'nergie, crasa successivement les narines, les pattes, les
mchoires, tandis que Nam et Gaw ouvraient le ventre  coups de hache.

Lorsque enfin la masse cessa de panteler, les nomades se regardrent en
silence. Ce fut une minute prodigieuse. Naoh apparut le plus redoutable
des Oulhamr et de tous les hommes, car ni Faouhm, ni Hoo, fils du Tigre,
ni aucun des guerriers mystrieux dont Gon-aux-os-secs rappelait la
mmoire, n'avaient abattu un ours gris  coups de massue. Et la lgende
se grava dans le crne des jeunes hommes pour se transmettre aux
gnrations et grandir leurs esprances, si Nam, Gaw et Naoh ne
prissaient point  la conqute du Feu.




IV

LE LION GANT ET LA TIGRESSE


Une lune avait pass. Depuis longtemps, Naoh, avanant toujours vers le
sud, avait dpass la savane; il traversait la fort. Elle semblait
interminable, entrecoupe par des les d'herbes et de pierres, des lacs,
des mares et des combes. Elle dvalait lentement, avec des remontes
inattendues, en sorte qu'elle produisait toutes les sortes de plantes,
toutes les varits de btes. On pouvait y rencontrer le tigre, le lion
jaune, le lopard, l'homme des arbres, qui vivait solitaire avec
quelques femelles, et dont la force surpassait celle des hommes
ordinaires, l'hyne, le sanglier, le loup, le daim, le cerf laphe, le
chevreuil, le mouflon. Le rhinocros y tranait sa lourde cuirasse;
peut-tre mme y et-on dcouvert le Lion Gant, devenu excessivement
rare, son extinction ayant commenc depuis des centaines de sicles.

On trouvait aussi le mammouth, ravageur de la fort, broyeur de branches
et dracineur d'arbres, dont le passage tait plus farouche que
l'inondation et le cyclone.

Sur ce territoire redoutable, les nomades dcouvrirent la nourriture en
abondance; eux-mmes se savaient une proie pour les mangeurs de chair.
Ils marchaient avec prudence, en triangle, de manire  commander le
plus grand espace possible. Leurs sens prcis pouvaient, pendant le
jour, les prserver des embches. D'ailleurs, leurs ennemis les plus
funestes ne chassaient gure que dans les tnbres. Le jour, ils
n'avaient pas le regard aussi prompt que les hommes; et leur odorat
n'tait pas comparable  celui des loups. Ceux-ci eussent t les plus
difficiles  dpister: mais, dans la fort bien pourvue, ils ne
songeaient gure  traquer des animaux aussi menaants que les Oulhamr.
Parmi les ours, le plus puissant, le colosse des cavernes, ne chassait
pas,  moins d'tre tourment par la famine. Herbivore, il trouvait dans
le terroir de quoi assouvir, pacifiquement, sa voracit. Et l'ours gris,
qui ne rdait qu'accidentellement en dehors des rgions fraches, se
dcelait  distance.

Toutefois, les journes taient pleines d'alertes et les nuits
terrifiantes. Les Oulhamr choisissaient avec soin les lieux de refuge;
ils s'arrtaient longtemps avant la chute du jour. Souvent ils se
rfugiaient dans un creux; d'autres fois, ils reliaient des blocs, ou
bien, s'abritant dans un fourr profond, ils semaient des obstacles sur
leur passage; certains soirs, ils choisissaient quelques arbres trs
rapprochs o ils se fortifiaient.

Plus que tout, l'absence du feu les faisait souffrir. Par les nuits sans
lune, il leur semblait entrer pour toujours dans les tnbres; elles
pesaient sur leur chair, elles les engloutissaient. Chaque soir ils
guettaient la futaie, comme s'ils allaient voir la flamme tinceler dans
sa cage et grandir en dvorant les branches mortes: ils ne discernaient
que les tincelles perdues des toiles ou les yeux d'une bte; leur
faiblesse les accablait et l'immensit cruelle. Peut-tre eussent-ils
moins souffert dans la horde, avec la foule palpitant autour d'eux; dans
la solitude interminable, leurs poitrines semblaient rtrcies.

                   *       *       *       *       *

La fort s'ouvrit. Tandis que le pays des arbres continuait  remplir le
couchant, une plaine s'tendit  l'est, partie savane et partie brousse,
avec quelques lots d'arbres. L'herbe dfendait son tendue contre les
grands vgtaux, aide par les urus, les aurochs, les cerfs, les sagas,
les hmiones et les chevaux, qui broutaient les jeunes pousses.
Enveloppe de peupliers noirs, de saules cendrs, de trembles, d'aulnes,
de joncs et de roseaux, une rivire coulait vers l'orient. Quelques
pierres erratiques se bosselaient en masses rousstres; et, quoiqu'il
ft grand jour encore, les ombres longues dominaient les rais du soleil.
Les nomades considraient le terroir avec mfiance: il devait y passer
beaucoup de btes,  l'heure o finit la lumire. Aussi se htrent-ils
de boire. Puis ils explorrent le site. La plupart des pierres
erratiques, tant solitaires, ne pouvaient pas servir; quelques-unes, en
groupes, auraient demand un long travail de fortification. Et ils se
dcourageaient, prts  retourner dans la fort, lorsque Nam avisa des
blocs normes, trs rapprochs, dont deux se touchaient par leurs
sommets, et qui limitaient une cavit avec quatre ouvertures. Les trois
premires admettaient l'accs de btes plus petites que l'homme,--des
loups, des chiens, des panthres. La quatrime pouvait livrer passage 
un guerrier de forte stature, pourvu qu'il s'aplatt contre le sol; elle
devait tre impraticable aux grands ours, aux lions et aux tigres.

Au signe de leur compagnon, Naoh et Gaw accoururent. Ils craignirent
d'abord que le chef ne pt se glisser dans le refuge. Mais Naoh,
s'allongeant sur l'herbe et tournant la tte, entra sans effort; il
ressortit de mme. En sorte qu'ils se trouvrent avoir un abri plus sr
que tous ceux qui les avaient reus auparavant, car les blocs taient si
lourds et si durement incrusts qu'un troupeau de mammouths n'aurait pu
les disjoindre. L'espace ne manquait point: dix hommes y eussent tenu 
l'aise.

La perspective d'une nuit parfaite rjouit les nomades. Pour la premire
fois depuis leur dpart, ils pourraient se rire de tous les carnivores.
Ils mangrent la viande crue d'un faon, avec des noix cueillies dans la
fort, puis ils se remirent  scruter le territoire. Quelque laphe,
quelque chevreuil filaient vers l'eau; des corbeaux s'levaient avec un
cri de guerre; un aigle planait  la hauteur des nuages. Puis un lynx
bondit  la poursuite d'une sarcelle, un lopard rampa furtivement parmi
les saules.

L'ombre s'allongeait encore. Elle couvrit bientt la savane; le soleil
tombait derrire les arbres, tel un immense brasier circulaire, et le
temps fut proche o la vie carnivore allait dominer les solitudes. Rien
ne l'annonait encore. Il se faisait un bruit innocent de passereaux;
solitaires ou par bandes, ils lanaient vers le soleil leur hymne
rapide, hymne de regret et de crainte, hymne de la grande nuit sinistre.

C'est alors qu'un urus surgit de la fort. D'o venait-il? Quelle
aventure l'avait isol? S'tait-il attard ou, au contraire, ayant
march trop vite, menac par les ennemis ou les mtores, avait-il fui
au hasard? Les nomades ne se le demandaient point; la passion de la
proie les saisissait, car si les chasseurs de leur tribu ne
s'attaquaient gure aux troupeaux des grands herbivores, ils guettaient
les btes solitaires, surtout les faibles et les blesses. La bravoure
et la tnacit des urus se retrouvent dans telle race de nos taureaux,
mais l'urus avait une tte moins obscure. L'espce tait  son apoge.
Lestes, avec une respiration vive, un sens clair du pril et une ruse
complexe, ces forts organismes circulaient magnifiquement sur la
plante.

Naoh se leva avec un grondement. Aprs la victoire sur un fauve, rien
n'tait plus glorieux que d'abattre un grand herbivore. L'Oulhamr sentit
dans son coeur cet instinct par quoi se maintient tout ce qui fut
ncessaire  la croissance de l'homme; son ardeur augmentait  mesure
qu'approchaient le poitrail spacieux et les cornes luisantes. Mais il
subissait un autre instinct: ne pas dtruire en vain la chair
nourricire. Or, il avait de la viande frache; la proie foisonnait.
Enfin, se souvenant de son triomphe sur l'ours, Naoh jugeait moins
mritoire d'abattre un urus. Il abaissa sa sagaie, il renona  une
chasse o il pouvait fausser ses armes. Et l'urus, s'avanant avec
lenteur, prit le chemin de la rivire.

Soudain, les trois hommes dressrent la tte, les sens dilats par le
pril. Leur doute fut court: Nam et Gaw, sur un signe du chef, se
glissrent sous les blocs erratiques. Lui-mme les suivait, au moment o
un mgacros jaillissait de la fort. Toute la bte tait un vertige de
fuite. La tte aux vastes palmures rejete en arrire, une cume
mlange d'carlate ruisselant aux naseaux, les pattes rebondissant
comme des branches dans un cyclone, le mgacros avait fait une
trentaine de bonds, lorsque l'ennemi surgit  son tour. C'tait un
tigre, aux membres trapus, aux vertbres lastiques et dont le corps, 
chaque reprise, franchissait vingt coudes. Ses bonds flexibles
semblaient des glissements dans l'atmosphre. Chaque fois que le flin
atteignait le sol, il y avait une pause brve, une reconcentration
d'nergie.

Dans son mouvement moins ample, le cervid ne subissait point d'arrt.
Chaque saut tait la suite acclre du saut prcdent. A cette priode
de la poursuite, il perdait du terrain. Pour le tigre, la course venait
de commencer, tandis que le mgacros arrivait de loin.

--Le tigre saisira le grand cerf! fit Nam d'une voix frissonnante.

Naoh, qui regardait passionnment cette chasse, rpondit:

--Le grand cerf est infatigable!

Non loin de la rivire, l'avance du mgacros se trouva rduite de
moiti. Dans une tension suprme, il accrut sa vitesse; les deux corps
se projetrent avec une rapidit gale, puis les sauts du tigre se
rtrcirent. Il et sans doute renonc  la poursuite, si la rivire
n'avait t proche; il espra regagner du terrain  la nage: son long
corps onduleux y excellait. Quand il parvint  la rive, le mgacros
tait  cinquante coudes. Le tigre se coula par l'onde avec une
vlocit extraordinaire; mais le mgacros progressait  peine moins
vite. Ce fut le moment de la vie et de la mort. Comme la rivire n'tait
pas large, le cervid devait pourtant atterrir avec une avance: s'il
ttonnait en se hissant sur la berge, il tait pris. Il le savait; il
avait mme risqu un dtour pour choisir le lieu d'abordage: c'tait un
petit promontoire caillouteux,  pente douce. Quoique le mgacros et
calcul sa sortie avec justesse, il eut une hsitation vague, pendant
laquelle le tigre se rapprocha. Enfin l'herbivore s'enleva. Il tait 
vingt coudes quand le tigre atteignit  son tour le sol et fit son
premier bond. Ce bond fut htif, le flin emmla ses pattes, trbucha et
roula: le mgacros avait partie gagne. Il n'y avait qu' rompre la
poursuite; le tigre le comprit et, se souvenant d'une haute silhouette
entrevue pendant la course, il se hta de retraverser la rivire. L'urus
tait encore en vue...

Au passage de la chasse, il avait recul vers la fort. Puis il marqua
une incertitude qui s'accrut  mesure que le grand flin s'loignait et
surtout lorsqu'il disparut parmi les roseaux. L'urus se dcidait
pourtant  la retraite, mais une odeur redoutable frappa sa narine. Il
tendit le cou et, convaincu, chercha une ligne de fuite. Il parvint
ainsi non loin des blocs erratiques o gtaient les Oulhamr: l'effluve
humain lui rappelant une attaque o, jeune et chtif encore, il avait
t bless par un projectile, il dvia de nouveau.

Il trottait maintenant; il allait disparatre dans la futaie, lorsqu'il
s'arrta net: le tigre arrivait  grande allure. Il ne craignait pas que
l'urus, comme le mgacros, lui chappt  la course, mais sa dconvenue
l'impatientait. A la vue du fauve, le taureau sortit d'indcision. Comme
il savait ne pouvoir compter sur la vitesse, il fit face au danger. Tte
basse, creusant la terre, il fut, avec sa large poitrine rousse, ses
yeux de feu violet, un beau guerrier de la fort et de la prairie; une
rage obscure balayait ses craintes; le sang qui lui battait au coeur
tait le sang de la lutte; l'instinct de conservation se transforma en
courage.

Le tigre reconnut la valeur de l'adversaire. Il ne l'attaqua pas
brusquement; il louvoya, avec des rampements de reptile; il attendit le
geste prcipit ou maladroit qui lui permettrait d'enfourcher la croupe,
de rompre les vertbres ou la jugulaire. Mais l'urus, attentif aux
volutions de l'agresseur, prsentait toujours son front compact et ses
cornes aigus...

Soudain, le carnassier s'immobilisa. Les pattes roides, ses grands yeux
jaunes fixes, presque hagards, il regardait s'avancer une bte
monstrueuse. Elle ressemblait au tigre, avec une stature plus haute et
plus compacte; elle rappelait aussi le lion, par sa crinire, son
profond poitrail, sa dmarche grave. Quoiqu'elle arrivt sans arrt,
avec le sens de sa suprmatie, elle montrait l'hsitation de l'animal
qui n'est pas sur son terrain de chasse. Le tigre tait chez lui! Depuis
dix saisons, il dtenait le territoire, et les autres fauves, lopard,
panthre, hyne, y vivaient  son ombre; toute proie tait sienne ds
qu'il l'avait choisie; nulle crature ne se dressait devant lui lorsque,
au hasard des rencontres, il gorgeait l'laphe, le daim, le mgacros,
l'urus, l'aurochs ou l'antilope. L'ours gris avait peut-tre, dans la
saison froide, pass par son domaine, d'autres tigres vivaient au nord,
et des lions dans les contres du fleuve: aucun n'tait venu contester
sa puissance. Et il ne s'tait gar qu'au passage du rhinocros,
invulnrable, ou du mammouth aux pieds massifs, estimant trop rude la
tche de les combattre. Or il ignorait la forme trange qui venait
d'apparatre, et ses sens s'tonnaient.

C'tait une bte trs rare, une bte des anciens ges, dont l'espce
dcroissait depuis des millnaires. Par tout son instinct, le tigre
perut qu'elle tait plus forte, mieux arme, aussi rapide que lui-mme,
mais, par toute son habitude, par sa longue victoire, il se rvoltait
contre la crainte. Son geste traduisit cette double tendance. A mesure
que l'ennemi approchait, il s'cartait plutt qu'il ne reculait; son
attitude restait menaante. Lorsque la distance fut suffisamment
rduite, le lion-tigre enfla sa vaste poitrine et gronda, puis, se
rasant, il excuta son premier bond d'attaque, un bond de vingt-cinq
coudes. Le tigre recula. Au deuxime bond du colosse, il se tourna pour
battre en retraite. Ce mouvement ne fut qu'esquiss. La fureur le
ramena, ses yeux jaunes verdirent; il acceptait le combat. C'est qu'il
n'tait plus seul. Une tigresse venait de surgir sur les herbes; elle
accourait brillante, imptueuse et magnifique, au secours de son mle.

Le lion gant hsita  son tour, il douta de sa force. Peut-tre se
ft-il retir alors, laissant aux tigres leur territoire, si
l'adversaire, surexcit par les miaulements de la tigresse approchante,
n'et fait mine de prendre l'offensive. L'norme flin pouvait se
rsigner  cder la place, mais sa terrible musculature, le souvenir de
tout ce qu'il avait dchir de chairs et broy de membres le forcrent 
punir l'agression. L'espace d'un seul bond le sparait du tigre. Il le
franchit, sans pourtant atteindre au but, car l'autre avait biais et
tentait une attaque de flanc. Le lion des cavernes s'arrta pour
recevoir l'assaut. Griffes et mufles s'emmlrent; on entendit le
claquement des dents dvorantes et les souffles rauques. Plus bas sur
pattes, le tigre cherchait  saisir la gorge de l'ennemi; il fut prs
d'y russir. Des mouvements prcis le rejetrent; il se trouva terrass
sous une patte souveraine, et le lion gant se mit  lui ouvrir le
ventre. Les entrailles jaillirent en lianes bleues, le sang coula
carlate parmi les herbes, une pouvantable clameur fit trembler la
savane. Et le lion-tigre commenait  faire craquer les ctes, lorsque
la tigresse arriva. Hsitante, elle flairait la chair chaude, la dfaite
de son mle; elle poussa un miaulement d'appel.

A ce cri, le tigre se redressa, une suprme onde belliqueuse traversa
son crne, mais au premier pas, ses entrailles tranantes l'arrtrent,
et il demeura immobile, les membres dfaillants, les yeux encore pleins
de vie. La tigresse mesura par l'instinct ce qui restait d'nergie 
celui qui avait si longtemps partag avec elle les proies palpitantes,
veill sur les gnrations, dfendu l'Espce contre les embches
innombrables. Une obscure tendresse secoua ses nerfs rudes; elle sentit,
en bloc, la communaut de leurs luttes, de leurs joies, de leurs
souffrances. Puis la loi de la nature l'amollit; elle sut qu'une force
plus terrible que celle des tigres se tenait devant elle et, frmissante
du besoin de vivre, avec une sourde plainte, un long regard en arrire,
elle s'enfuit vers la futaie.

Le lion gant ne l'y suivit point; il gotait la suprmatie de ses
muscles, il aspirait l'atmosphre du soir, l'atmosphre de l'aventure,
de l'amour et de la proie. Le tigre ne l'inquitait plus; il l'piait,
cependant; il hsitait  l'achever, car il avait l'me prudente et,
vainqueur, craignait d'inutiles blessures...

L'heure rouge tait venue; elle coula par la profondeur des forts,
lente, variable et insidieuse. Les btes diurnes se turent. On entendait
par intervalles le hurlement des loups, l'aboi des chiens, le rire
sarcastique de l'hyne, le soupir d'un rapace, l'appel clapotant des
grenouilles ou le grincement d'une locuste tardive. Tandis que le soleil
mourait derrire un ocan de cimes, la lune immense se hissa sur
l'Orient.

On n'apercevait d'autres btes que les deux fauves: l'urus avait disparu
pendant la lutte; dans les pnombres, mille narines subtiles
connaissaient les prsences redoutables. Le lion gant sentait une fois
de plus la faiblesse de sa force. La proie sans nombre palpitait au fond
des fourrs et des clairires et pourtant, chaque jour, il lui fallait
craindre la famine. Car il portait avec lui son atmosphre: elle le
trahissait plus srement que sa dmarche, que le craquement de la terre,
des herbes, des feuilles et des branches. Elle s'tendait, acre et
froce; elle tait palpable dans les tnbres et jusque sur la face des
eaux, elle tait la terreur et la sauvegarde des faibles. Alors, tout
fuyait, se cachait, s'vanouissait. La terre devenait dserte; il n'y
avait plus de vie; il n'y avait plus de proie; le flin semblait seul au
monde.

Or, dans la nuit approchante, le colosse avait faim. Chass de son
territoire par un cataclysme, il avait pass les rivires et le fleuve,
rd par les horizons inconnus. Et maintenant, une nouvelle aire
conquise par la dfaite du tigre, il tendait la narine, il cherchait
dans la brise l'odeur des chairs parses. Toute proie lui parut
lointaine; il percevait  peine le frlis des bestioles caches par
l'herbe, quelques nids de passereaux, deux hrons juchs  la fourche
d'un peuplier noir, et dont la vigilance ne se ft pas laiss
surprendre, mme si le flin avait pu escalader l'arbre; mais, depuis
qu'il avait atteint toute sa stature, il ne grimpait que sur des troncs
bas et parmi des branches paisses.

La faim le fit se tourner vers cette onde tide qui coulait avec les
entrailles du vaincu; il s'en approcha, il la flaira: elle lui rpugnait
comme un venin. Impatient, il bondit sur le tigre, il lui broya les
vertbres, puis il se mit  rder.

Le profil des pierres erratiques l'attira. Comme elles taient 
l'opposite du vent et que son odorat ne valait pas celui des loups, il
avait ignor la prsence des hommes. Lorsqu'il approcha, il sut que la
proie tait l et l'espoir acclra son souffle.

                   *       *       *       *       *

Les Oulhamr considraient avec une palpitation la haute silhouette du
carnivore. Depuis la fuite du mgacros, toute la lgende sinistre, tout
ce qui fait trembler les vivants avait pass devant leurs prunelles.
Dans le dclin rouge, ils voyaient le lion-tigre tourner autour du
refuge; son mufle fouillait les interstices; ses yeux dardaient des
lueurs d'toiles vertes; tout son tre respirait la hte et la faim.

Quand il arriva devant l'orifice par o s'taient glisss les hommes, il
se baissa; il tenta d'introduire la tte et les paules; et les nomades
doutrent de la stabilit des blocs. A chaque ondulation du grand corps,
Nam et Gaw se recroquevillaient, avec un soupir de dtresse. La haine
animait Naoh, haine de la chair convoite, haine de l'intelligence neuve
contre l'antique instinct et sa puissance excessive. Elle s'accrut
lorsque la brute se mit  gratter la terre. Quoique le lion gant ne ft
pas un animal fouisseur, il savait largir une issue ou renverser un
obstacle. Sa tentative consterna les hommes, si bien que Naoh
s'accroupit et frappa de l'pieu: le fauve, atteint  la tte, poussa un
rauquement furieux et cessa de fouir. Ses yeux phosphorescents
fouillaient la pnombre; nyctalope, il distinguait nettement les trois
silhouettes, plus irritantes d'tre si proches.

Il se remit  rder, ttant les issues; toujours il revenait  celle par
o s'taient introduits les hommes. A la fin, il recommena  fouir: un
nouveau coup d'pieu interrompit sa besogne et le fit reculer, avec
moins de surprise que nagure. Dans sa tte opaque, il conut que
l'entre du repaire tait impossible, mais il n'abandonnait pas la
proie, il gardait l'esprance que, si proche, elle n'chapperait point.
Aprs une dernire aspiration et un dernier regard, il sembla ignorer
l'existence des hommes; il se dirigea vers la fort.

Les trois nomades s'exaltrent; la retraite parut plus sre; ils
aspiraient dlicieusement la nuit: ce fut un de ces instants o les
nerfs ont plus de finesse et les muscles plus d'nergie; des sentiments
sans nombre, soulevant leurs mes indcises, voquaient la beaut
primordiale; ils aimaient la vie et son cadre, ils gotaient quelque
chose faite de toutes choses, un bonheur cr en dehors et au-dessus de
l'action immdiate. Et, comme ils ne pouvaient ni se communiquer une
telle impression, ni mme songer  se la communiquer, ils tournaient
l'un vers l'autre leur rire, cette gaiet contagieuse qui n'clate que
sur le visage des hommes. Sans doute, ils s'attendaient  voir le Lion
Gant revenir, mais n'ayant pas du temps une notion prcise--elle leur
et t funeste--ils gotaient le prsent sans sa plnitude: la dure
qui spare le crpuscule du soir de celui du matin paraissait
inpuisable.

                   *       *       *       *       *

Selon sa coutume, Naoh avait pris la premire veille. Il n'avait pas
sommeil. nerv par la bataille du tigre et du lion gant, il sentit,
lorsque Gaw et Nam furent tendus, s'agiter les notions que la tradition
et l'exprience avaient accumules dans son crne. Elles se liaient
confusment, elles formaient la lgende du Monde. Et dj le monde tait
vaste dans l'intelligence des Oulhamr. Ils connaissaient la marche du
soleil et de la lune, le cycle des tnbres suivant la lumire, de la
lumire suivant les tnbres, de la saison froide alternant avec la
saison chaude; la route des rivires et des fleuves; la naissance, la
vieillesse et la mort des hommes; la forme, les habitudes et la force
des btes innombrables; la croissance des arbres et des herbes, l'art de
faonner l'pieu, la hache, la massue, le grattoir, le harpon, et de
s'en servir; la course du vent et des nuages; le caprice de la pluie et
la frocit de la foudre. Enfin, ils connaissaient le Feu--la plus
terrible et la plus douce des choses vivantes,--assez fort pour dtruire
toute une savane et toute une fort avec leurs mammouths, leurs
rhinocros, leurs lions, leurs tigres, leurs ours, leurs aurochs et
leurs urus.

La vie du Feu avait toujours fascin Naoh. Comme aux btes, il lui faut
une proie: il se nourrit de branches, d'herbes sches, de graisse; il
s'accrot; chaque feu nat d'autres feux; chaque feu peut mourir. Mais
la stature d'un feu est illimite, et, d'autre part, il se laisse
dcouper sans fin; chaque morceau peut vivre. Il dcrot lorsqu'on le
prive de nourriture: il se fait petit comme une abeille, comme une
mouche, et, cependant, il pourra renatre le long d'un brin d'herbe,
redevenir vaste comme un marcage. C'est une bte et ce n'est pas une
bte. Il n'a pas de pattes ni de corps rampant, et il devance les
antilopes; pas d'ailes, et il vole dans les nuages; pas de gueule, et il
souffle, il gronde, il rugit; pas de mains ni de griffes, et il s'empare
de toute l'tendue... Naoh l'aimait, le dtestait et le redoutait.
Enfant, il avait parfois subi sa morsure; il savait qu'il n'a de
prfrence pour personne--prt  dvorer ceux qui l'entretiennent,--plus
sournois que l'hyne, plus froce que la panthre. Mais sa prsence est
dlicieuse; elle dissipe la cruaut des nuits froides, repose des
fatigues et rend redoutable la faiblesse des hommes.

Dans la pnombre des pierres basaltiques, Naoh, avec un doux dsir,
voyait le brasier du campement et les lueurs qui effleuraient le visage
de Gammla. La lune montante lui rappelait la flamme lointaine. De quel
lieu de la terre la lune jaillit-elle, et pourquoi, comme le soleil, ne
s'teint-elle jamais? Elle s'amoindrit; il y a des soirs o elle n'est
plus qu'un feu chtif comme celui qui court le long d'une brindille.
Puis elle se ranime. Sans doute, des Hommes-Cachs s'occupent de son
entretien et la nourrissent selon les poques... Ce soir, elle est dans
sa force: d'abord aussi haute que les arbres, elle diminue, mais luit
davantage, tandis qu'elle monte dans le ciel. Les Hommes-Cachs ont d
lui donner du bois sec en abondance.

Tandis que le fils du Lopard rve  ces choses, les btes nocturnes
vont  leur aventure. Des silhouettes furtives glissent sur les herbes.
Il discerne des musaraignes, des gerboises, des agoutis, des fouines
lgres, des belettes au corps de reptile; puis vient un laphe  dix
cors qui file,  contre-lune, comme une sagaie. Naoh observe ses jambes
sches, son corps couleur de terre et de chne, les ramures qu'il
incline sur le col.--Il a disparu; des loups montrent leurs ttes
rondes, leurs gueules fines, leurs pattes nettes et vives. Le ventre est
ple, les flancs et le dos roussissent, puis une bande noirtre dessine
les vertbres; des muscles forts gonflent la nuque, toute l'allure
dcle quelque chose de sournois, de judicieux et de complexe, que
souligne l'obliquit du regard. Ils flairent l'laphe, mais lui-mme,
dans l'humidit des pnombres, a reu avis de leur approche et son
avance est considrable. Les narines intelligentes discernent la
dcroissance continue des effluves: les loups savent que l'herbivore
gagne de l'espace. Pourtant, ils franchissent la savane, jusqu'au
couvert o les plus lestes pntrent. La poursuite parat inutile. Tous
reviennent  pas lents, dus, quelques-uns hurlent et gmissent. Puis
les narines se remettent  explorer l'atmosphre. Elles ne relvent rien
de prochain, sinon le cadavre du tigre et les hommes cachs parmi les
pierres: une proie trop redoutable et une chair que, malgr leur
gloutonnerie, les loups trouvent rpugnante.

Ils s'en approchent, cependant, aprs avoir contourn le gte des
hommes.

                   *       *       *       *       *

D'abord, les loups rdrent autour de la carcasse, avec cette prudence
excessive qui ne laisse rien au hasard. Enfin, les impatients se
risqurent. Ils portrent leurs gueules prs de la tte du tigre, prs
du grand mufle entrouvert, par o soufflait nagure une vie empeste et
formidable; explorant le corps, ils lchrent les plaies rouges.
Toutefois, aucun ne se dcidait  porter la dent sur cette chair pre,
pleine de poison, pour qui seuls les estomacs du vautour et de l'hyne
ont assez de vhmence.

Une clameur accrut leur incertitude--des plaintes, des hurles, des
ricanements. Six hynes surgirent au clair de lune. Elles progressaient
d'une allure quivoque, avec leurs avant-trains robustes, leurs torses
qui s'abaissent et s'effilent pour finir par des pattes grles.
Cagneuses, le museau court et d'une puissance  broyer les os des lions,
la prunelle triangulaire, l'oreille pointue et la crinire rude, elles
viraient, biaisaient ou sautelaient comme des locustes. Les loups
sentirent s'accrotre la puanteur affreuse de leurs glandes.

C'taient des rdeuses de haute stature qui, par la force norme de
leurs mchoires, eussent tenu tte aux tigres. Mais elles ne faisaient
face qu'accules, ce qui n'arrivait gure, aucun rdeur ne recherchant
leur chair ftide et les autres mangeurs de charognes tant plus faibles
qu'elles. Quoiqu'elles connussent leur supriorit sur les loups, elles
hsitaient, elles tournaient dans la lueur nocturne, approchant et
reculant, enflant, par intervalles, des clameurs dchirantes. A la fin,
elles montrent  l'assaut toutes ensemble.

Les loups ne tentrent aucune rsistance, mais, srs d'tre les plus
agiles, ils demeuraient  courte distance. Parce qu'elle leur chappait,
ils regrettrent la proie ddaigne. Ils rdaient autour des hynes avec
des hurlements soudains, avec des feintes d'attaque, avec des gestes
malicieux, contents d'inquiter les ennemies.

Elles, sombres et grondantes, attaquaient la carcasse: elles l'eussent
voulue putride, grouillante, mais leurs derniers repas avaient t
pauvres, et la prsence des loups excitait leur voracit! Elles
savourrent d'abord les entrailles; broyant les ctes de leurs dents
indestructibles, elles extirprent le coeur, les poumons, le foie et la
langue rpeuse, que l'agonie avait fait saillir. C'tait tout de mme la
volupt de refaire la chair vive avec la chair morte, la douceur de se
repatre au lieu de rder le ventre vide et la tte inquite. Les loups
le comprenaient bien, eux qui pourchassaient en vain, depuis le
crpuscule, les manations de l'air et du sol.

Dans leur fureur due, plusieurs allrent flairer les blocs erratiques.
L'un d'eux glissa sa tte par une ouverture; Naoh, avec ddain, lui
allongea un coup d'pieu. Atteint  l'paule, la bte sautillait sur
trois pattes, avec un hurlement lamentable. Alors, tous clamrent, de
faon clatante et farouche, o la menace tait un simulacre. Leurs
corps roux oscillaient dans le clair de lune, leurs yeux reluisaient de
l'ardeur et de la crainte de vivre, leurs dents jetaient des lueurs
d'cume, tandis que leurs pattes fines rasaient le sol, avec un petit
bruit frissonnant, ou se roidissaient dans l'attente: le dsir de se
repatre devenait insupportable. Mais, sachant que, derrire le basalte,
gtaient des tres astucieux et solides, qui ne succomberaient que par
surprise, ils cessrent leur rderie. Agglomrs en conseil de chasse,
ils changrent des rumeurs et des gestes, plusieurs assis sur leur
train arrire, la gueule en attente, certains agits, s'entre-frottant
les chines. Les vieux appelaient l'attention, surtout un grand loup au
pelage blme, aux dents d'ocre: on l'coutait, on le regardait, on le
flairait avec dfrence.

Naoh ne doutait pas qu'ils eussent un langage: ils s'entendent pour
dresser des embuscades, cerner la proie, se relayer pendant les
poursuites, partager le butin. Il les considrait avec curiosit, comme
il et considr des hommes; il cherchait  deviner leur projet.

Une troupe passa la rivire  la nage; les autres s'parpillrent sous
le couvert. On n'entendit plus que les hynes acharnes sur le cadavre
du tigre.

La lune, moins vaste et plus lumineuse, alanguissait les toiles; les
plus faibles demeuraient invisibles, les brillantes semblaient mal
allumes et comme noyes sous une onde; une torpeur quivoque couvrait
la fort et la savane. Parfois une effraie sillonnait l'atmosphre
bleue, extraordinairement silencieuse sur ses ailes d'ouate, parfois les
raines clapotaient en bandes, poses sur les feuilles des nymphas ou
hisses sur les ragots; les noctuelles, s'lanant en courses
tremblotantes, se heurtaient  quelque chauve-souris soubresautant 
travers les pnombres.

Enfin, des hurlements retentirent. Ils se rpondaient le long de la
rivire et dans les profondeurs des fourrs; Naoh sut que les loups
avaient cern une proie. Il n'attendit pas longtemps pour en avoir la
certitude. Une bte jaillit sur la plaine. On et dit un cheval au
poitrail troit; une raie brune soulignait son chine. Elle s'lanait,
avec la vlocit des laphes, suivie de trois loups qui, moins lestes
qu'elle, n'auraient pu compter que sur leur endurance ou sur un accident
pour la rattraper. D'ailleurs, ils ne donnaient pas toute leur vitesse,
ils continuaient  rpondre aux hurlements de leurs compagnons
embchs.--Bientt ceux-ci surgirent; l'hmione se vit investi. Il
s'arrta, tremblant sur ses jarrets, explorant l'horizon avant de
prendre un parti. Toutes les issues taient barres, sauf au nord, o
l'on n'apercevait qu'un vieux loup gris. La bte traque choisit cette
voie. Le vieux loup, impassible, la laissa venir. Quand elle fut proche
et qu'elle se disposa  filer en oblique, il poussa un hurlement grave.
Alors, sur un tertre, trois autres loups se montrrent.

L'hmione s'arrta avec un long gmissement. Il sentit tout autour de
lui la mort et la douleur. L'tendue tait close, o son corps agile
avait su djouer tant de convoitises: sa ruse, ses pieds lgers, sa
force, dfaillaient ensemble. Il tourna plusieurs fois la tte vers ces
tres qui ne vivent ni des herbes ni des feuilles, mais de la chair
vivante; il les implora obscurment. Eux, changeant des clameurs,
resserraient le cercle; leurs yeux dardaient trente foyers de meurtre:
ils affolaient la proie, craignant ses durs sabots de corne; ceux de
face mimaient des attaques, afin qu'elle cesst de surveiller ses
flancs... Les plus proches furent  quelques coudes. Alors, dans un
sursaut, recourant une fois encore aux pattes libratrices, la bte
vaincue se lana perdument pour rompre l'treinte et la dpasser. Elle
renversa le premier loup, fit trbucher le deuxime: l'enivrant espace
fut ouvert devant elle. Un nouveau fauve survenant  l'improviste,
bondit aux flancs de la fugitive; d'autres enfoncrent leurs dents
tranchantes. Dsesprment, elle rua; un loup, la mchoire rompue, roula
parmi les herbes; mais la gorge de l'hmione s'ouvrit, ses flancs
s'empourprrent, deux jarrets claqurent au choc des canines; il
s'abattit sous une grappe de gueules qui le dvoraient vivant.

Quelque temps, Naoh contempla ce corps d'o jaillissaient encore des
souffles, des plaintes, la rvolte contre la mort. Avec des grondements
de joie, les loups happaient la chair tide et buvaient le sang chaud;
la vie entrait sans arrt dans les ventres insatiables. Parfois, avec
inquitude, quelque vieux se tournait vers la troupe des hynes: elles
eussent prfr cette proie plus tendre et moins vnneuse, mais elles
savaient que les btes timides deviennent braves pour dfendre ce
qu'elles doivent  leur effort; elles n'avaient pas ignor la poursuite
de l'hmione et la victoire des loups. Elles se rsignrent  la dure
carcasse du tigre.

La lune fut  mi-route du znith. Naoh s'tant assoupi, Gaw avait pris
la veille; on entrevoyait confusment la rivire coulant dans le vaste
silence. Le trouble revint; les futaies rugirent, les arbustes
craqurent, les loups et les hynes levrent tous ensemble leurs gueules
sanglantes, et Gaw, avanant sa tte dans l'ombre des pierres, darda son
oue, sa vue et son flair... Un cri d'agonie, un grondement bref, puis
des branches s'cartrent. Le Lion Gant sortit de la fort, avec un
daim aux mchoires. Prs de lui, humble encore, mais dj familire, la
tigresse se coulait comme un gigantesque reptile. Tous deux s'avancrent
vers le refuge des hommes.

Saisi de crainte, Gaw toucha l'paule de Naoh. Les nomades pirent
longtemps les deux fauves: le lion-tigre dchirait la proie d'un geste
continu et large, la tigresse avait des incertitudes, des peurs subites,
des regards obliques vers celui qui avait terrass son mle. Et Naoh
sentit une grande apprhension resserrer sa poitrine et ralentir son
souffle.




V

SOUS LES BLOCS ERRATIQUES


Quand le matin erra sur la terre, le Lion Gant et la tigresse taient
toujours l. Ils sommeillaient auprs de la carcasse du daim, dans un
rai de soleil ple. Et les trois hommes, ensevelis sous le refuge de
pierre, ne pouvaient dtourner leurs yeux des voisins formidables. Une
gaiet heureuse descendait sur la fort, la savane et la rivire. Les
hrons conduisaient leurs hronneaux  la pche; un clair de nacre
prcdait la plonge des grbes;  tous les dtours de l'herbe et de la
branche rdaient les oisillons. Un miroitement brusque signalait le
martin-pcheur; le geai talait sa robe bleue, argentine et rousse, et
parfois, la pie goguenarde, jacassant sur une fourche, balanait sa
queue d'o semblaient alternativement jaillir l'ombre et la lumire.
Cependant, freux et corneilles croassaient sur les squelettes de
l'hmione et du tigre: dsappoints devant ces ossements o ne demeurait
aucun filandre, ils partaient, en vols obliques, vers les restes du
daim. L, deux pais vautours cendrs barraient la route. Ces btes au
col chauve, aux yeux d'eau palustre, n'osaient toucher  la proie des
flins. Elles tournaient, elles biaisaient, elles dardaient leur bec aux
narines puantes et le retiraient, avec un dandinement stupide ou de
brusques essors. Puis, immobiles, elles semblaient plonges dans un
rve, inopinment rompu d'un sursaut de la tte. A part la rousseur
mobile d'un cureuil, tout de suite noye dans les feuilles, on
n'entrevoyait point de mammifres: l'odeur des grands flins les
maintenait dans la pnombre ou tapis au fond d'abris srs.

Naoh croyait que le souvenir des coups d'pieu avait ramen le Lion
Gant; il regrettait cette action inutile. Car l'Oulhamr ne doutait pas
que les fauves sauraient se comprendre et qu'ainsi chacun veillerait 
son tour prs du refuge. Des rcits roulaient par sa cervelle o
clataient la rancune et la tnacit des btes offenses par l'homme.
Parfois la fureur enflait sa poitrine; il se levait en brandissant sa
massue ou sa hache. Cette colre s'apaisait vite: malgr sa victoire sur
l'ours gris, il estimait l'homme infrieur aux grands carnassiers. La
ruse, qui avait russi dans la pnombre de la grotte, ne russirait pas
avec le Lion Gant ni avec la tigresse. Pourtant, il n'entrevoyait pas
d'autre fin que le combat: il faudrait, ou mourir de faim sous les
pierres, ou profiter du moment o la tigresse serait seule. Pourrait-il
compter entirement sur Nam et sur Gaw?

Il se secoua, comme s'il avait froid, il vit les yeux de ses compagnons
fixs sur lui. Sa force prouva le besoin de les rassurer:

--Nam et Gaw ont chapp aux dents de l'ours: ils chapperont aux
griffes du Lion Gant!

Les jeunes Oulhamr tournaient leurs faces vers l'pouvantable couple
endormi.

Naoh rpondit  leur pense:

--Le Lion Gant et la tigresse ne seront pas toujours ensemble. La faim
les sparera. Quand le lion sera dans la fort, nous combattrons, mais
Nam et Gaw devront obir  mon commandement.

La parole du chef gonfla d'espoir la chair des jeunes hommes; et la
destruction mme, s'ils combattaient avec Naoh, semblait moins
redoutable.

Le fils du Peuplier, plus prompt  s'exprimer, cria:

--Nam obira jusqu' la mort!

L'autre leva les deux bras:

--Gaw ne craint rien avec Naoh.

Le chef les regardait avec douceur; ce fut comme si l'nergie du monde
descendait dans leurs poitrines, avec des sensations innombrables, dont
aucune ne rencontrait de mots pour s'exprimer, et, poussant le cri de
guerre, Nam et Gaw brandissaient leurs haches.

Au bruit, les flins tressautrent; les nomades hurlrent plus fort, en
signe de dfi; les fauves expiraient des feulements de colre... Tout
retomba dans le calme. La lumire tourna sur la fort; le sommeil des
flins rassurait les btes agiles qui, furtivement, passaient le long de
la rivire; les vautours,  longs intervalles, happaient quelques
lambeaux de chair; la corolle des fleurs se haussait vers le soleil; la
vie s'exhalait si tenace et si innombrable qu'elle semblait devoir
s'emparer du firmament.

Les trois hommes attendaient, avec la mme patience que les btes. Nam
et Gaw s'endormaient par intervalles. Naoh reprenait des projets fuyants
et monotones comme des projets de mammouths, de loups ou de chiens. Ils
avaient encore de la chair pour un repas, mais la soif commenait  les
tourmenter: toutefois, elle ne deviendrait intolrable qu'aprs
plusieurs jours.

Vers le crpuscule, le Lion Gant se dressa. Dardant un regard de feu
sur les blocs erratiques, il s'assura de la prsence des ennemis. Sans
doute n'avait-il plus un souvenir exact des vnements, mais son
instinct de vengeance se rallumait et s'entretenait  l'odeur des
Oulhamr; il souffla de colre et fit sa ronde devant les interstices du
refuge. Se souvenant enfin que le fort tait inabordable et qu'il en
jaillissait des griffes, il cessa de rder, il s'arrta prs de la
carcasse du daim, dont les vautours avaient pris peu de chose. La
tigresse y tait dj. Ils ne mirent gure de temps  dvorer les
restes, puis le grand lion tourna vers la tigresse son crne rougetre.
Quelque chose de tendre mana de la bte farouche,  quoi la tigresse
rpondit par un miaulement, son long corps coul dans l'herbe. Le
Lion-Tigre, frottant son mufle contre l'chine de sa compagne, la lcha
d'une langue rpeuse et flexible. Elle se prtait  la caresse, les yeux
entreclos, pleins de lueurs vertes; puis elle fit un bond en arrire,
son attitude devint presque menaante. Le mle gronda--un grondement
assourdi et clin--tandis que la tigresse jouait dans le crpuscule. Les
lueurs oranges lui donnaient l'aspect de quelque flamme dansante; elle
s'aplatissait comme une immense couleuvre, rampait dans l'herbe et s'y
cachait, repartait en bonds immenses.

Son compagnon, d'abord immobile, roidi sur ses pattes noirtres, les
yeux rougis de soleil, se rua vers elle. Elle s'enfuit, elle se glissa
dans un bouquet de frnes, o il la suivit en rampant.

Et Nam, ayant vu disparatre les fauves, dit:

--Ils sont partis... il faut passer la rivire.

--Nam n'a-t-il plus d'oreilles et plus de flair? rpliqua Naoh. Ou
croit-il pouvoir bondir plus vite que le Lion Gant?

Nam baissa la tte: un souffle caverneux s'levait parmi les frnes, qui
donnait aux paroles du chef une signification imprieuse. Le guerrier
reconnut que le pril tait aussi proche que lorsque les carnivores
dormaient devant les blocs basaltiques.

Nanmoins, quelque esprance demeurait au coeur des Oulhamr: le
Lion-Tigre et la tigresse, par leur union mme, sentiraient davantage le
besoin d'un repaire. Car les grands fauves gtent rarement sur la terre
nue, surtout dans la saison des pluies.

Lorsque les trois hommes virent le brasier du soleil descendre vers les
tnbres, ils conurent la mme angoisse secrte qui, dans le vaste pays
des arbres et des herbes, agite les herbivores. Elle s'accrut quand
leurs ennemis reparurent. La dmarche du Lion Gant tait grave, presque
lourde; la tigresse tournait autour de lui dans une gaiet formidable.
Ils revinrent flairer la prsence des hommes au moment o croulait
l'astre rouge, o un frisson immense, des voix affames s'levaient sur
la plaine: les gueules monstrueuses passaient et repassaient devant les
Oulhamr, les yeux de feu vert dansaient comme des lueurs sur un
marcage. Enfin le lion-tigre s'accroupit, tandis que sa compagne se
glissait dans les herbes et allait traquer des btes parmi les buissons
de la rivire.

De grosses toiles s'allumrent dans les eaux du firmament. Puis,
l'tendue palpita tout entire de ces petits feux immuables et
l'archipel de la voie lacte prcisa ses golfes, ses dtroits, ses les
claires.

Gaw et Nam ne regardaient gure les astres, mais Naoh n'y tait pas
insensible. Son me confuse y puisait un sens plus aigu de la nuit, des
tnbres et de l'espace. Il croyait que la plupart apparaissaient
seulement comme une poudre de brasier, variables chaque nuit, mais
quelques-uns revenaient avec persistance. L'inactivit o il vivait
depuis la veille mettant en lui quelque nergie perdue, il rvait devant
la masse noire des vgtaux et les lueurs fines du ciel. Et dans son
coeur quelque chose s'exaltait, qui le mlait plus troitement  la
terre.

La lune coula dans les ramures. Elle clairait le Lion Gant accroupi
parmi les herbes hautes et la tigresse qui, rdant de la savane  la
fort, cherchait  rabattre quelque bte. Cette manoeuvre inquitait le
chef.

Cependant, la tigresse finit par avancer tellement sous le couvert qu'on
aurait pu livrer combat  son compagnon. Si la force de Nam et de Gaw
avait t comparable  la sienne, Naoh aurait peut-tre risqu
l'aventure. Il souffrait de la soif. Nam en souffrait davantage: encore
que ce ne ft pas son tour de veille, il ne pouvait dormir. Le jeune
Oulhamr ouvrait dans la pnombre des yeux de fivre; Naoh lui-mme tait
triste. Il n'avait jamais senti aussi longue la distance qui le sparait
de la horde, de cette petite le d'tres, hors de laquelle il se perdait
dans la cruelle immensit. La figure des femmes flottait autour de lui
comme une force plus douce, plus sre, plus durable que celle des
mles...

                   *       *       *       *       *

Dans son rve, il s'endormit de ce sommeil de veille que la plus lgre
approche dissipe. Le temps passa sous les toiles. Naoh ne s'veilla
qu'au retour de la tigresse. Elle ne ramenait pas de proie; elle
semblait lasse. Le Lion-Tigre, s'tant lev, la flaira longuement et se
mit en chasse  son tour. Lui aussi suivit le bord de la rivire, se
tapit dans les buissons, prolongea sa course dans la fort. Naoh
l'piait avidement. Souvent, il faillit veiller les autres (Nam avait
succomb au sommeil), mais un instinct sr l'avertissait que la brute
n'tait pas assez loigne encore. Enfin, il se dcida, il toucha
l'paule de ses compagnons, et lorsqu'ils furent debout, il murmura:

--Nam et Gaw sont-ils prts  combattre?

Ils rpondirent:

--Le fils du Saga suivra Naoh!

--Nam combattra de l'pieu et du harpon.

Les jeunes guerriers considrrent la tigresse. Quoique la bte ft
toujours couche, elle ne dormait point:  quelque distance, le dos
tourn aux blocs basaltiques, elle guettait. Or Naoh, pendant sa veille,
avait silencieusement dblay la sortie. Si l'attention de la tigresse
s'veillait tout de suite, un seul homme, deux au plus auraient le temps
de surgir du refuge. S'tant assur que les armes taient en tat, Naoh
commena par pousser dehors son harpon et sa massue, puis il se coula
avec une prudence infinie. La chance le favorisa: des hurlements de
loups, des cris de hulotte couvrirent le bruit lger du corps frlant la
terre. Naoh se trouva sur la prairie, et dj la tte de Gaw arrivait 
l'ouverture. Le jeune guerrier sortit d'un mouvement brusque; la
tigresse se retourna et regarda fixement les nomades. Surprise, elle
n'attaqua pas tout de suite, si bien que Nam put arriver  son tour.
Alors seulement la tigresse fit un bond, avec un miaulement d'appel;
puis, elle continua de se rapprocher des hommes, sans hte, sre qu'ils
ne pourraient chapper. Eux, cependant, avaient lev leurs sagaies. Nam
devait lancer la sienne tout d'abord, puis Gaw, et tous deux viseraient
aux pattes. Le fils du Peuplier profita d'un moment favorable. L'arme
siffla; elle atteignit trop haut, prs de l'paule. Soit que la distance
ft excessive, soit que la pointe et gliss de biais, la tigresse ne
parut ressentir aucune douleur: elle gronda et hta sa course. Gaw, 
son tour, lana le trait. Il manqua la bte qui avait fait un cart.
C'tait au tour de Naoh. Plus fort que ses compagnons, il pouvait faire
une blessure profonde. Il lana le trait alors que la tigresse n'tait
qu' vingt coudes; il l'atteignit  la nuque. Cette blessure n'arrta
pas la bte, qui prcipita son lan.

Elle arriva sur les trois hommes comme un bloc: Gaw croula, atteint d'un
coup de griffe sur la mamelle. Mais la pesante massue de Naoh avait
frapp; la tigresse hurlait, une patte rompue, tandis que le fils du
Peuplier attaquait avec son pieu. Elle ondula avec une vitesse
prodigieuse, aplatit Nam contre le sol, et se dressa sur ses pattes
d'arrire pour saisir Naoh. La gueule monstrueuse fut sur lui, un
souffle brlant et ftide; une griffe le dchirait... La massue
s'abattit encore. Hurlant de douleur, le fauve eut un vertige qui permit
au nomade de se dgager et de disloquer une deuxime patte. La tigresse
tournoya sur elle-mme, cherchant une position d'quilibre, happant dans
le vide, tandis que la massue cognait sans relche sur les membres. La
bte tomba, et Naoh aurait pu l'achever, mais les blessures de ses
compagnons l'inquitrent. Il trouva Gaw debout, le torse rouge du sang
qui jaillissait de sa mamelle: trois longues plaies rayaient la chair.
Quant  Nam, il gisait tourdi, avec des plaies qui semblaient lgres;
une douleur profonde s'tendait dans sa poitrine et dans ses reins; il
ne pouvait se relever. Aux questions de Naoh, il rpondit ainsi qu'un
homme  moiti endormi.

Alors le chef demanda:

--Gaw peut-il venir jusqu' la rivire?

--Gaw ira jusqu' la rivire, murmura le jeune Oulhamr.

Naoh se coucha et colla son oreille contre la terre, puis il aspira
longuement l'espace. Rien ne rvlait l'approche du Lion Gant et,
comme, aprs la fivre du combat, la soif devenait intolrable, le chef
prit Nam dans ses bras et le transporta jusqu'au bord de l'eau. L, il
aida Gaw  se dsaltrer, but lui-mme abondamment et abreuva Nam en lui
versant l'eau du creux de sa main entre les lvres. Ensuite, il reprit
le chemin des blocs basaltiques, avec Nam contre sa poitrine et
soutenant Gaw qui trbuchait.

Les Oulhamr ne savaient gure soigner les blessures: ils les
recouvraient de quelques feuilles qu'un instinct, moins humain
qu'animal, leur faisait choisir aromatiques. Naoh ressortit pour aller
chercher des feuilles de saule et de menthe qu'il appliqua, aprs les
avoir crases, sur la poitrine de Gaw. Le sang coulait plus faiblement,
rien n'annonait que les plaies fussent mortelles. Nam sortait de sa
torpeur, quoique ses membres, ses jambes surtout, demeurassent inertes.
Et Naoh n'oublia pas les paroles utiles:

--Nam et Gaw ont bien combattu... Les fils des Oulhamr proclameront leur
courage...

Les joues des jeunes hommes s'animrent, dans la joie de voir, une fois
encore, leur chef victorieux.

--Naoh a abattu la tigresse, murmura le fils du Saga d'une voix creuse,
comme il avait abattu l'ours gris!

--Il n'y a pas de guerrier aussi fort que Naoh! gmissait Nam.

Alors, le fils du Lopard rpta la parole d'esprance avec tant de
force que les blesss sentirent la douceur de l'avenir:

--Nous ramnerons le Feu!

Et il ajouta:

--Le Lion Gant est encore loin... Naoh va chercher la proie.

Naoh allait et revenait par la plaine, surtout prs de la rivire.
Quelquefois il s'arrtait devant la tigresse. Elle vivait. Sous la chair
saignante, les yeux brillaient intacts: elle piait le grand nomade se
mouvant autour d'elle. Les plaies du flanc et du dos taient lgres,
mais les pattes ne pourraient gurir qu'aprs beaucoup de temps.

Naoh s'arrtait auprs de la vaincue; comme il lui accordait des
impressions semblables  celles d'un homme, il criait:

--Naoh a rompu les pattes de la tigresse!... Il l'a rendue plus faible
qu'une louve!

A l'approche du guerrier, elle se soulevait avec un rauquement de colre
et de crainte. Il levait sa massue:

--Naoh peut tuer la tigresse, et la tigresse ne peut pas lever une seule
de ses griffes contre Naoh!

Un bruit confus s'entendit. Naoh rampa dans l'herbe haute. Et des biches
parurent, fuyant des chiens encore invisibles, dont on entendait
l'aboiement. Elles bondirent dans l'eau, aprs avoir flair l'odeur de
la tigresse et de l'homme, mais le dard de Naoh siffla; l'une des
biches, atteinte au flanc, driva. En quelques brasses, il l'atteignit.
L'ayant acheve d'un coup de massue, il la chargea sur son paule et
l'emporta vers le refuge, au grand trot, car il flairait le pril
proche... Comme il se glissait parmi les pierres, le Lion Gant sortit
de la fort.




VI

LA FUITE DANS LA NUIT


Six jours avaient pass depuis le combat des nomades et de la tigresse.
Les blessures de Gaw se cicatrisaient, mais le guerrier n'avait pu
reprendre encore la force coule avec le sang. Pour Nam, s'il ne
souffrait plus, une de ses jambes restait lourde. Naoh se rongeait
d'impatience et d'inquitude. Chaque nuit, le Lion Gant s'absentait
davantage, car les btes connaissaient toujours mieux sa prsence: elle
imprgnait les pnombres de la fort, elle rendait effrayants les bords
de la rivire. Comme il tait vorace et qu'il continuait  nourrir la
tigresse, sa tche tait pre: souvent tous deux enduraient la faim;
leur vie tait plus misrable et plus inquite que celle des loups.

La tigresse gurissait; elle rampait sur la savane avec tant de lenteur
et des pattes si malhabiles que Naoh ne s'loignait gure pour lui crier
sa dfaite. Il se gardait de la tuer, puisque le soin de la nourrir
fatiguait son compagnon et prolongeait ses absences. Et il s'tablissait
une habitude entre l'homme et la bte mutile. D'abord, les images du
combat, se ravivant en elle, soulevaient sa poitrine de colre et de
crainte. Elle coutait haineusement la voix articule de l'homme, cette
voix irrgulire et variable, si diffrente des voix qui rauquent,
hurlent ou rugissent, elle dressait sa tte trapue et montrait les armes
formidables qui garnissaient ses mchoires.

Lui, faisant tournoyer sa massue ou levant sa hache, rptait:

--Que valent maintenant les griffes de la tigresse? Naoh peut lui briser
les dents avec la massue, lui ouvrir le ventre avec l'pieu. La tigresse
n'a pas plus de force contre Naoh que le daim ou le saga!

Elle s'accoutumait aux discours, au tournoiement des armes; elle fixait
la lumire verte de ses yeux, dj rouverts, sur la singulire
silhouette verticale. Et quoiqu'elle se souvnt des coups terribles de
la massue, elle ne redoutait plus d'autres coups, la nature des tres
tant de croire  la persistance de ce qu'ils voient se renouveler.
Puisque, chaque fois, Naoh levait sa massue sans l'abattre, elle
s'attendait qu'il ne l'abattrait point. Comme, d'autre part, elle avait
connu que l'homme tait redoutable, elle ne le considrait plus comme
une proie, elle se familiarisait simplement avec sa prsence, et la
familiarit sans but, pour toutes les btes, est une sorte de sympathie.
Naoh,  la fin, trouvait plaisir  laisser vivre la fline: sa victoire
en tait plus continue et plus sre. Et, par l, lui aussi ressentait
pour elle un confus attachement.

Le temps vint o, pendant l'absence du Lion Gant, Naoh ne se rendit
plus seul  la rivire: Gaw s'y tranait aprs lui. Lorsqu'ils avaient
bu, ils rapportaient  boire pour Nam dans une corce creuse. Or, le
cinquime soir, la tigresse avait ramp au bord de l'eau,  l'aide de
son corps plutt qu'avec ses pattes, et elle buvait pniblement, car la
rive s'inclinait. Naoh et Gaw se mirent  rire.

Le fils du Lopard disait:

--Une hyne est maintenant plus forte que la tigresse... Les loups la
tueraient!

Puis, ayant empli d'eau l'corce creuse, il se plut, par bravade,  la
poser devant la tigresse. Elle feula doucement, elle but. Cela divertit
les nomades, si bien que Naoh recommena. Ensuite, il s'cria avec
moquerie:

--La tigresse ne sait plus boire  la rivire!

Et son pouvoir lui plaisait.

                   *       *       *       *       *

C'est le huitime jour que Nam et Gaw se crurent assez forts pour
franchir l'tendue et que Naoh prpara la fuite pour la nuit prochaine.
Cette nuit descendit, humide et pesante: le crpuscule d'argile rouge
trana longtemps au fond du ciel; les herbes et les arbres ployaient
sous la bruine; les feuilles tombaient avec un bruit d'ailes chtives et
une rumeur d'insectes. De grandes lamentations s'levaient de la
profondeur des futaies et des brousses grelottantes, car les fauves
taient tristes et ceux qui n'avaient pas faim se terraient dans leur
repaire.

Tout l'aprs-midi, le Lion-Tigre montra du malaise; il sortait de son
sommeil avec un frmissement: l'image d'un abri solide, telle la caverne
o il avait vcu avant le cataclysme, traversait sa mmoire. Il avait
choisi un creux sur la savane, il l'avait en partie amnag pour lui et
la tigresse, mais il n'y vivait pas  l'aise. Naoh songeait que, sans
doute, cette nuit, en mme temps qu'il partirait en chasse, il
rechercherait quelque gte. Son absence serait longue. Les Oulhamr
auraient le temps de franchir la rivire; la bruine favoriserait leur
retraite: elle dtrempait la terre, elle effaait l'odeur des traces,
que le Lion Gant ne suivait pas avec subtilit.

Peu aprs le crpuscule, le flin commena de roder. D'abord, il explora
le voisinage, il s'assura qu'aucune proie n'tait proche, puis, comme
les autres soirs, il s'enfona dans la fort. Naoh attendit, incertain,
car l'odeur trop humide des vgtaux ne laissait pas facilement
transparatre celle des fauves; le bruit des feuilles et des gouttes
d'eau dispersait l'oue. A la fin, il donna le signal, prenant la tte
de l'expdition, tandis que Nam et Gaw suivaient  droite et  gauche.
Cette disposition permettait de mieux prvoir les approches et rendait
les nomades plus circonspects. Il fallait d'abord franchir la rivire.
Naoh, pendant ses sorties, avait dcouvert un endroit guable jusque
vers le milieu du courant. Ensuite, il fallait nager vers un roc, o le
gu recommenait. Avant d'entreprendre la traverse, les guerriers
brouillrent leurs traces; ils tournrent quelque temps auprs de la
rivire, coupant et reprenant les lignes, s'arrtant et pitinant de
manire  renforcer l'empreinte de leur passage. Il fallait se garder
aussi de prendre directement le gu: ils le gagnrent  la nage.

Sur l'autre rive, ils recommencrent d'entrecroiser leurs pas, dcrivant
de longs lacets et des courbes capricieuses, puis ils sortirent de ces
mandres sur des amas d'herbes arraches dans la savane. Ils posaient
ces amas deux par deux, ils les retiraient  mesure: c'tait un
stratagme par quoi l'homme dpassait l'laphe le plus subtil et le loup
le plus sagace. Quand ils eurent franchi trois ou quatre cent coudes,
ils crurent avoir assez fait pour dcourager la poursuite et ils
continurent le voyage en ligne droite.

Ils avancrent quelque temps en silence puis Nam et Gaw
s'interpellrent, tandis que Naoh dressait l'oreille. Au loin, un
rauquement avait retenti: il se rpta trois fois, suivi d'un long
miaulement.

Nam dit:

--Voici le Lion Gant!

--Marchons plus vite! murmura Naoh.

Ils firent une centaine de pas, sans que rien troublt la paix des
tnbres; ensuite la voix tonna, plus proche.

--Le Lion Gant est au bord de la rivire!

Ils htrent encore leur marche: maintenant les rugissements se
suivaient, saccads, stridents, pleins de colre et d'impatience. Les
nomades connurent que la bte courait  travers leurs traces
enchevtres: leur coeur frappait contre leur poitrine comme le bec du
pic contre l'corce des arbres; ils se sentirent nus et faibles devant
la masse pesante de l'ombre. D'autre part, cette ombre les rassurait,
elle les mettait  l'abri mme du regard des nocturnes. Le Lion Gant ne
pouvait les suivre qu' la piste, et, s'il traversait la rivire, il se
retrouverait aux prises avec la ruse des hommes, il ignorerait par o
ils avaient pass.

Un rugissement formidable raya l'tendue; Nam et Gaw se rapprochrent de
Naoh:

--Le Grand Lion a pass l'eau! murmura Gaw.

--Marchez! rpondit imprieusement le chef, tandis que lui-mme
s'arrtait et se couchait pour mieux entendre les vibrations de la
terre. Coup sur coup, d'autres clameurs clatrent.

Naoh, se relevant, cria:

--Le Grand Lion est encore sur l'autre rive!

La voix grondante dcroissait; la bte avait abandonn la poursuite et
se retirait vers le nord. Or il tait improbable qu'un autre flin de
haute stature empitt sur le territoire; quant  l'ours gris, rare dj
dans le terroir o Naoh l'avait combattu, il devait tre presque
introuvable, si loin et si bas dans le sud. Et,  trois, ils ne
redoutaient ni le lopard ni la grande panthre.

Ils marchrent trs longtemps. Quoique la bruine ft dissipe, les
tnbres demeuraient profondes. Une paisse muraille de nuages couvrait
les toiles. On n'apercevait que ces phosphorescences lgres qui
s'chappent des plantes ou se posent sur les eaux; une bte soufflait
dans le silence ou faisait entendre le frlement de ses pattes; un
grondement roulait sur les herbes mouilles; des fauves en chasse
hurlaient, glapissaient, aboyaient.

Les Oulhamr s'arrtaient pour saisir les bruits et les senteurs, qui
sont comme la rderie arienne des btes. Enfin, Nam et Gaw commencrent
 se lasser. Nam sentait une faiblesse autour de ses os, les cicatrices
de Gaw taient plus chaudes: il fallait chercher un abri. Pourtant, ils
franchirent encore quatre mille coudes: l'air redevint plus humide, le
souffle de l'espace s'enfla. Ils devinrent qu'une grande masse d'eau
tait prochaine. Bientt, ils en eurent la certitude.

Tout semblait paisible. A peine si quelques bruits furtifs annonaient
la fuite d'une bestiole, si quelque forme apparaissait et disparaissait
dans un bond rapide. Naoh finit par choisir comme abri un immense
peuplier noir. L'arbre ne pouvait offrir aucune dfense contre l'attaque
des fauves, mais, dans les tnbres, comment trouver un refuge sr ou
qui ne fut pas occup? La mousse tait mouille et le temps frais. Peu
importait aux Oulhamr; ils avaient une chair aussi rsistante aux
intempries que des ours ou des sangliers. Nam et Gaw s'tendirent sur
le sol et s'anantirent tout de suite dans le sommeil; Naoh veillait. Il
n'tait pas las; il avait pris de longs repos sous les pierres
basaltiques et, bien prpar aux marches, aux travaux et aux combats, il
rsolut de prolonger sa garde pour que Nam et Gaw fussent plus forts.




DEUXIME PARTIE




I

LES CENDRES


Longtemps, il se trouva dans cette obscurit sans astre qui avait
retard la fuite. Puis une clart filtra  l'Orient. Rpandue avec
douceur dans la mousse des nuages, elle descendit comme une nappe de
perles. Naoh vit qu'un lac barrait la route du sud: son oeil n'en
pouvait apercevoir la fin. Le lac vibrait lentement: le nomade se
demanda s'il faudrait le contourner vers l'Est, o l'on discernait une
range de collines, ou vers l'Ouest, ple et plat, entrecoup d'arbres.

La lumire demeurait faible; une brise coulait dlicatement de la terre
sur les vagues; trs haut, un souffle fort s'leva, qui traquait et
trouait les nues. La lune,  son dernier quartier, finit par se dessiner
parmi les effilochures de vapeur. Bientt, une grande citerne bleue
reut l'image arque. Pour la prunelle perante de Naoh, le site se
dessina jusqu'aux frontires mmes de l'horizon: vers le levant, le chef
discernait des ctes et des lignes arborescentes, estompes 
contre-lune, qui indiquaient la route du voyage; au Sud et vers l'Ouest,
le lac s'tendait indfiniment.

Il rgnait un silence qui semblait se rpandre des eaux jusqu'au
croissant argentin; la brise devint si faible qu'elle tirait  peine,
par intervalles, un soupir des vgtaux.

Las d'immobilit, impatient de prciser sa vision, Naoh sortit de
l'ombre du peuplier et rda le long du rivage. Selon les dispositions du
terrain et des vgtaux, le site s'ouvrait largement ou se rtrcissait,
les frontires orientales du lac apparaissaient plus prcises; des
traces nombreuses dcelaient le passage des troupeaux et des fauves.

Soudain, avec un grand frisson, le nomade s'arrta; ses yeux et ses
narines se dilatrent, son coeur battit d'anxit et d'un ravissement
trange; les souvenirs se levrent si nergiques qu'il croyait revoir le
camp des Oulhamr, le foyer fumant et la figure flexible de Gammla. C'est
que, au sein de l'herbe verte, un vide se creusait, avec des braises et
des rameaux  demi consums: le vent n'avait pas encore dispers la
poudre blanchtre des cendres.

Naoh imagina la quitude d'une halte, l'arme des viandes rties, la
chaleur tendre et les bonds roux de la flamme; mais simultanment, il
voyait l'ennemi.

Plein de crainte et de prudence, il s'agenouilla pour mieux considrer
la trace des rdeurs formidables. Bientt il sut qu'il y avait au moins
trois fois autant de guerriers que de doigts  ses deux mains, et ni
femmes, ni vieillards, ni enfants. C'tait une de ces expditions de
chasse et de dcouverte que les hordes envoyaient parfois  de grandes
distances. L'tat des os et des filandres concordait avec les
indications fournies par l'herbe.

Il importait  Naoh de savoir d'o les chasseurs venaient et par o ils
avaient pass. Il craignit qu'ils n'appartinssent  la race des
Dvoreurs d'Hommes qui, depuis la jeunesse de Gon, occupaient les
territoires mridionaux, des deux cts du Grand Fleuve. Dans cette
race, la stature dpassait celle des Oulhamr et celles de toutes les
races entrevues par les chefs et les vieillards. Ils taient seuls  se
nourrir de la chair de leurs semblables, sans pourtant la prfrer 
celle des laphes, des sangliers, des daims, des chevreuils, des chevaux
ou des hmiones. Leur nombre ne semblait pas considrable: on n'en
connaissait que trois hordes, alors que Ouag, fils du Lynx, le plus
grand rdeur n parmi les Oulhamr, avait partout rencontr des hordes
qui ne mangeaient pas la chair de l'homme.

Tandis que les souvenirs parcouraient Naoh, il ne cessait de poursuivre
les traces empreintes sur le sol et parmi les vgtaux. La tche tait
facile, car les errants, confiants dans leur nombre, ddaignaient de
dissimuler leur marche. Ils avaient ctoy le lac vers l'Orient et
cherchaient probablement  rejoindre les rives du Grand Fleuve.

Deux projets se prsentrent au nomade: atteindre l'expdition avant
qu'elle n'et rejoint ses terres de chasse et lui drober le Feu par la
ruse; ou bien, la devancer, parvenir avant elle prs de la horde, prive
de ses meilleurs guerriers, et guetter l'heure favorable.

Afin de ne pas prendre une mauvaise route, il fallait d'abord suivre la
piste. Et l'imagination sauvage,  travers les eaux, les collines et les
steppes, ne cessait de voir les rdeurs qui emportaient avec eux la
force souveraine des hommes. Le rve de Naoh avait la prcision des
ralits; il tait plein d'actes, plein d'nergies, plein de gestes
efficaces. Longtemps le veilleur s'y abandonna, tandis que la brise
mollissait, s'affaissait, s'vanouissait de feuille en feuille, de brin
d'herbe en brin d'herbe.




II

L'AFFUT DEVANT LE FEU


Les Oulhamr, depuis trois jours, suivaient la piste des Dvoreurs
d'Hommes. Ils longrent d'abord le lac jusqu'au pied des collines; puis
ils s'engagrent dans un pays o les arbres alternaient avec les
prairies. Leur tche fut aise, car les rdeurs avanaient
nonchalamment; ils allumaient de grands feux pour rtir leurs proies ou
s'abriter de la fracheur des nuits brumeuses.

Au rebours, Naoh usait continuellement de ruses pour tromper ceux qui
pourraient les suivre. Il choisissait les sols durs, les herbes souples
qui se redressent promptement, profitait du lit des ruisseaux, passait,
 gu ou  la nage, tels tournants du lac, et parfois enchevtrait les
traces. Malgr cette prudence, il gagnait du terrain. A la fin du
troisime jour, il fut si proche des Dvoreurs d'Hommes qu'il crut
pouvoir les atteindre par une marche de nuit.

--Que Nam et Gaw apprtent leurs armes et leur courage..., dit-il. Ce
soir, ils reverront le Feu!

Les jeunes guerriers, selon qu'ils songeaient  la joie de voir bondir
les flammes ou  la force des ennemis, respiraient plus fort ou
demeuraient sans souffle.

--Reposons-nous d'abord! reprit le fils du Lopard. Nous nous
approcherons des Dvoreurs d'Hommes pendant leur sommeil, et nous
essaierons de tromper ceux qui veillent.

Nam et Gaw conurent la proximit d'un pril plus grand que tous les
autres: la lgende des Dvoreurs d'Hommes tait redoutable. Leur force,
leur audace et leur frocit dpassaient celles des hordes connues.
Quelquefois, les Oulhamr en avaient surpris et extermin des troupes peu
nombreuses; plus souvent, c'taient des Oulhamr qui avaient pri sous
leurs haches tranchantes et leurs massues de chne.

D'aprs le vieux Gon, ils descendaient de l'Ours gris; leurs bras
taient plus longs que ceux des autres hommes; leurs corps aussi velus
que les corps d'Aghoo et de ses frres. Et parce qu'ils se repaissaient
des cadavres de leurs ennemis, ils pouvantaient les hordes craintives.

Quand le fils du Lopard eut parl, Nam et Gaw, tout tremblants,
inclinrent la tte, puis ils prirent du repos jusqu'au milieu de la
nuit.

                   *       *       *       *       *

Ils se levrent avant que le croissant et blanchi le fond du ciel. Naoh
ayant reconnu d'avance la piste, ils marchrent d'abord dans les
tnbres. Au lever de la lune, ils reconnurent qu'ils avaient dvi,
puis ils retrouvrent la voie. Successivement, ils traversrent une
brousse, passrent le long de terres marcageuses et franchirent une
rivire.

Enfin, du sommet d'un mamelon, cachs parmi des herbes drues, et secous
d'une motion terrible, ils aperurent le Feu.

Nam et Gaw grelottaient; Naoh demeurait immobile, les jarrets rompus et
le souffle rauque. Aprs tant de nuits passes dans le froid, la pluie,
les tnbres, tant de luttes,--la faim, la soif, l'Ours, la Tigresse et
le Lion Gant,--il apparaissait enfin, le Signe blouissant des Hommes.

C'tait, sur une plaine coupe de trbinthes et de sycomores, non loin
d'une mare, un brasier en demi-cercle dont les flammes s'alanguissaient
autour des tisons. Cela jetait une lueur de crpuscule qui imbibait,
trempait, vivifiait la structure des choses.

Des sauterelles rouges, des lucioles de rubis, d'escarboucle ou de
topaze agonisaient dans la brise; des ailes carlates craquaient en se
dilatant; une fumerolle brusque montait en spirale et s'aplatissait dans
le clair de lune; il y avait des flammes loves comme des vipres,
palpitantes comme des ondes, imprcises comme des nues.

Les hommes dormaient, couverts de peaux d'laphes, de loups, de
mouflons, dont le poil tait appliqu sur le corps. Les haches, les
massues et les javelots s'parpillaient sur la savane; deux guerriers
veillaient. L'un, assis sur la provision de bois sec, les paules
abrites d'une toison de bouc, tenait la main sur son pieu. Un rai de
cuivre frappait son visage recouvert, jusqu'auprs des yeux, d'un poil
semblable au poil des renards. Son cuir velu rappelait le cuir des
mouflons, sa bouche avanait des suoirs normes sous un nez plat, aux
narines circulaires; il laissait pendre des bras longs comme ceux de
l'Homme des Arbres, tandis que ses jambes se repliaient, courtes,
paisses et arques.

L'autre veilleur marchait furtivement autour du foyer. Il s'arrtait par
intervalles, il dressait l'oreille, ses narines interrogeaient l'air
humide qui retombait sur la plaine  mesure que s'levaient les vapeurs
surchauffes. D'une stature gale  celle de Naoh, il portait un crne
norme, aux oreilles de loup, pointues et rtractiles; les cheveux et la
barbe poussaient en touffes, spars par des lots de peau safran; on
voyait ses yeux phosphorer dans la pnombre, ou s'ensanglanter aux
reflets de la flamme; il avait des pectoraux dresss en cnes, le ventre
plat, la cuisse triangulaire, le tibia en tranchant de hache, et des
pieds qui eussent t petits sans la longueur des orteils. Tout le
corps, lourd et joint comme le corps des buffles, dcelait une force
immense, mais moins d'aptitude  la course que le corps des Oulhamr.

Le veilleur avait interrompu sa marche. Il avanait sa tte vers la
colline. Sans doute, quelque vague manation l'inquitait, o il ne
reconnaissait ni l'odeur des btes ni celle des gens de sa horde, tandis
que l'autre veilleur, dou d'une narine moins subtile, somnolait.

--Nous sommes trop prs des Dvoreurs d'Hommes! remarqua doucement Gaw.
Le vent leur porte notre trace.

Naoh secoua la tte, car il craignait bien plus l'odorat de l'ennemi que
sa vue ou que son oue.

--Il faut tourner le vent! ajouta Nam.

--Le vent suit la route des Dvoreurs d'Hommes, rpondit Naoh. Si nous
le tournons, c'est eux qui marcheront derrire nous.

Il n'avait pas besoin d'expliquer sa pense: Nam et Gaw connaissaient,
aussi bien que les fauves, la ncessit de suivre et non de prcder la
proie,  moins de dresser une embuscade.

Cependant, le veilleur adressa la parole  son compagnon, qui fit un
signe ngatif. Il parut qu'il allait s'asseoir  son tour, mais il se
ravisa; il marcha dans la direction de la colline.

--Il faut reculer, dit Naoh.

Il chercha du regard un abri qui pt attnuer les manations. Un pais
buisson croissait prs de la cime: les Oulhamr s'y tapirent et, comme la
brise tait lgre, elle s'y rompait, elle emportait un effluve trop
faible pour frapper l'odorat humain. Bientt le veilleur s'arrta dans
sa marche; aprs quelques aspirations vigoureuses, il retourna au
campement.

Les Oulhamr demeurrent longtemps immobiles. Le fils du Lopard songeait
 des stratagmes, les yeux tourns vers la lueur assombrie du brasier.
Mais il ne dcouvrait rien. Car si le moindre obstacle doit une vue
perante, si l'on peut marcher assez doucement sur la steppe pour
tromper l'antilope ou l'hmione, l'manation se rpand au passage et se
conserve sur la piste: seuls l'loignement et le vent contraire la
drobent...

Le glapissement d'un chacal fit lever la tte au grand nomade. Il
l'couta d'abord en silence, puis il fit entendre un rire lger.

--Nous voici dans le pays des chacals, dit-il. Nam et Gaw essaieront
d'en abattre un.

Les compagnons tournaient vers lui des visages tonns. Il reprit:

--Naoh veillera dans ce buisson... Le chacal est aussi rus que le loup:
jamais l'homme ne pourrait l'approcher. Mais il a toujours faim. Nam et
Gaw poseront un morceau de chair et attendront  peu de distance. Le
chacal viendra; il s'approchera et il s'loignera. Puis il s'approchera
et s'loignera encore. Puis il tournera autour de vous et de la chair.
Si vous ne bougez pas, si votre tte et vos mains sont comme de la
pierre, aprs longtemps il se jettera sur la chair. Il viendra et sera
dj reparti. Votre sagaie doit tre plus agile que lui.

Nam et Gaw partirent  la recherche des chacals. Ils ne sont pas
difficiles  suivre; leur voix les dnonce: ils savent qu'aucun animal
ne les recherche pour en faire sa proie. Les deux Oulhamr les
rencontrrent prs d'un massif de trbinthes. Il y en avait quatre,
acharns sur des ossements dont ils avaient rong toute la fibre. Ils ne
s'enfuirent pas devant les hommes; ils dardaient sur eux des prunelles
vigilantes; ils glapirent doucement, prts  dtaler ds qu'ils
jugeraient les survenants trop proches.

Nam et Gaw firent comme avait dit Naoh. Ils mirent sur le sol un
quartier de biche, et, s'tant loigns, ils demeurrent aussi immobiles
que le tronc des trbinthes. Les chacals rdaient  pas menus sur
l'herbe. Leur crainte faiblissait au fumet de la chair. Quoiqu'ils
eussent souvent rencontr la bte verticale, aucun n'en avait prouv
les ruses: toutefois, la jugeant plus forte qu'eux, ils ne la suivaient
qu' distance, et parce que leur intelligence tait fine, parce qu'ils
savaient que le pril ne cesse jamais  la lumire ni dans les tnbres,
ils agissaient avec mfiance. Donc, ils rdrent longtemps auprs des
Oulhamr, ils firent beaucoup de circuits, ils s'embusqurent dans les
massifs de trbinthes et en ressortirent, ils contournrent souvent les
corps immobiles. Le croissant rougit  l'Orient avant que leur doute et
leur patience eussent pris fin.

Pourtant, leurs approches taient plus hardies; ils venaient jusqu'
vingt coudes de l'appt; ils s'arrtaient longuement avec des murmures.
Enfin, leur convoitise s'exaspra; ils se dcidrent, prcipits tous
ensemble, pour ne laisser aucun avantage les uns aux autres. Ce fut
aussi rapide que l'avait dit Naoh. Mais les harpons furent encore plus
rapides; ils percrent le flanc de deux chacals tandis que les autres
emportaient la proie; puis les haches brisrent ce qui demeurait de vie
aux btes blesses.

Lorsque Nam et Gaw ramenrent les dpouilles, Naoh se mit  dire:

--Maintenant, nous pourrons tromper les Dvoreurs d'Hommes. Car l'odeur
des chacals est beaucoup plus puissante que la ntre.

                   *       *       *       *       *

Le Feu s'tait rveill, nourri de branches et de rameaux. Il levait
sur la plaine ses flammes dvorantes et fumeuses; on apercevait plus
distinctement les dormeurs tendus, les armes et les provisions; deux
nouveaux veilleurs avaient succd aux autres, tous deux assis, la tte
basse et ne souponnant aucun pril.

--Ceux-l, fit Naoh, aprs les avoir considrs avec attention, sont
plus faciles  surprendre... Nam et Gaw ont chass les chacals; le fils
du Lopard va chasser  son tour.

Il descendit du mamelon, emportant la peau d'un des chacals, et disparut
dans les broussailles qui croissaient vers le couchant. D'abord, il
s'loigna des Dvoreurs d'Hommes, afin de ne pas se dcouvrir. Il
traversa la broussaille, rampa parmi les hautes herbes, longea une mare
ombrage de roseaux et d'oseraies, tourna parmi des tilleuls, et se
trouva finalement  quatre cents coudes du Feu, dans un buisson.

Les veilleurs n'avaient pas boug. A peine si l'un d'eux perut l'odeur
du chacal, qui ne pouvait lui inspirer aucune inquitude. Et Naoh se
remplit les yeux de tous les dtails du campement. Il mesura d'abord le
nombre et la structure des guerriers. Presque tous dcelaient une
musculature imposante: des bustes profonds, servis par des bras longs et
des jambes courtes; l'Oulhamr songea qu'aucun ne le devancerait  la
course. Ensuite, il examina la figure du sol. Un espace vide, o la
terre tait rase, le sparait,  droite, d'un petit tertre. Aprs, il y
avait quelques arbustes, puis un banc d'herbes hautes qui tournait vers
la gauche. Cette herbe s'allongeait en une sorte de promontoire jusqu'
cinq ou six coudes du Feu.

Naoh n'hsita pas longtemps. Comme les veilleurs lui tournaient presque
le dos, il rampa vers le tertre. Il ne pouvait se hter. A chaque
mouvement des veilleurs, il s'arrtait, il s'aplatissait comme un
reptile. Il sentait sur lui, comme des mains subtiles, la double lueur
du brasier et de la lune. Enfin il se trouva  l'abri et, se coulant
derrire les arbustes, traversant la bande herbue, il parvint prs du
Feu.

Les guerriers endormis le cernaient presque: la plupart taient  porte
de sagaie. Si les veilleurs donnaient l'alarme, au moindre faux
mouvement il serait pris. Cependant, il avait pour lui une chance: le
vent soufflait dans sa direction, emportant  la fois et noyant dans la
fume son odeur et celle de la peau du chacal. De plus, les veilleurs
semblaient presque assoupis;  peine si leurs ttes se relevaient par
intervalles...

Naoh apparut dans la pleine lumire, fit un bond de lopard, tendit la
main et saisit un tison. Dj il retournait vers la bande d'herbe,
lorsqu'un hurlement retentit, tandis qu'un des veilleurs accourait et
que l'autre lanait sa sagaie. Presque simultanment, dix silhouettes se
dressrent.

Avant qu'aucun Dvoreur d'Hommes n'et pris sa course, Naoh avait
dpass la ligne par o on pouvait lui couper la retraite. Poussant son
cri de guerre, il filait en ligne droite vers le mamelon o
l'attendaient Nam et Gaw.

Les Kzamms le suivaient, parpills, avec des grognements de sangliers.
Malgr leurs jambes courtes, ils taient agiles, mais non assez pour
atteindre l'Oulhamr qui, brandissant la torche, bondissait devant eux
comme un mgacros. Il parvint au mamelon avec cinq cents coudes
d'avance; il trouva Nam et Gaw debout.

--Fuyez devant! cria-t-il.

Leurs silhouettes sveltes dvalrent, d'une course presque aussi vite
que celle du chef. Naoh se rjouit d'avoir prfr ces hommes flexibles
 des guerriers plus mrs et plus robustes. Car, devanant les Kzamms,
les jeunes hommes gagnaient deux coudes sur dix bonds. Le fils du
Lopard les suivait sans effort, arrt parfois pour examiner le tison.
Son motion se partageait entre l'inquitude de la poursuite et le dsir
de ne pas perdre la proie tincelante pour laquelle il avait endur tant
de souffrances. La flamme s'tait teinte. Il ne restait qu'une lueur
rouge qui gagnait  peine sur la partie humide du bois. Cependant, cette
lueur tait assez vive pour que Naoh esprt,  la premire halte, la
ranimer et la nourrir.

Lorsque la lune fut au tiers de sa course, les Oulhamr se trouvrent
devant un rseau de mares. Cette circonstance n'tait pas dfavorable;
ils reconnaissaient une voie dj parcourue, voie que leur avait
dcouverte la prsence des Kzamms, troite, sinueuse, mais sre, fonde
sur du porphyre. Ils s'y engagrent sans hsitation et firent halte.

A peine si deux hommes pouvaient avancer ensemble, surtout pour
combattre: les Kzamms devraient courir de grands risques ou tourner la
position; il serait facile aux Oulhamr de les devancer. Naoh, calculant
ses chances avec son double instinct d'animal et d'homme, sut qu'il
avait le temps de faire crotre le Feu. La braise rouge s'tait encore
rtrcie: elle se fonait, elle se ternissait.

Les nomades cherchrent de l'herbe et du bois secs. Les roseaux fltris,
les flouves jaunissantes, les branches de saule sans sve abondaient:
toute cette vgtation tait humide. Ils essuyrent quelques ramuscules
aux bouts effils, des feuilles et des brindilles trs fines.

La braise dcrue s'avivait  peine au souffle du chef. Plusieurs fois
des pointes d'herbes s'animrent d'une lueur lgre qui grandissait un
instant, s'arrtait, vacillante, sur le bord de la brindille,
dcroissait et mourait, vaincue par la vapeur d'eau. Alors Naoh songea
au poil des chacals. Il en arracha plusieurs touffes, il essaya d'y
faire courir une flamme. Quelques aigrettes rougeoyrent; la joie et la
crainte oppressrent les Oulhamr; chaque fois, malgr des prcautions
infinies, la mince palpitation s'arrta et s'teignit... Il n'y eut plus
d'espoir! La cendre ne projetait qu'un clat dbile; une dernire
particule carlate dcroissait, d'abord grande comme une gupe, puis
comme une mouche, puis comme ces insectes minuscules qui flottent  la
surface des mares. Enfin, tout s'teignit, une tristesse immense glaa
l'me des Oulhamr et la dnuda...

La faible lueur avait t la ralit magnifique du monde; elle allait
crotre, elle allait prendre la puissance et la dure; elle allait
nourrir les brasiers de la halte, pouvanter le Lion Gant, le Tigre et
l'Ours gris, combattre les tnbres et crer dans les chairs une saveur
dlicieuse. Ils la ramneraient resplendissante  la horde, et la horde
reconnatrait leur force... Voici qu' peine conquise elle tait morte,
et les Oulhamr, aprs les embches de la terre, des eaux et des btes,
allaient connatre les embches des hommes.




III

SUR LES RIVES DU GRAND FLEUVE


Naoh fuyait devant les Kzamms. Il y avait huit jours que durait la
poursuite; elle tait ardente, continue, pleine de feintes. Les
Dvoreurs d'Hommes, soit par souci de l'avenir,--les Oulhamr pouvant
tre les claireurs d'une horde,--soit par instinct destructeur et par
haine des trangers, dployaient une nergie furieuse. L'endurance des
fugitifs ne le cdait pas  leur vitesse; ils auraient pu, chaque jour,
gagner cinq  six mille coudes. Mais Naoh s'acharnait  la conqute du
Feu. Chaque nuit, aprs avoir assur  Nam et  Gaw l'avance utile, il
rdait autour du camp ennemi. Il dormait peu, mais il dormait
profondment.

Comme les pripties de cette poursuite exigeaient de nombreux dtours,
le fils du Lopard fut contraint d'obliquer considrablement vers
l'orient, si bien que, le huitime jour, il aperut le Grand Fleuve.
C'tait au sommet d'une colline conique, coule de porphyre o les
inondations, les pluies, les vgtaux avaient rong des bords, creus
des pertuis, arrach des blocs, mais qui, pendant des centaines de
millnaires, rsisteraient  la patience sournoise et aux coups brutaux
des mtores.

Le fleuve roulait dans sa force. A travers mille pays de pierres,
d'herbes et d'arbres, il avait bu les sources, englouti les ruisseaux,
dvor les rivires. Les glaciers s'accumulaient pour lui dans les plis
chagrins de la montagne, les sources filtraient aux cavernes, les
torrents pourchassaient les granits, les grs ou les calcaires, les
nuages dgorgeaient leurs ponges immenses et lgres, les nappes se
htaient sur leurs lits d'argile. Frais, cumeux et vite, lorsqu'il
tait dompt par les rives, il s'largissait en lacs sur les terres
plates, ou distillait des marcages; il fourchait autour des les; il
rugissait en cataractes et sanglotait en rapides. Plein de vie, il
fcondait la vie intarissable. Des rgions tides aux rgions fraches,
des alluvions nourris de forces myriadaires aux sols pauvres,
surgissaient les peuples lourds de l'arbre: les hordes de figuiers,
d'oliviers, de pins, de trbinthes, d'yeuses, les tribus de sycomores,
de platanes, de chtaigniers, d'rables, de htres et de chnes, les
troupeaux de noyers, d'abis, de frnes, de bouleaux, les files de
peupliers blancs, de peupliers noirs, de peupliers grisaille, de
peupliers argents, de peupliers trembles et les clans d'aulnes, de
saules blancs, de saules pourpres, de saules glauques et de saules
pleureurs.

Dans sa profondeur s'agitait la multitude muette des mollusques, tapis
dans leurs demeures de chaux et de nacre, des crustacs aux armures
articules, des poissons de course, qu'une flexion lance  travers l'eau
pesante, aussi vite que la frgate sur les nues, des poissons flasques
qui barbotent lentement dans la fange, des reptiles souples comme les
roseaux ou opaques, rugueux et denses. Selon les saisons, les hasards de
la tempte, des cataclysmes ou de la guerre, s'abattaient les masses
triangulaires des grues, les troupes grasses des oies, les compagnies de
canards verts, de sarcelles, de macreuses, de pluviers et de hrons, les
peuplades d'hirondelles, de mouettes et de chevaliers; les outardes, les
cigognes, les cygnes, les flandrins, les courlis, les rles, les
martins-pcheurs et la foule inpuisable des passereaux. Vautours,
corbeaux et corneilles s'jouissaient aux charognes abondantes; les
aigles veillaient  la corne des nuages; les faucons planaient sur leurs
ailes tranchantes; les perviers ou les crcerelles filaient au-dessus
des hautes cimes; les milans surgissaient, furtifs, imprvus et lches,
et le grand-duc, la chevche, l'effraie trouaient les tnbres sur leurs
ailes de silence.

Cependant, on distinguait quelque hippopotame oscillant comme un tronc
d'rable, des martres se glissant sournoisement parmi les oseraies, des
rats d'eau  crne de lapin, tandis qu'accouraient les bandes peureuses
des laphes, des daims, des chevreuils, des mgacros, les troupes
lgres des sagas, des gagres, des hmiones et des chevaux, les armes
paisses des mammouths, des urus, des aurochs. Un rhinocros plongeait
sa cuirasse opaque dans un havre; un sanglier malmenait les vieux
saules; l'ours des cavernes, pacifique et formidable, roulait sa masse
obscure; le lynx, la panthre, le lopard, l'ours gris, le tigre, le
lion jaune et le lion noir s'embchaient affams ou happaient la proie
chaude; leur puanteur dnonait le renard, le chacal et l'hyne; les
bandes de loups et de chiens dployaient contre les btes faibles,
blesses ou recrues de fatigue, leur cautle et leur patience. Partout
pullulait une population menue de livres, de lapins, de mulots, de
campagnols, de belettes et de loirs... de crapauds, de grenouilles, de
lzards, de vipres et de couleuvres... de vers, de larves, de
chenilles... de sauterelles, de fourmis, de carabes... de charanons, de
libellules et de nmocres... de bourdons et de gupes, d'abeilles, de
frelons et de mouches..., de vanesses, de sphinx, de pirides, de
noctuelles, de grillons, de lampyres, de hannetons, de blattes...

Le fleuve emportait ple-mle les arbres pourris, les sables et les
argiles fines, les carcasses, les feuilles, les tiges, les racines.

Et Naoh aima les flots formidables.

Il les regardait descendre, dans leur fivre d'automne, en un
intarissable exode. Ils se heurtaient aux les et refluaient au rivage,
chutes forcenes d'cumes, longues masses planes et presque lacustres,
tourbillons de schiste ou de malachite, lames de nacre et remous de
fume, dferlages spumeux, longues rumeurs de jeunesse, d'nergie et
d'exaltation.

Comme le Feu, l'eau semblait  l'Oulhamr un tre innombrable; comme le
Feu, elle dcrot, augmente, surgit de l'invisible, se rue  travers
l'espace, dvore les btes et les hommes; elle tombe du ciel et remplit
la terre; inlassable, elle use les rocs, elle trane les pierres, le
sable et l'argile; aucune plante ni aucun animal ne peut vivre sans
elle; elle siffle, elle clame, elle rugit; elle chante, rit et sanglote;
elle passe o ne passerait pas le plus chtif insecte; on l'entend sous
la terre; elle est toute petite dans la source; elle grandit dans le
ruisseau; la rivire est plus forte que les mammouths, le fleuve aussi
vaste que la fort. L'eau dort dans le marcage, repose dans le lac et
marche  grands pas dans le fleuve; elle se rue dans le torrent; elle
fait des bonds de tigre ou de mouflon dans le rapide.

                   *       *       *       *       *

Ainsi sentait Naoh devant les flots inpuisables. Cependant, il fallait
s'abriter. Des les s'offraient: refuge contre les entreprises du fauve,
peu efficaces contre les hommes, elles gneraient les mouvements,
rendraient presque impossible la conqute du Feu et exposeraient 
toutes les embches. Naoh prfra le rivage. Il s'tablit sur un roc de
schiste, qui dominait faiblement le site. Les flancs en taient abrupts,
la partie suprieure formait un plateau o pouvaient s'tendre dix
hommes.

Les prparatifs du campement furent termins au crpuscule. Il y avait,
entre les Oulhamr et les poursuivants, assez de distance pour ne
concevoir aucune crainte durant la moiti de la nuit.

Le temps tait frais. Peu de nuages rampaient dans le couchant
d'carlate. Tout en dvorant leur repas de chair crue, de noix et de
champignons, les guerriers observaient la terre noircissante. La clart
permettait encore de discerner les les, sinon l'autre rive du fleuve.
Des onagres passrent; une troupe de chevaux descendit jusqu'aux berges;
c'taient des btes trapues, dont la tte paraissait trs grosse, 
cause de la crinire emmle. Leurs mouvements avaient un grand charme;
leurs yeux, larges et fous, dardaient une lueur bleue; l'inquitude
rompait et prcipitait leur lan; penchs sur l'eau, ils demeuraient
tremblants, humant l'espace, pleins de mfiance. Ils burent vite et
s'enfuirent. Et la nuit ploya son aile de cendre; elle couvrait dj
l'Orient, tandis qu' l'Occident persistait une pourpre fine; un
rugissement tonna sur l'tendue.

--Le lion! murmura Gaw.

--La rive est pleine de proies! rpondit Naoh. Le lion est sage; il
attaquera plutt l'antilope ou le cerf que les hommes!

Le rugissement s'loigna; des chacals glapirent et l'on vit sinuer leurs
silhouettes lgres. Les Oulhamr dormirent alternativement jusqu'
l'aube. Ensuite, ils se remirent  descendre la rive du Grand Fleuve.
Des mammouths les arrtrent. Leur troupeau couvrait une largeur de
mille coudes et une longueur triple; ils pturaient, ils arrachaient
les plantes tendres, ils dterraient les racines, et leur existence
parut aux trois hommes, heureuse, sre et magnifique. Quelquefois, se
rjouissant dans leur force, ils se poursuivaient sur la terre molle ou
s'entre-frappaient doucement de leurs trompes velues. Sous leurs pieds
immenses, le Lion Gant ne serait qu'une argile; leurs dfenses
dracineraient les chnes, leurs ttes de granit les briseraient. Et
considrant la souplesse de leurs trompes, Naoh ne put s'empcher de
dire:

--Le mammouth est le matre de tout ce qui vit sur la terre!

Il ne les craignait point: il savait qu'ils n'attaquent aucune bte, si
elle ne les importune. Il dit encore:

--Aom, fils du Corbeau, avait fait alliance avec les mammouths.

--Pourquoi ne ferions-nous pas comme Aom? demanda Gaw.

--Aom comprenait les mammouths, objecta Naoh; nous ne les comprenons
pas.

Pourtant, cette question l'avait frapp; il y rvait, tout en tournant,
 distance, autour du troupeau gigantesque. Et sa pense se traduisant
tout haut, il reprit:

--Les mammouths n'ont pas une parole comme les hommes. Ils se
comprennent entre eux. Ils connaissent le cri des chefs; Gon dit qu'ils
prennent, au commandement, la place qu'on leur indique, et qu'ils
tiennent conseil avant de partir pour une terre nouvelle... Si nous
devinions leurs signes, nous ferions alliance avec eux.

Il vit un mammouth norme qui les regardait passer. Solitaire, en
contrebas de la rive, parmi de jeunes peupliers, il paissait les pousses
tendres. Naoh n'en avait jamais rencontr d'aussi considrable. Sa
stature s'levait  douze coudes. Une crinire paisse comme celle des
lions croissait sur sa nuque; sa trompe velue semblait un tre distinct,
qui tenait de l'arbre et du serpent.

La vue des trois hommes parut l'intresser, car on ne pouvait supposer
qu'elle l'inquitt. Et Naoh criait:

--Les mammouths sont forts! Le Grand Mammouth est plus fort que tous les
autres: il craserait le tigre et le lion comme des vers, il
renverserait dix aurochs d'un choc de sa poitrine... Naoh, Nam et Gaw
sont les amis du grand mammouth!

Le mammouth dressait ses oreilles membraneuses; il couta les sons
articuls par la bte verticale, secoua lentement sa trompe et barrit.

--Le mammouth a compris! s'cria Naoh avec joie. Il sait que les Oulhamr
reconnaissent sa puissance.

Il cria encore:

--Si les fils du Lopard, du Saga et du Peuplier retrouvent le Feu, ils
cuiront la chtaigne et le gland pour en faire don au grand mammouth!

Comme il parlait, sa vue rencontra une mare, o poussaient des nnuphars
orientaux. Naoh n'ignorait pas que le mammouth aimait leurs tiges
souterraines. Il fit signe  ses compagnons; ils se mirent  arracher
les longues plantes roussies. Quand ils en eurent un grand tas, ils les
lavrent avec soin et les portrent vers la bte colossale. Arriv 
cinquante coudes, Naoh reprit la parole:

--Voici! Nous avons arrach ces plantes pour que tu puisses en faire ta
pture. Ainsi, tu sauras que les Oulhamr sont les amis du mammouth.

Et il se retira.

Curieux, le gant s'approcha des racines. Il les connaissait bien; elles
taient  son got. Tandis qu'il mangeait, sans hte, avec de longues
pauses, il observait les trois hommes. Quelquefois, il redressait sa
trompe pour flairer, puis il la balanait d'un air pacifique.

Alors Naoh se rapprocha par des mouvements insensibles: il se trouva
devant ces pieds colosses, sous cette trompe qui dracinait les arbres,
sous ces dfenses aussi longues que le corps d'un urus; il tait comme
un mulot devant une panthre. D'un seul geste, la bte pouvait le
rduire en miettes. Mais, tout vibrant de la foi qui cre, il
tressaillit d'esprance et d'inspiration... La trompe le frla, elle
passa sur son corps, en le flairant; Naoh, sans souffle, toucha  son
tour la trompe velue. Ensuite il arracha des herbes et de jeunes
pousses, qu'il offrit en signe d'alliance: il savait qu'il faisait
quelque chose de profond et d'extraordinaire, son coeur s'enflait
d'enthousiasme.




IV

L'ALLIANCE ENTRE L'HOMME ET LE MAMMOUTH


Or Nam et Gaw avaient vu le mammouth venir auprs de leur chef: ils
conurent mieux la petitesse de l'homme; puis, quand la trompe norme se
posa sur Naoh, ils murmurrent:

--Voil! Naoh va tre cras, Nam et Gaw seront seuls devant les Kzamms,
les btes et les eaux.

Ensuite, ils virent la main de Naoh effleurer la bte; leur me s'emplit
de joie et d'orgueil.

--Naoh a fait alliance avec le mammouth! murmura Nam. Naoh est le plus
puissant des hommes.

Cependant, le fils du Lopard criait:

--Que Nam et Gaw approchent  leur tour, de la manire que Naoh s'est
approch... Ils arracheront de l'herbe et des pousses, et les offriront
au mammouth.

Ils l'coutaient, la poitrine chaude, pleins de foi; ils s'avancrent
avec la lenteur dont le chef avait donn l'exemple, arrachant  leur
passage tantt de l'herbe tendre, tantt de jeunes racines.

Quand ils furent proches, ils tendirent leur rcolte. Comme Naoh la
tendait en mme temps qu'eux, le mammouth vint la dvorer.

Ainsi se noua l'alliance des Oulhamr avec le mammouth.

                   *       *       *       *       *

La lune nouvelle avait grandi; elle approchait de la nuit o elle se
lverait aussi vaste que le soleil. Or, un soir des temps, les Kzamms et
les Oulhamr campaient  vingt mille coudes les uns des autres. C'tait
encore le long du fleuve. Les Kzamms occupaient une bande sche du
territoire; ils se chauffaient devant le Feu rugissant et mangeaient de
lourds quartiers de viande, car la chasse avait t abondante, tandis
que les Oulhamr se partageaient en silence, dans l'ombre humide et
froide, quelques racines et la chair d'un ramier.

A dix mille coudes de la rive, les mammouths dormaient parmi les
sycomores. Ils supportaient, pendant le jour, la prsence des nomades;
la nuit, ils montraient une humeur plus ombrageuse, soit qu'ils
connussent ses embches, soit qu'ils fussent gns dans leur repos par
une autre prsence que celle de leur race. Chaque soir les Oulhamr
s'loignaient donc, au-del du terme o leur manation pouvait tre
importune.

Or, cette fois, Naoh demanda  ses compagnons:

--Nam et Gaw sont-ils prts  la fatigue? Leurs membres sont-ils souples
et leur poitrine pleine de souffle?

Le fils du Peuplier rpondit:

--Nam a dormi une partie du jour. Pourquoi ne serait-il pas prt au
combat?

Et Gaw dit  son tour:

--Le fils du Saga peut parcourir, de toute sa vitesse, la distance qui
le spare des Kzamms.

--C'est bien! Naoh et ses jeunes hommes iront vers les Kzamms. Ils vont
lutter toute la nuit pour conqurir le Feu.

Nam et Gaw se levrent d'un bond et suivirent leur chef. Il ne fallait
pas compter sur les tnbres pour surprendre l'ennemi: une lune  peine
corne se levait  l'autre rive du Grand Fleuve. Elle apparaissait
tantt toute rouge au ras des les, tantt rompue par quelque file de
hauts peupliers,  travers lesquels elle s'parpillait en lunules;
ailleurs, elle s'enfonait dans les flots noirs, o son image vacillante
parfois rappelait un tincelant nuage d't, parfois rampait comme un
python de cuivre, ou s'allongeait ainsi qu'un cygne; une nappe
d'cailles et de micas s'lanait de son orbe et s'vasait obliquement
d'une rive  l'autre.

Les Oulhamr acclrrent d'abord leur marche, choisissant des terrains
o les vgtaux taient courts. A mesure qu'ils approchaient du
campement des Kzamms, leurs pas se ralentirent. Ils circulaient
paralllement les uns aux autres, spars par des intervalles
considrables, afin de surveiller la plus grande aire possible, et de ne
pas tre cerns. Brusquement, au dtour d'une oseraie, les flammes
resplendirent, lointaines encore: le clair de lune les rendait ples.

Les Kzamms dormaient: trois guetteurs entretenaient le brasier et
surveillaient la nuit. Les rdeurs, tapis parmi les vgtaux, piaient
le campement avec une convoitise rageuse. Ah! s'ils pouvaient seulement
drober une tincelle! Ils tenaient prts des brindilles sches, des
rameaux finement dcoups: le Feu ne mourrait plus entre leurs mains
jusqu' ce qu'ils l'eussent emprisonn dans la cage d'corce, double
intrieurement de pierres plates. Mais comment approcher de la flamme?
Comment dtourner l'attention des Kzamms, surexcite depuis la nuit o
le fils du Lopard avait paru devant leur foyer?...

Naoh dit:

--Voici. Pendant que Naoh remontera le long du Grand Fleuve, Nam et Gaw
erreront dans la plaine, autour du camp des Dvoreurs d'Hommes. Tantt
ils se cacheront et tantt ils se montreront. Quand les ennemis
s'lanceront sur leur trace, ils prendront la fuite, mais non de toute
leur vitesse, car il faut que les Kzamms esprent les saisir et qu'ils
les poursuivent longtemps. Nam et Gaw mettront leur courage  ne pas
fuir trop vite... Ils entraneront les Kzamms jusqu'auprs de la Pierre
Rouge. Si Naoh n'y est pas, ils passeront entre les mammouths et le
Grand Fleuve. Naoh retrouvera leur piste.

Les jeunes nomades frissonnrent; il leur tait dur d'tre spars de
Naoh devant les Kzamms formidables. Dociles, ils se glissrent  travers
les vgtaux, tandis que le fils du Lopard se dirigeait vers la rive.
Du temps passa. Puis Nam se montra sous un catalpa et disparut; ensuite
la silhouette de Gaw se dessina furtive sur les herbes... Les veilleurs
donnrent l'alarme; les Kzamms surgirent en dsordre, avec de longs
hurlements, et s'assemblrent autour de leur chef. C'tait un guerrier
de stature mdiocre, aussi trapu que l'ours des cavernes. Il leva deux
fois sa massue, profra des propos rauques et donna le signal.

Les Kzamms formrent six groupes parpills en demi-cercle. Naoh, plein
de doute et d'inquitude, les regarda disparatre; puis il ne songea
qu' conqurir le Feu.

Quatre hommes le gardaient, choisis parmi les plus robustes. L'un
surtout paraissait redoutable. Aussi trapu que le chef, et de taille
plus haute, la seule dimension de sa massue annonait sa force. Il se
tenait en pleine lumire. Naoh discerna la mchoire norme, les yeux
ombrags par des arcades velues, les jambes brves, triangulaires et
massives. Moins denses, les trois autres n'en montraient pas moins des
torses pais et de longs bras aux muscles durcis.

La position de Naoh tait favorable: la brise, lgre mais persistante,
soufflait vers lui, emportait son manation loin des veilleurs; des
chacals rdaient sur la savane, mettant une odeur perante; il avait,
par surcrot, gard une des peaux conquises. Ces circonstances lui
permirent d'approcher  soixante coudes du Feu. Il s'arrta longtemps.
La lune dpassait les peupliers, lorsqu'il se dressa et poussa son cri
de guerre.

Surpris par son apparition brusque, les Kzamms l'piaient. Leur stupeur
ne dura gure: hurlant tous ensemble, ils levrent la hache de pierre,
la massue ou la sagaie.

Naoh clama:

--Le fils du Lopard est venu,  travers les savanes, les forts, les
montagnes et les rivires, parce que sa tribu est sans Feu!... Si les
Kzamms lui laissent prendre quelques tisons  leur foyer, il se retirera
sans combattre!

Ils ne comprenaient pas mieux ces paroles d'une langue trangre qu'ils
n'eussent compris le hurlement des loups. Voyant qu'il tait seul, ils
ne songeaient qu' le massacrer. Naoh recula, dans l'espoir qu'ils se
disperseraient et qu'il pourrait les attirer loin du Feu; ils
s'lancrent en groupe.

Le plus grand, ds qu'il fut  porte, jeta une sagaie  pointe de
silex. Il l'avait darde avec force et adresse. L'arme, effleurant
l'paule de Naoh, retomba sur la terre humide. L'Oulhamr, qui prfrait
mnager ses propres armes, ramassa le trait et le lana  son tour. Avec
un sifflement, l'arme dcrivit une courbe; elle pera la gorge d'un
Kzamm, qui chancela et s'tendit. Ses compagnons, poussant des clameurs
de chiens, ripostrent simultanment. Naoh n'eut que le temps de se
jeter  terre pour viter les pointes tranchantes, et les Dvoreurs
d'Hommes, le croyant atteint, se prcipitrent pour l'achever. Dj, il
avait rebondi et ripostait. Un Kzamm, frapp au ventre, cessa la
poursuite, tandis que les deux autres projetaient coup sur coup leurs
sagaies: du sang jaillit  la hanche de Naoh, mais sentant que la
blessure n'tait point profonde, il se mit  tourner autour de ses
adversaires, car il ne redoutait plus d'tre envelopp. Il s'loignait,
il revenait, si bien qu'il se trouva entre le Feu et ses ennemis.

--Naoh est plus rapide que les Kzamms! cria-t-il. Il prendra le Feu et
les Kzamms auront perdu deux guerriers.

Il bondit encore; il vint tout prs de la flamme. Et il tendait les
mains pour saisir des tisons, lorsqu'il s'aperut avec tremblement que
tous taient presque consums. Il fit le tour du brasier, dans
l'esprance de trouver une branche maniable: sa recherche fut vaine.

Et les Kzamms arrivaient!

Il voulut fuir, il se heurta  une souche et trbucha, si bien que ses
antagonistes russirent  lui barrer la route, en l'acculant contre le
Feu. Quoique le brasier occupt une aire considrable et se trouvt
surhauss, il aurait pu le franchir. Un dsespoir formidable emplissait
sa poitrine; l'ide de retourner vaincu, dans la nuit, lui fut
insupportable. Levant ensemble sa hache et sa massue, il accepta le
combat.




V

POUR LE FEU


Les deux Kzamms n'avaient pas cess d'approcher, encore que leurs pas se
ralentissent. Le plus fort brandissait une dernire sagaie, qu'il jeta
presque  bout portant. Naoh la dtourna d'un revers de hache; l'arme
fine se perdit dans les flammes. Au mme instant, les trois massues
tournoyrent.

Celle de Naoh rencontra simultanment les deux autres et le heurt rompit
l'lan des adversaires. Le moins fort des Kzamms avait chancel. Naoh
s'en aperut, se rua sur lui et, d'un choc norme, lui rompit la nuque.
Mais lui-mme fut atteint: un noeud de massue dchira rudement son
paule gauche;  peine s'il vita un coup en plein crne. Haletant, il
se rejeta en arrire, pour reprendre position, puis, l'arme haute, il
attendit.

Quoiqu'il ne lui restt qu'un seul adversaire, ce fut le moment
pouvantable. Car son bras gauche pouvait  peine lui servir, tandis que
le Kzamm se dressait, doublement arm, dans la plnitude de sa force.
C'tait le guerrier de haute stature, au torse profond, cercl de ctes
plus pareilles  des ctes d'aurochs qu' des ctes d'homme, avec des
bras dont la longueur dpassait d'un tiers ceux de Naoh. Ses jambes
incurves, trop brves pour la course, lui assuraient un puissant
quilibre.

Avant l'attaque dcisive, il examina sournoisement le grand Oulhamr.
Jugeant que sa supriorit serait plus sre s'il frappait  deux mains,
il ne garda que sa massue. Puis il prit l'offensive.

Les armes, presque gales de poids, tailles dans le chne dur,
s'entrechoqurent. Le coup du Kzamm fut plus fort que celui de Naoh, qui
ne pouvait user de sa main gauche. Mais le fils du Lopard avait par
par un mouvement transversal. Quand le Kzamm renouvela l'attaque, il
rencontra le vide; Naoh s'tait drob. Ce fut lui qui prit l'offensive:
 la troisime reprise, sa massue arriva comme un roc. Elle et fendu la
tte de l'adversaire, si les longs bras fibreux n'avaient su se relever
 temps; de nouveau, les noeuds de chne se rencontrrent, et le Kzamm
recula. Il riposta par un coup frntique, qui arracha presque la massue
de Naoh; et, avant que celui-ci et repris position, les mains du
Dvoreur d'Hommes se relevaient et se rabattaient. L'Oulhamr put
amortir, il ne put arrter le coup: atteint en plein crne, il plia sur
les jarrets, il vit tourbillonner la terre, les arbres et le feu. Dans
cette seconde mortelle, l'instinct ne l'abandonna point, une nergie
suprme s'leva du fond de l'tre, et, de biais, avant que l'adversaire
ne se ft ressaisi, il lana sa massue. Des os craqurent; le Kzamm
croula: son cri se perdit dans la mort.

Alors, la joie de Naoh gronda comme un torrent; il considra, avec un
rire rauque, le brasier o soubresautaient des flammes. Sous les astres
profonds, dans la rumeur du fleuve, au murmure lger de la brise,
entrecoup du glapissement des chacals et de la voix d'un lion perdu 
l'autre rive, il avait peine  concevoir son triomphe.

Et il criait d'une voix haletante:

--Naoh est matre du Feu!

Il lui semblait tre la vie souveraine du monde. Il tournait lentement
autour de la bte rouge, il allongeait la main vers elle, il exposait sa
poitrine  cette caresse depuis si longtemps perdue. Puis il murmurait
encore, dans le ravissement et dans l'extase:

--Naoh est matre du Feu!

A la longue, la fivre de son bonheur s'apaisa. Il commena de craindre
le retour des Kzamms; il lui fallait emporter sa conqute. Dliant les
pierres minces qu'il portait avec lui, depuis son dpart du grand
marcage, il se disposa  les runir avec des brindilles, des corces et
des roseaux. Comme il furetait autour du camp, il eut une joie nouvelle:
dans un repli du terrain, il venait d'apercevoir la cage o les
Dvoreurs d'Hommes entretenaient le Feu.

C'tait une sorte de nid en corce, garni de pierres plates disposes
avec un art grossier, patient et solide; une petite flamme y scintillait
encore. Quoique Naoh st fabriquer les cages  feu aussi bien qu'aucun
homme de sa horde, il lui et t difficile d'en faire une aussi
parfaite. Il y fallait le loisir, un choix attentif des pierres, des
remaniements nombreux. La cage des Kzamms tait compose d'une triple
couche de feuilles de schiste, maintenues extrieurement par une corce
de chne vert; elle tait relie par des branchettes flexibles. Une
fente maintenait un tirage lger.

Ces cages demandaient une vigilance incessante; il fallait dfendre la
flamme contre la pluie et les vents; prendre garde qu'elle ne dcrt ni
n'augmentt au-del de certaines limites fixes par une exprience
millnaire, et renouveler souvent l'corce.

Naoh n'ignorait aucun des rites transmis par les anctres: il ranima
lgrement le Feu, il imbiba la surface extrieure d'un peu d'eau puise
dans une flaque, il vrifia la fente et l'tat du schiste. Avant de
fuir, il s'empara des haches et des sagaies parses, puis il jeta un
dernier regard sur le camp et sur la plaine.

Deux des adversaires tournaient leurs faces roides vers les toiles; les
deux autres, malgr leurs souffrances, se tenaient immobiles, pour faire
croire qu'ils taient morts. La prudence et la loi des hommes voulaient
qu'ils fussent achevs.

Naoh s'approcha de celui qui tait bless  la cuisse, et dj il
dardait sa sagaie: un trange dgot lui pntra le coeur, toute haine
se perdait dans la joie, et il ne put se rsigner  teindre de nouveaux
souffles.

D'ailleurs, il tait plus urgent d'craser le foyer: il en parpilla les
tisons,  l'aide d'une des massues laisses par les vaincus, il les
rduisit en fragments trop menus pour durer jusqu'au retour des
guerriers, puis, entravant les blesss dans des roseaux et des branches,
il cria:

--Les Kzamms n'ont pas voulu donner un tison au fils du Lopard et les
Kzamms n'ont plus de Feu. Ils rderont dans la nuit et dans le froid,
jusqu' ce qu'ils aient rejoint leur horde!... Ainsi les Oulhamr sont
devenus plus forts que les Kzamms!

Naoh se retrouva seul au pied du tertre o Nam et Gaw devaient le
rejoindre. Il ne s'en tonna point: les jeunes guerriers avaient d
faire de vastes dtours devant leurs poursuivants...

Aprs avoir couvert sa plaie de feuilles de saule, il s'assit prs de la
flamme lgre o tincelait son destin.

Le temps coula avec les eaux du Grand-Fleuve et avec les rayons de la
lune montante. Lorsque l'astre toucha le znith, Naoh dressa la tte.
Dans les mille rumeurs parses, il reconnaissait un rythme particulier,
qui tait celui de l'homme. C'tait un pas rapide, mais moins compliqu
que celui des btes  quatre pattes. Presque imperceptible d'abord, il
se prcisa, puis, un lan de la brise apportant quelque manation
subite, l'Oulhamr se dit:

--Voici le fils du Peuplier qui a dpist les ennemis.

Car aucun indice de poursuite ne se dcelait sur la plaine.

Bientt une silhouette flexible se dessina entre deux sycomores; Naoh
reconnut qu'il ne s'tait pas tromp: c'tait Nam qui s'avanait dans la
nappe argentine du clair de lune. Il ne tarda pas  paratre au pied du
tertre.

Et le chef demanda:

--Les Kzamms ont-ils perdu la trace de Nam?

--Nam les a entrans trs loin dans le nord, puis les a devancs et il
a longtemps march dans la rivire. Ensuite, il s'est arrt; il n'a
plus vu, ni entendu, ni flair les Dvoreurs d'Hommes.

--C'est bien! rpondit Naoh en lui passant la main sur la nuque. Nam a
t agile et rus. Mais qu'est devenu Gaw?

--Le fils du Saga a t poursuivi par une autre troupe de Kzamms. Nam
n'a pas rencontr sa trace.

--Nous attendrons Gaw! Et maintenant, que Nam regarde.

Naoh entrana son compagnon. Au tournant du tertre, dans une chancrure,
Nam vit tinceler une petite flamme palpitante et chaude.

--Voil! fit simplement le chef. Naoh a conquis le Feu.

Le jeune homme poussa un grand cri; ses yeux s'largirent de
ravissement; il se prosterna devant le fils du Lopard et murmura:

--Naoh est aussi rus que toute une horde d'hommes!... Il sera le grand
chef des Oulhamr et aucun ennemi ne lui rsistera.

Ils s'assirent devant ce faible feu et ce fut comme si le brasier des
nuits les protgeait de sa vhmence, au bord des cavernes natales, sous
les toiles froides, devant les flammeroles du Grand Marcage. L'ide du
long retour ne leur tait plus pnible: quand ils auraient quitt les
terres du Grand Fleuve, les Kzamms ne les poursuivraient point: ils
traverseraient des contres o les btes seules rdent dans les
solitudes.

Ils rvrent longtemps; l'avenir tait sur eux et pour eux, l'espace
rempli de promesses. Mais, quand la lune commena de crotre sur le ciel
occidental, l'inquitude se tapit dans leurs poitrines.

--O reste Gaw?... murmura le chef. N'a-t-il pas su dpister les Kzamms?
A-t-il t arrt par un marcage ou pris au pige?

La plaine tait muette; les btes se taisaient; la brise mme venait de
s'alanguir sur le fleuve et de s'vanouir dans les trembles; on
n'entendait que la rumeur assourdie des eaux. Fallait-il attendre
jusqu' l'aube ou se mettre  la recherche de l'absent? Il rpugnait
trangement  Naoh de laisser le Feu  la garde de Nam. D'autre part,
l'image du jeune guerrier pourchass par les Dvoreurs d'Hommes le
surexcitait. A cause du Feu, il pouvait l'abandonner  son sort, et mme
il le devait, mais il s'tait pris pour ses compagnons d'une tendresse
sauvage; ils participaient vritablement de sa personne; leurs dangers
l'alarmaient autant que les siens, davantage mme, car il les savait
plus que lui exposs aux embches, menacs par les lments et les
tres.

--Naoh va chercher la trace de Gaw! dit-il enfin. Il laissera le fils du
Peuplier veiller sur le Feu. Nam n'aura pas de repos, il mouillera
l'corce lorsqu'elle sera trop chaude: il ne s'loignera jamais plus
longtemps qu'il ne faut pour aller jusqu'au fleuve et en revenir.

--Nam veillera sur le Feu comme sur sa propre vie! rpondit fortement le
jeune nomade.

Il ajouta avec fiert:

--Nam sait entretenir la flamme! Sa mre le lui a enseign lorsqu'il
tait aussi petit qu'un louveteau.

--C'est bien. Si Naoh n'est pas revenu quand le soleil sera  la hauteur
des peupliers, Nam se rfugiera auprs des mammouths... et, si Naoh
n'est pas revenu avant la fin du jour, Nam fuira seul vers le pays de
chasse des Oulhamr.

Il s'loigna; toute sa chair vibrait de dtresse, et maintes fois il se
retourna vers la silhouette dclinante de Nam, vers la petite cage du
Feu, dont il se figurait voir encore la faible lumire, alors qu'elle
tait dj confondue avec le clair de lune.




VI

LA RECHERCHE DE GAW


Pour retrouver la piste de Gaw, il lui fallait retourner d'abord vers le
camp des Dvoreurs d'Hommes. Il marchait plus lentement. Son paule
brlait sous les feuilles de saule qu'il y avait presses; sa tte
bourdonnait: il sentait une douleur  l'endroit o l'avait atteint la
massue, et il prouvait une grande mlancolie  voir que, aprs la
conqute du Feu, sa tche demeurait aussi rude et aussi incertaine. Il
arriva ainsi au tournant de la mme fresnaie d'o, avec ses jeunes
hommes, il avait aperu la halte des Kzamms. Alors, un brasier rouge y
teignait la lueur de la lune montante; maintenant, le camp tait morne,
les braises, disperses par Naoh, s'taient toutes teintes, l'argenture
nocturne se posait sur l'immobilit des hommes et des choses; on
n'entendait que la plainte intermittente d'un bless.

Naoh, ayant consult chacun de ses sens, eut la certitude que les
poursuivants n'taient pas revenus. Il marcha vers le camp: les plaintes
du bless cessrent; il sembla n'y avoir plus l que des cadavres.
D'ailleurs, il ne s'attarda pas; il marcha dans la direction par o Gaw
avait fui tout d'abord, et il retrouva la piste. D'abord facile 
suivre, accompagne qu'elle tait par les traces nombreuses des Kzamms,
et presque en ligne droite, elle s'inflchissait par la suite, tournait
entre des mamelons, revenait sur elle-mme, traversait des broussailles.
Une mare la coupait brusquement: Naoh ne la ressaisit qu'au tournant de
la rive, humide maintenant, comme si Gaw et les autres eussent t
tremps dans l'eau.

Devant un bois de sycomores, les Kzamms avaient d se diviser en
plusieurs bandes. Naoh russit toutefois  dmler la direction
favorable et marcha pendant trois ou quatre mille coudes encore. Mais
alors il dut s'arrter. De gros nuages engloutissaient la lune, l'aube
ne se dcelait pas encore. Le fils du Lopard s'assit au pied d'un
sycomore qui croissait depuis dix gnrations d'hommes. Les fauves
avaient fini leur chasse, les animaux diurnes ne bougeaient pas encore,
cachs dans la terre, les fourrs, les trous des arbres, ou parmi les
ramures.

Naoh se reposa; quelques gouttes du temps ternel s'coulrent  travers
la vie fugitive du bois. Puis une blancheur froide commena  se
rpandre de cime en cime. L'aube d'automne, appesantie et morte,
effleurait les feuilles dbiles et les nids ruineux, poussant devant
elle une petite brise qui semblait le soupir des sycomores. Naoh, debout
devant la lumire, encore ple comme la cendre blanche d'un foyer,
mangea un morceau de chair sche, se pencha sur le sol, et se remit 
suivre la piste. Elle le guida pendant des milliers de coudes. Sortie
du bois, elle traversa une plaine de sable o l'herbe tait rare et les
arbrisseaux rabougris; elle tourna parmi des terres o les roseaux
rouges pourrissaient au bord des mares; elle monta une colline et
s'engagea parmi des mamelons; elle s'arrta enfin au bord d'une rivire
que Gaw, certainement, avait franchie. Naoh la franchit  son tour et,
aprs de longues dmarches, dcouvrit que deux pistes de Kzamms
convergeaient: Gaw pouvait tre cern!

Alors, le chef pensa qu'il serait bon d'abandonner le fugitif  son
sort, afin de ne pas risquer, contre une seule existence, sa vie, celle
de Nam et celle du Feu. Mais la poursuite l'exasprait, quelque fivre
battait entre ses tempes, une esprance s'obstinait malgr tout; il
subissait aussi le simple entranement de la chose commence.

Outre les deux partis de Kzamms, dont Naoh venait de reconnatre la
ruse, il fallait craindre celui qui avait poursuivi Nam et qui, aprs
tant de tours et de dtours, avait eu le temps de prendre une position
avantageuse, si mme il ne s'tait divis en groupes enveloppants.
Confiant dans sa grande vitesse et dans sa ruse, le fils du Lopard
suivit sans hsiter la piste mme de Gaw, s'arrtant  peine pour sonder
l'tendue.

Le sol devint dur: le granit apparaissait sous un humus pauvre et de
couleur bleutre; puis une colline escarpe se prsenta, que Naoh se
dcida  gravir, car les traces taient maintenant assez rcentes pour
que, de la cime, on pt esprer surprendre la silhouette de Gaw ou un
parti de poursuivants. Le nomade se glissa parmi la broussaille, et
parvint tout au haut de la colline. Il poussa une faible exclamation:
Gaw venait d'apparatre sur une bande de terre rouge, terre de minium
qui semblait arrose du sang de troupeaux innombrables.

Derrire lui,  mille coudes, les hommes aux grands torses et aux
jambes brves avanaient en ordre parpill; vers le nord, une deuxime
troupe dbordait. Toutefois, malgr la dure de la poursuite, le fils du
Saga ne semblait pas puis; les Kzamms trahissaient une fatigue pour
le moins gale  la sienne. Durant la longue nuit d'automne, Gaw n'avait
pris le galop que pour se drober aux embches ou pour inquiter les
ennemis. Par malheur, les manoeuvres des Kzamms l'avaient gar; il se
dirigeait  l'aventure, sans plus savoir s'il tait au couchant ou au
midi du roc o il devait rejoindre le chef.

Naoh put suivre les pripties de la chasse. Gaw filait vers un bois de
pins au nord-est. La premire troupe le suivait en formant une ligne
brise qui coupait la retraite sur un front de mille coudes. La
deuxime troupe, qui dbordait au nord, commenait  s'inflchir, de
manire  atteindre le bois en mme temps que le fugitif: mais, tandis
que celui-ci l'aborderait par le sud-ouest, eux devaient y accder par
le levant. Cette situation n'tait point dsespre, ni mme trs
dfavorable, pourvu que le fugitif obliqut vers le nord-ouest, ds
qu'il se trouverait  couvert. Vloce, il lui serait facile de prendre
une avance convenable et si Naoh le joignait alors, ils pourraient
prendre la direction du Grand Fleuve.

D'un coup d'oeil le chef reconnut la voie favorable: c'tait une tendue
broussailleuse, o il serait cach et qui le mnerait  la hauteur du
bois, au couchant. Dj, il se disposait  descendre de la colline,
lorsqu'une priptie nouvelle, de beaucoup plus redoutable, le fit
tressaillir: un troisime parti apparaissait, cette fois au nord-ouest;
Gaw ne pouvait plus viter l'treinte des Kzamms qu'en fuyant 
l'occident  grande vitesse. Il ne semblait pas avoir conscience du
pril, il suivait une ligne droite.

Une fois encore, Naoh hsita entre la ncessit de sauvegarder le Feu,
Nam et lui-mme, et la tentation de secourir Gaw; une fois encore, il
cda  la force mystrieuse qui pousse l'homme et les btes  poursuivre
l'oeuvre commence. Le fils du Lopard, aprs un long regard sur le
site, dont toutes les particularits se fixrent sur sa rtine,
descendit la colline.

Il s'engagea le long de la broussaille, dont il suivit la limite
occidentale. Puis il fit un crochet  travers de hautes herbes bleues et
rousses; et comme sa vitesse dpassait de beaucoup celle des Kzamms et
de Gaw, qui mnageaient leur souffle, il arriva en vue du bois avant que
le fugitif ne s'y ft engag.

Maintenant, il lui fallait faire connatre sa prsence. Il imita la
brame de l'laphe, en la rptant trois fois: c'tait un signal
familier aux Oulhamr. Mais la distance tait trop grande; Gaw aurait
peut-tre entendu en temps ordinaire: las, son attention tendue sur les
poursuivants, le rappel lui chappa.

Alors, Naoh se dcida  paratre: il jaillit des hautes herbes, surgit
devant les ennemis et poussa son cri de guerre. Un long hurlement,
rpt par les partis de Kzamms qui survenaient  l'ouest et  l'est du
bois, se rpercuta dans l'espace. Gaw s'arrta, tremblant sur ses
jarrets, de joie et d'tonnement,--puis, donnant toute sa vitesse, il
accourut vers le fils du Lopard. Dj, celui-ci, sr d'tre suivi,
fuyait selon la ligne praticable. Mais le troisime parti de Kzamms,
averti, avait aussi chang de route et se prcipitait pour couper la
retraite, tandis que les premiers poursuivants se portaient  grande
vitesse dans une direction presque parallle  celle des fugitifs. Ces
manoeuvres russirent: la route de l'ouest se trouva bloque  la fois
par des Kzamms et par une masse rocheuse, presque inaccessible, et il
devenait impossible de s'inflchir vers le sud-ouest o des guerriers
formaient un demi-cercle.

Comme Naoh menait directement Gaw vers le roc, les Kzamms, resserrant
leur treinte, poussrent un cri de triomphe; plusieurs parvinrent 
cinquante coudes des Oulhamr et lancrent des sagaies. Mais Naoh,
traversant un rideau de broussailles, entranait son compagnon  travers
un dfil entrevu du haut de la colline.

Les Kzamms hurlaient; quelques-uns se hissrent  leur tour jusqu'au
dfil; les autres tournrent l'obstacle.

                   *       *       *       *       *

Cependant, Naoh et Gaw fuyaient de toute leur vitesse; ils eussent pris
une avance considrable si le terrain n'avait t si rude, si ingal et
si mouvant. Quand ils ressortirent  l'autre extrmit de la masse
rocheuse, trois Kzamms dbouchaient du nord et coupaient la retraite.
Naoh et pu biaiser en se rejetant au midi; mais il entendait le bruit
croissant de la poursuite: il sut que de ce ct aussi sa course allait
tre arrte. Toute hsitation devenait mortelle.

Il s'lana droit sur les survenants, la massue d'une main et la hache
de l'autre, tandis que Gaw saisissait son harpon. Craignant de laisser
chapper les Oulhamr, les trois Kzamms s'taient parpills. Naoh bondit
sur celui qui tait vers sa gauche. C'tait un guerrier trs jeune,
leste et flexible, qui leva sa hache pour parer l'attaque. Un coup de
massue lui arracha son arme; un second coup l'abattit.

Les deux autres Dvoreurs d'Hommes s'taient prcipits sur Gaw,
comptant le terrasser assez vite pour runir leurs forces contre Naoh.
Le jeune Oulhamr avait dard une sagaie et bless, mais faiblement, un
des agresseurs. Avant qu'il et pu frapper de l'pieu, il tait atteint
 la poitrine. Un recul rapide, puis un bond transverse lui permirent de
se mettre en garde. Tandis que l'un des Kzamms l'attaquait de face, avec
vlocit, l'autre cherchait  le frapper par derrire: Gaw allait
succomber, lorsque Naoh arriva. L'norme massue s'abattit avec le bruit
d'un arbre qui croule; un Kzamm craqua et s'affaissa; l'autre battit en
retraite, vers un groupe de guerriers qui, dbouchant au nord,
s'avanait  grande allure.

Il tait trop tard. Les Oulhamr chappaient  l'treinte; ils fuyaient
vers l'ouest, le long d'une ligne o aucun ennemi ne leur barrait le
passage;  chaque bond, ils augmentaient leur avance.

Ils coururent longtemps, tantt sur la terre sonore, tantt sur la fange
ou parmi les herbes sifflantes, tantt dans la brousse ou dans les
tourbires, tantt gravissant les ctes et tantt dvalant perdument.
Bien avant que le soleil ft au milieu du firmament, ils avaient six
mille coudes d'avance. Souvent, ils esprrent que l'ennemi cesserait
la poursuite, mais lorsqu'ils atteignaient une cime, ils finissaient
toujours par dcouvrir la meute acharne des Dvoreurs d'Hommes.

Or, Gaw s'affaiblissait. Sa blessure n'avait pas cess de rpandre du
sang. Quelquefois ce n'tait qu'un filet insaisissable: malgr la
galopade furieuse, la plaie semblait close; puis, aprs quelques efforts
plus brusques ou quelques faux pas dans une fondrire, le liquide rouge
se mettait  sourdre. De jeunes peupliers s'taient rencontrs, Naoh
avait construit un tampon de feuilles; mais la blessure continuait 
saigner sous le bandage; peu  peu, la vitesse de Gaw devint gale, puis
infrieure  celle des Kzamms. Chaque fois maintenant que les fugitifs
se retournaient, l'avant-garde des Kzamms avait gagn du terrain. Et le
fils du Lopard, avec une rage profonde, songeait que si Gaw ne
reprenait pas quelque force, ils seraient rejoints avant d'avoir pu
atteindre le troupeau des mammouths. Mais Gaw ne reprenait pas de force;
une colline se prsenta, qu'il gravit avec une peine excessive; au
sommet, les jambes tremblantes, le visage couleur de cendre, le coeur
extnu, il chancela. Et Naoh, tourn vers la troupe fauve, qui
commenait  gravir la pente, vit combien la distance avait encore
dcru.

--Si Gaw ne peut plus courir, dit-il d'une voix creuse, les Dvoreurs
d'Hommes nous auront rejoints avant que nous n'arrivions en vue du
fleuve.

--Les yeux de Gaw sont obscurs, ses oreilles sifflent comme des
grillons! balbutia le jeune guerrier. Que le fils du Lopard continue
seul sa course, Gaw mourra pour le Feu et pour le chef.

--Gaw ne mourra pas encore!

Et, se tournant vers les Kzamms, Naoh poussa un furieux cri de guerre,
puis, jetant Gaw sur son dos, il reprit sa course. D'abord, son grand
courage et sa formidable musculature lui permirent de garder son avance.
Sur le sol dclive, il bondissait, emport par la pesanteur. Flexibles
comme des branches de frne, ses jarrets soutenaient cette chute
incessante. Au bas de la colline, son souffle s'acclra, ses pieds
s'alourdirent. Sans sa blessure, qui brlait sourdement, sans le coup de
massue sur la tte, qui faisait encore bruire ses oreilles, il aurait
pu, mme avec Gaw sur l'paule, devancer les Dvoreurs d'Hommes aux
jambes trapues et lasss par une longue course. Mais il avait dpass
ses forces; nulle bte sur la steppe ou sous les futaies n'aurait pu
mener une tche aussi longue et aussi harassante... Maintenant, sans
relche, la distance dcroissait, qui le sparait des Kzamms.

Il entendait leurs pas gratter la terre et y rebondir; il savait 
chaque moment de combien ils se rapprochaient: ils furent  cinq cents
coudes, puis  quatre cents, puis  deux cents. Alors, le fils du
Lopard dposa Gaw sur la terre et, les yeux hagards, il eut une
hsitation suprme.

--Gaw, fils du Saga, dit-il enfin, Naoh ne peut plus t'emporter devant
les Dvoreurs d'Hommes!

Gaw s'tait redress. Il dit:

--Naoh doit abandonner Gaw et sauver le Feu.

Tout engourdi, car, malgr les secousses, il avait dormi sur l'paule du
chef, il se secoua, il tendit les bras, et les Kzamms, parvenus 
soixante coudes, levaient leurs sagaies pour commencer la lutte. Naoh,
rsolu  ne fuir qu'au dernier moment, leur fit face. Les premiers
projectiles bourdonnrent; lancs de trop loin, la plupart retombaient
sans mme parvenir jusqu'aux Oulhamr; un seul, effleurant Gaw  la
jambe, lui fit une blessure aussi lgre qu'une pine d'glantier. A la
riposte, Naoh atteignit le plus proche des Dvoreurs d'Hommes; ensuite,
il transpera le ventre d'un guerrier qui s'avanait  grands bonds. Ce
double exploit jeta le trouble parmi les agresseurs d'avant-garde. Ils
poussrent une clameur pouvantable, mais s'arrtrent pour attendre du
renfort.

Cette pause fut favorable aux Oulhamr. La piqre semblait avoir rveill
Gaw. D'une main encore faible, il avait saisi un harpon et il le
brandissait, attendant que les ennemis fussent  bonne porte. Naoh,
voyant le geste, demanda:

--Gaw a donc repris de la force? Qu'il fuie!... Naoh retardera la
poursuite...

Le jeune guerrier hsitait, mais le chef reprit d'un ton bref:

--Va!

Gaw se mit  fuir, d'un pas qui, d'abord lourd et hsitant,
s'affermissait  mesure. Naoh reculait, lent et formidable, tenant 
chaque main une sagaie, et les Kzamms hsitaient. Enfin, leur chef
ordonna l'attaque. Les dards sifflrent, les hommes bondirent. Naoh
arrta encore deux guerriers dans leur course et prit du champ.

Et la poursuite recommena sur la terre innombrable. Gaw, parfois
retrouvait ses jarrets, parfois s'alanguissait, les muscles mous, le
souffle rude. Naoh l'entranait par la main. L'avantage n'en restait pas
moins aux Kzamms. Ils suivaient d'un trot soutenu, sans mme se hter,
confiants dans leur endurance. Or Naoh ne pouvait plus emporter son
compagnon. La grande fatigue et la fivre rendaient sa blessure pesante;
son crne s'emplissait de rumeur; et, par surcrot, il avait heurt son
pied contre une roche.

--Il faut que Gaw meure! ne cessait de rpter le jeune guerrier. Naoh
dira qu'il a bien combattu.

Sombre, le chef ne rpondait point. Il coutait le trot des ennemis. De
nouveau, ils furent  deux cents coudes, puis  cent, tandis que les
fugitifs gravissaient une pente. Alors le fils du Lopard, rassemblant
ses nergies profondes, maintint la distance jusqu'au haut du mamelon.
Et l, jetant un long regard sur l'occident, la poitrine palpitante  la
fois de lassitude et d'esprance, il cria:

--Le Grand Fleuve... les mammouths!

L'eau vaste tait l, miroitante parmi les peupliers, les aulnes, les
frnes et les vernes; le troupeau tait l aussi,  quatre mille
coudes, paissant les racines et les jeunes arbres. Naoh se rua,
entranant Gaw dans un lan qui leur fit gagner plus de cent coudes.
C'tait le dernier soubresaut! Ils reperdirent cette faible avance,
coude par coude. Les Kzamms poussaient leur cri de guerre...

Quand deux mille coudes sparrent Naoh et Gaw de la cime du mamelon,
les Kzamms taient presque  porte. Ils gardaient leur pas gal et
bref, d'autant plus srs d'atteindre les Oulhamr qu'ils les acculeraient
au troupeau de mammouths. Ils savaient que ceux-ci, malgr leur
indiffrence pacifique, ne souffraient aucune prsence; donc, ils
refouleraient les fugitifs.

Toutefois les poursuivants ne ngligeaient pas de se rapprocher; on
entendait maintenant leur souffle, et il fallait encore parcourir mille
coudes!... Alors Naoh poussa une longue plainte et l'on vit un homme
merger d'un bois de platanes; puis, une des normes btes leva sa
trompe avec un barrit strident. Elle s'lana, suivie de trois autres,
droit vers le fils du Lopard. Les Kzamms, effars et contents,
s'arrtrent: il n'y avait plus qu' attendre le recul des Oulhamr, 
les cerner et  les anantir.

Naoh, cependant, continua de courir pendant une centaine de coudes,
puis, tournant vers les Kzamms son visage creux de fatigue et ses yeux
tincelants de triomphe, il cria:

--Les Oulhamr ont fait alliance avec les mammouths. Naoh se rit des
Dvoreurs d'Hommes.

Tandis qu'il parlait, les mammouths arrivrent;  la stupeur infinie des
Kzamms, le plus grand mit sa trompe sur l'paule de l'Oulhamr. Et Naoh
poursuivit:

--Naoh a pris le Feu. Il a abattu quatre guerriers dans le campement; il
en a abattu quatre autres pendant la poursuite...

Les Kzamms rpondirent par des hurlements de fureur, mais, comme les
mammouths avanaient encore, ils reculrent en hte, car, pas plus que
les Oulhamr, ils n'avaient encore conu que l'homme pt combattre ces
hordes colossales.




VII

LA VIE CHEZ LES MAMMOUTHS


Nam avait bien gard le Feu. Il brlait clair et pur dans sa cage
lorsque Naoh le retrouva. Et quoique son harassement ft extrme, que la
blessure mordt sa chair comme un loup, que sa tte bourdonnt de
fivre, le fils du Lopard eut un grand moment de bonheur. Dans sa large
poitrine battait toute l'esprance humaine, plus belle de ce que, sans
l'ignorer, il ne songeait pas  la mort. La jeunesse palpitait en lui
et, pour sa courte prvoyance, c'tait l'ternit. Il vit le marcage au
printemps, lorsque les roseaux dardent tous ensemble leurs flches
tendres, lorsque les peupliers, les aulnes et les saules revtent leur
fourrure verte et blanche, lorsque les sarcelles, les hrons, les
ramiers, les msanges s'interpellent, lorsque la pluie tombe si allgre
que c'est comme si la vie mme tombait sur la terre. Et devant les eaux,
et sur les herbes et parmi les arbres, la face de la postrit tait la
face de Gammla; toute la joie des hommes tait le corps flexible, les
bras fins et le ventre rond de la fille de Faouhm.

Quand Naoh eut rv devant le Feu, il cueillit des racines et des
plantes tendres, pour en faire hommage au chef des mammouths, car il
concevait que l'alliance, pour tre durable, devait chaque jour tre
renouvele. Alors seulement, Nam prenant la garde, il alla choisir une
retraite, au centre du grand troupeau, et s'y tendit:

--Si les mammouths quittent le pturage, fit Nam, je rveillerai le fils
du Lopard.

--Le pturage est abondant, rpondit Naoh: les mammouths y patront
jusqu'au soir.

Il tomba dans un sommeil profond comme la mort.

Quand il s'veilla, le soleil s'inclinait sur la savane. Des nuages
couleur de schiste s'amoncelaient et, doucement, ils ensevelissaient le
disque jaune, pareil  une vaste fleur de nnuphar. Naoh se sentit les
membres briss aux jointures; la fivre courait au travers de son crne
et de son chine; mais le bourdonnement s'affaiblissait dans ses
oreilles et la douleur de son paule reculait.

Il se leva, regarda d'abord le Feu, puis demanda au veilleur:

--Les Kzamms sont-ils revenus?

--Ils ne se sont pas loigns encore... ils attendent, sur le bord du
fleuve, devant l'le aux hauts peupliers.

--C'est bien! rpondit le fils du Lopard. Ils n'auront pas de Feu
pendant les nuits humides; ils perdront courage et retourneront vers
leur horde. Que Nam dorme  son tour.

Tandis que Nam s'tendait sur les feuilles et le lichen, Naoh examina
Gaw, qui s'agitait dans un rve. Le jeune homme tait faible, la peau
ardente; son souffle passait avec rudesse, mais le sang ne coulait plus
de sa poitrine. Le chef, songeant qu'il ne rentrerait pas encore dans
les racines de la terre profonde, se pencha sur le Feu, avec un grand
dsir de le voir crotre dans un brasier de branches sches.

Mais il repoussa ce dsir vers les journes suivantes. Car il fallait
d'abord obtenir que le chef des mammouths permt aux Oulhamr de passer
la nuit dans son camp. Naoh le chercha du regard. Il l'aperut,
solitaire, selon son habitude, pour mieux veiller sur le troupeau et
mieux scruter l'tendue. Il paissait des arbrisseaux dont la tte
dpassait  peine le sol. Le fils du Lopard cueillit des racines de
fougre comestible; il trouva aussi des fves de marais; puis il se
dirigea vers le grand mammouth. La bte,  son approche, cessa de ronger
les arbrisseaux tendres; elle agita doucement sa trompe velue; mme,
elle fit quelques pas vers Naoh. En lui voyant les mains charges de
nourriture, elle montra du contentement, et elle commenait aussi 
prouver de la tendresse pour l'homme. Le nomade tendit la provende
qu'il tenait contre sa poitrine et murmura:

--Chef des mammouths, les Kzamms n'ont pas encore quitt le fleuve. Les
Oulhamr sont plus forts que les Kzamms, mais ils ne sont que trois,
tandis qu'eux sont plus de trois fois deux mains. Ils nous tueront si
nous nous loignons des mammouths!

Le mammouth, rassasi par une journe de pture, mangeait lentement les
racines et les fves. Quand il eut fini, il regarda le soleil couchant,
puis il se coucha sur le sol, tandis que sa trompe s'enroulait  demi
autour du torse de l'homme. Naoh en conclut que l'alliance tait
complte, qu'il pourrait attendre sa gurison et celle de Gaw dans le
camp des mammouths,  l'abri des Kzamms, du Lion, du Tigre et de l'Ours
gris. Peut-tre mme lui serait-il accord d'allumer le Feu dvorant et
de goter la douceur des racines, des chtaignes et des viandes rties.

Or le soleil s'ensanglanta dans le vaste occident, puis il alluma les
nuages magnifiques. Ce fut un soir rouge comme la fleur de basilier,
jaune comme une prairie de renoncules, lilas comme les veilleuses sur
une rive d'automne, et ses feux fouillaient la profondeur du fleuve: ce
fut un des beaux soirs de la terre mortelle. Il ne creusa pas des
contres incommensurables comme les crpuscules d't; mais il y eut des
lacs, des les et des cavernes ptris de la lueur des magnolias, des
glaeuls et des glantines, dont l'clat touchait l'me sauvage de Naoh.
Il se demanda qui donc allumait ces tendues innombrables, quels hommes
et quelles btes vivaient derrire la montagne du Ciel.

Il y avait trois jours que Naoh, Gaw et Nam vivaient dans le camp des
mammouths. Les Kzamms vindicatifs continuaient  rder au bord du Grand
Fleuve, dans l'espoir de capturer et de dvorer les hommes qui avaient
djou leur ruse, dfi leur force et pris leur Feu.

Naoh ne les redoutait pas, son alliance avec les mammouths tait devenue
parfaite. Chaque matin, sa force tait plus sre. Son crne ne
bourdonnait plus; la blessure de son paule, peu profonde, se fermait
avec rapidit, toute fivre avait cess. Gaw aussi gurissait. Souvent
les trois Oulhamr, monts sur un tertre, dfiaient les adversaires.

Naoh criait:

--Pourquoi rdez-vous autour des mammouths et des Oulhamr? Vous tes
devant les mammouths comme des chacals devant le Grand Ours. Ni la
massue ni la hache d'aucun Kzamm ne peuvent rsister  la massue et  la
hache de Naoh! Si vous ne partez pas vers vos terres de chasse, nous
vous dresserons des piges et nous vous tuerons.

Nam et Gaw poussaient leur cri de guerre en brandissant leurs sagaies;
mais les Kzamms rdaient dans la brousse, parmi les roseaux, sur la
savane, ou sous les rables, les sycomores, les frnes et les peupliers.
On apercevait brusquement un torse velu, une tte aux grands cheveux; ou
bien des silhouettes confuses se glissaient dans les pnombres. Et
quoiqu'ils fussent sans crainte, les Oulhamr dtestaient cette prsence
mauvaise. Elle les empchait de s'loigner pour reconnatre le pays;
elle menaait l'avenir, car il faudrait bientt quitter les mammouths
pour retourner vers le Nord. Le fils du Lopard songeait aux moyens
d'loigner l'ennemi de sa piste.

Il continuait  rendre hommage au chef des mammouths. Trois fois par
jour, il rassemblait pour lui des nourritures tendres, et il passait de
grands moments, assis auprs de lui,  tenter de comprendre son langage
et de lui faire entendre le sien. Le mammouth coutait volontiers la
parole humaine, il secouait la tte et semblait pensif; quelquefois une
lueur singulire tincelait dans son oeil brun ou bien il plissait la
paupire comme s'il riait. Alors, Naoh songeait:

--Le grand mammouth comprend Naoh, mais Naoh ne le comprend pas encore.

Cependant, ils changeaient des gestes dont le sens n'tait pas douteux,
et qui se rapportaient  la nourriture. Quand le nomade criait:

--Voici!

Le mammouth approchait tout de suite, mme si Naoh tait cach: car il
savait qu'il y avait des racines, des tiges fraches ou des fruits. Peu
 peu, ils apprirent  s'appeler, mme sans motif. Le mammouth poussait
un barrit adouci; Naoh articulait une ou deux syllabes. Ils taient
contents d'tre  ct l'un de l'autre. L'homme s'asseyait sur la terre;
le mammouth rdait autour de lui, et quelquefois, par jeu, il le
soulevait dans sa trompe enroule, dlicatement.

Pour arriver  son but, Naoh avait ordonn  ses guerriers de rendre
hommage  deux autres mammouths, qui taient chefs aprs le colosse.
Comme ils taient maintenant familiers avec les nomades, ils avaient
donn l'affection qui leur tait demande. Ensuite, Naoh avait appris
aux jeunes hommes comment il fallait habituer les gants  leur voix, si
bien que, le cinquime jour, les mammouths accouraient au cri de Nam et
de Gaw.

Les Oulhamr eurent un grand bonheur. Un soir, avant la fin du
crpuscule, Naoh ayant accumul des branches et des herbes sches, osa y
mettre le Feu. L'air tait frais, assez sec, la brise trs lente. Et la
Flamme avait cr, d'abord noire de fume, puis pure, grondante et
couleur d'aurore.

De toutes parts, les mammouths accoururent. On voyait leurs grosses
ttes s'avancer et leurs yeux luire d'inquitude. Les nerveux
barrissaient. Car ils connaissaient le feu! Ils l'avaient rencontr sur
la savane et dans la fort, quand la foudre s'tait abattue; il les
avait poursuivis, avec des craquements pouvantables; son haleine leur
cuisait la chair, ses dents peraient leur peau invulnrable; les vieux
se souvenaient de compagnons saisis par cette chose terrible et qui
n'taient plus revenus. Aussi considraient-ils, avec crainte et menace,
cette flamme autour de laquelle se tenaient les petites btes
verticales.

Naoh, sentant leur dplaisir, se rendit auprs du grand mammouth et lui
dit:

--Le Feu des Oulhamr ne peut pas fuir; il ne peut pas crotre  travers
les plantes; il ne peut pas se jeter sur les mammouths. Naoh l'a
emprisonn dans un sol o il ne trouverait aucune nourriture.

Le colosse, emmen  dix pas de la flamme, la contemplait, et, plus
curieux que ses semblables, pntr aussi d'une confiance obscure en
voyant ses faibles amis si tranquilles, il se rassura. Comme son
agitation ou son calme rglaient, depuis de longues annes, l'agitation
et le calme du troupeau, tous, peu  peu, ne redoutrent plus le feu
immobile des Oulhamr comme ils redoutaient le feu formidable qui galope
sur la steppe.

Ainsi, Naoh put nourrir la flamme et refouler les tnbres. Ce soir-l,
il gota la viande, les racines, les champignons rtis, et il s'en
dlecta.

                   *       *       *       *       *

Le sixime jour, la prsence des Kzamms devint plus insupportable. Naoh
avait maintenant repris toute sa force; l'inaction lui pesait; l'tendue
l'appelait vers le Nord. Ayant vu plusieurs torses velus apparatre
parmi des platanes, il fut saisi de colre, il s'exclama:

--Les Kzamms ne se nourriront pas de la chair de Naoh, de Gaw et de Nam!

Puis il fit venir ses compagnons et leur dit:

--Vous appellerez les mammouths avec lesquels vous avez fait alliance,
et, moi, je me ferai suivre du grand chef. Ainsi, nous pourrons
combattre les Dvoreurs d'Hommes.

Ayant cach le Feu en lieu sr, les Oulhamr se mirent en route. A mesure
qu'ils s'loignaient du camp, ils offraient des aliments aux mammouths,
et Naoh, par intervalles, parlait d'une voix douce. Cependant,  une
certaine distance, les colosses hsitrent. Le sentiment de leur
responsabilit envers le troupeau s'accroissait  chaque enjambe. Ils
s'arrtaient, ils tournaient la tte vers l'Occident. Puis ils cessrent
d'avancer. Et lorsque Naoh fit entendre le cri d'appel, le chef des
mammouths y riposta en appelant  son tour. Le fils du Lopard revint
sur ses pas, il passa la main sur la trompe de son alli, disant:

--Les Kzamms sont cachs parmi les arbustes! Si les mammouths nous
aidaient  les combattre, ils n'oseraient plus rder autour du camp!

Le chef des mammouths demeurait impassible. Il ne cessait de considrer,
 l'arrire, le troupeau lointain dont il menait les destines. Naoh,
sachant que les Kzamms taient cachs  quelques portes de flche, ne
put se rsoudre  abandonner l'attaque. Il se glissa, suivi de Nam et de
Gaw,  travers les vgtaux. Des javelots sifflrent; plusieurs Kzamms
se dressrent sur la broussaille pour mieux viser l'ennemi; et Naoh
poussa un long, un strident cri d'appel.

Alors, le chef des mammouths parut comprendre. Il lana dans l'espace le
barrit formidable qui rassemblait le troupeau, il fona, suivi des deux
autres mles, sur les Dvoreurs d'Hommes. Naoh, brandissant sa massue,
Nam et Gaw, tenant la hache dans leur main gauche, un dard de la main
droite, s'lanaient en clamant belliqueusement. Les Kzamms, pouvants,
se dispersrent  travers la brousse; mais la fureur avait saisi les
mammouths; ils chargeaient les fugitifs comme ils auraient charg des
rhinocros, tandis que, de la rive du Grand Fleuve, on voyait le
troupeau accourir par masses fauves. Tout craquait sur le passage des
btes formidables; les animaux cachs, loups, chacals, chevreuils,
cerfs, laphes, chevaux, sagas, sangliers, se levaient  travers
l'horizon et fuyaient comme devant la crue d'un fleuve.

Le grand mammouth atteignit le premier un fugitif. Le Kzamm se jeta sur
le sol en hurlant de terreur, mais la trompe musculeuse se replia pour
le saisir; elle lana l'homme verticalement,  dix coudes de terre, et
lorsqu'il retomba, une des vastes pattes l'crasa comme un insecte.
Ensuite, un autre Dvoreur d'Hommes expira sous les dfenses du deuxime
mle, puis l'on vit un guerrier, tout jeune encore, se tordre, hurlant
et sanglotant dans une treinte mortelle.

Le troupeau arrivait. Son flux monta sur la broussaille; un mascaret de
muscles engloutit la plaine; la terre palpita comme une poitrine; tous
les Kzamms qui se trouvaient sur le passage, depuis le Grand Fleuve
jusqu'aux tertres et jusqu'au bois de frnes, furent rduits en boue
sanglante. Alors seulement la fureur des mammouths s'apaisa. Le chef,
arrt au pied d'un mamelon, donna le signal de la paix: tous
s'arrtrent, les yeux encore tincelants, les flancs secous de
frissons.

Les Kzamms chapps au dsastre fuyaient perdument vers le midi. Il n'y
avait plus  craindre leurs embches: ils renonaient pour toujours 
traquer les Oulhamr et  les dvorer; ils portaient  leur horde
l'tonnante nouvelle de l'alliance des hommes du nord et des mammouths,
dont la lgende allait se perptuer  travers les gnrations
innombrables.

                   *       *       *       *       *

Pendant dix jours, les mammouths descendirent vers les terres basses, en
longeant la rive du fleuve. Leur vie tait belle. Parfaitement adapts 
leurs pturages, la force emplissait leurs flancs lourds; une nourriture
abondante s'offrait  tous les dtours du fleuve, dans les limons
palustres, sur l'humus des plaines, parmi les vieilles futaies
vnrables.

Aucune bte ne troublait leur voie. Souverains de l'tendue, matres de
leurs exodes et de leurs repos, les anctres avaient assur leur
victoire, parfait leur instinct, assoupli leurs coutumes sociales, rgl
leur marche, leur tactique, leur campement et leur hirarchie, pourvu 
la dfense des faibles et  l'entente des puissants. La structure de
leur cerveau tait dlicate, leurs sens pleins de subtilit: ils avaient
une vision prcise, et non la prunelle vague des chevaux ou des urus,
l'odorat fin, le tact sr, l'oue vive.

normes, mais flexibles, pesants, mais agiles, ils exploraient les eaux
et la terre, palpaient les obstacles, flairaient, cueillaient,
dracinaient, ptrissaient, avec cette trompe aux fines nervures qui
s'enroulait comme un serpent, treignait comme un ours, travaillait
comme une main d'homme. Leurs dfenses fouissaient le sol; d'un coup de
leurs pieds circulaires, ils crasaient le lion.

Rien ne limitait la victoire de leur race. Le temps leur appartenait
comme l'tendue. Qui aurait pu troubler leur repos; qui les empcherait
de se perptuer par des gnrations aussi nombreuses que celles dont ils
taient la descendance?

Ainsi rvait Naoh, tandis qu'il accompagnait le peuple des colosses. Il
coutait avec bonheur la terre craquer  leur marche, il considrait
orgueilleusement leurs longues files pacifiques, chelonnes devant le
fleuve ou sous les ramures d'automne; toutes les btes s'cartaient 
leur approche et les oiseaux, pour les voir, descendaient du ciel ou
s'levaient parmi les roseaux. Ce furent des jours si doux de scurit
et d'abondance que, sans le souvenir de Gammla, Naoh n'en aurait pas
dsir la fin. Car, maintenant qu'il connaissait les mammouths, il les
trouvait moins durs, moins incertains, plus quitables que les hommes.
Leur chef n'tait pas, tel Faouhm, redoutable  ses amis mmes: il
conduisait le troupeau sans menaces et sans perfidie. Il n'y avait pas
un mammouth qui et l'humeur froce d'Aghoo et de ses frres...

                   *       *       *       *       *

Ds l'aube, lorsque le fleuve grisonnait devant l'Orient, les mammouths
se levaient sur la terre humide. Le Feu craquait, gorg de pin ou de
sycomore, de peuplier ou de tilleul, et dans la profondeur sylvestre,
sur la rive brumeuse, les btes savaient que la vie du monde avait
reparu.

Elle s'largissait dans les nues, elle y inscrivait le symbole de tout
ce qu'elle faisait jaillir du nant des tnbres o, sans elle, les
porphyres, les quartz, les gneiss, les micas, les minerais, les gemmes,
les marbres, dormiraient incolores et glacials, de tout ce qu'elle
crait de formes et de couleurs en brassant la mer tumultueuse et en la
volatilisant dans l'espace, en s'unissant  l'eau pour tisser les
plantes et pour ptrir la chair des btes.

Quand elle emplissait le ciel lourd d'automne, les mammouths
barrissaient en levant leurs trompes et gotaient cette jeunesse qui est
dans le matin et qui fait oublier le soir. Ils se poursuivaient aux
sinuosits des havres et jusqu' la pointe des promontoires; ils
s'assemblaient en groupes, mus du plaisir simple et profond de se
sentir les mmes structures, les mmes instincts, les mmes gestes.
Puis, sans hte et sans peine, ils dterraient les racines, arrachaient
les tiges fraches, paissaient l'herbe, croquaient les chtaignes et les
glands, dgustaient le mousseron, le bolet, la morille, la chanterelle
et la truffe. Ils aimaient descendre tous ensemble  l'abreuvoir. Alors,
leur peuple paraissait plus nombreux, leur masse plus impressionnante.

Naoh gravissait quelque tertre ou escaladait une roche pour les voir
rouler vers la rive.

Leurs dos se succdaient comme les vagues d'une crue, leurs pieds larges
trouaient l'argile, leurs oreilles semblaient des chauves-souris
gantes, toujours prtes  s'envoler; ils agitaient leurs trompes ainsi
que des troncs de cytises couverts d'une mousse boueuse, et les
dfenses, par centaines, allongeaient leurs pieux lisses, tincelants
et courbes.

Le soir revenait. De nouveau, les nuages rsumaient la splendeur des
choses, la nuit carnivore s'abattait comme un brouillard violtre et le
Feu se mettait  crotre. Les Oulhamr lui servaient une nourriture
copieuse. Il dvorait goulment le bois de pin et les herbes sches, il
haletait en rongeant le saule, son haleine devenait cre en traversant
les tiges et les feuilles humides. A mesure qu'il grandissait, son corps
devenait plus clair, sa voix plus ronflante, il schait la terre froide
et repoussait les tnbres jusqu' mille coudes. Tandis qu'il ajoutait
aux viandes, aux chtaignes et aux racines une saveur pntrante, le
grand mammouth venait le regarder. Il s'y accoutumait, il prenait
plaisir  sa caresse et  son clat, il fixait sur lui des yeux pensifs
et considrait les gestes de Naoh, de Nam ou de Gaw, jetant des rameaux,
des branches ou des gramens dans ses gueules carlates. Peut-tre
entrevoyait-il, vaguement, que la race des mammouths serait plus forte
encore si elle pouvait s'en servir.

Un soir, il vint plus prs que de coutume, avanant la trompe et
flairant les souffles qui s'levaient de cette bte aux formes
changeantes. Il s'arrta, si immobile qu'il semblait un roc de schiste;
puis, saisissant une grosse branche, il la tint un moment suspendue et
la jeta au milieu des flammes. Elle fit jaillir un vol d'tincelles,
craqua, siffla, fuma et s'enflamma. Alors, secouant la tte avec un air
de contentement, il vint poser sa trompe sur l'paule de Naoh, qui
n'avait pas fait un geste. Saisi de stupeur et d'admiration, il crut que
les mammouths savaient entretenir le Feu, comme les hommes, et il se
demanda pourquoi ils passaient leurs nuits dans le froid et dans
l'humidit.

Depuis ce soir, le grand mammouth se rapprocha encore des nomades. Il
aidait  ramasser la provision de bois, il alimentait le feu avec
sagacit et prudence, il rvait dans la clart cuivreuse, pourpre ou
cramoisie, selon les phases de la flamme. Des notions neuves
grossissaient dans son norme crne, qui tablissaient un lien mental
entre lui et les Oulhamr. Il comprenait plusieurs paroles et beaucoup de
gestes; il savait lui-mme se faire comprendre: en ce temps, les propos
qu'changeaient les hommes ne dpassaient pas des actions immdiates et
trs prochaines; la prvoyance des mammouths et leur connaissance des
choses avaient atteint  leur apoge. Ainsi, leur chef rglait quelque
temps  l'avance la mise en marche de la peuplade, lorsqu'on entrait
dans des territoires suspects ou nigmatiques; il se faisait prcder
d'claireurs; son exprience, guide par une mmoire tenace, nourrie par
la rflexion, avait de la varit et de l'envergure. Avec moins de
prcision que Naoh, il n'en avait pas moins certaines conceptions sur
les eaux, les plantes et les btes: il entrevoyait la succession des
priodes mornes et des priodes fertiles de l'anne; il discernait
grossirement le cours du soleil et ne le confondait pas avec celui de
la lune. S'il avait parl la langue des hommes, il n'et gure paru plus
fruste qu'Aghoo et ses frres, il aurait mme exprim certaines choses
que le vieux Gon lui-mme ne concevait point.

Car si les hommes, depuis des milliers de sicles, accroissaient et
affinaient leur entendement par tout ce qu'avaient palp et transform
leurs mains, les mammouths dveloppaient,  l'aide de leur trompe
ingnieuse, maintes notions qui demeuraient trangres aux hommes. Mais,
rduit  quelques intonations et  quelques signes, le langage des
colosses ne pouvait traduire tout ce qu'ils savaient; les plus subtils
restaient murs dans une solitude crbrale; aucune rflexion multiple
ne pouvait se combiner avec une autre, ou se rpandre par ce fleuve de
la tradition orale qui, chez les hommes, emportait, rassemblait, variait
intarissablement l'exprience, l'invention et les images... Nanmoins,
la distance n'tait pas encore infranchissable. Si la tradition des
mammouths se bornait  l'imitation d'actes et de gestes millnaires, 
la transmission de ruses et de tactiques,  une ducation simple sur
l'usage des objets ou les devoirs envers la communaut et les individus,
ils avaient l'avantage d'un instinct social plus ancien que celui des
hommes et d'une longvit qui favorisait l'exprience individuelle. Car
l'homme n'tait pas construit pour vivre autant de saisons qu'un
mammouth, et il tait beaucoup plus sujet  prir accidentellement: il
ne pouvait pas compter sur une protection trs efficace; la haine de ses
semblables le menaait non seulement au-dehors, mais au sein de la horde
mme. Aussi, existait-il moins d'hommes que de mammouths ayant reu de
la vie une leon  la fois durable et nombreuse. Et Naoh percevait chez
son colossal compagnon, dont une longue existence laissait intactes la
vigueur, la souplesse et la mmoire, dont l'oeil, l'oue et l'odorat
gardaient leur jeunesse, une intelligence qu'il jugeait suprieure 
celle du vieux Gon, dont les souvenirs taient vastes, mais dont les
jointures devenaient raides, les mouvements lents et indcis, l'oue
dure et la vue trouble...

                   *       *       *       *       *

Cependant, les mammouths continuaient  descendre le cours du Grand
Fleuve et, dj, leur route s'loignait de celle qui devait ramener les
Oulhamr vers la horde. Car le fleuve, qui d'abord suivait la route du
Nord, s'inflchissait  l'Orient et allait bientt remonter vers le Sud.
Naoh s'inquitait. A moins que le troupeau ne consentt  abandonner le
voisinage des rives, il allait falloir le quitter. Et c'tait une trs
douce habitude que de vivre parmi ces compagnons normes et bnvoles.
Aprs tant de scurit, les solitudes semblaient plus froces. L-bas,
sous l'automne pluvieuse, dans la fort des fauves, sur l'immense
prairie pourrissante, ce serait jour et nuit l'embche et le guet, la
brutalit de l'lment et la perfidie du flin.

Naoh, un matin, s'arrta devant le chef des mammouths et lui dit:

--Le fils du Lopard a fait alliance avec la horde des mammouths. Son
coeur est content avec eux. Il les suivrait pendant les saisons sans
nombre. Mais il doit revoir Gammla au bord du Grand Marcage. Sa route
est au nord et vers l'occident. Pourquoi les mammouths ne
quitteraient-ils pas les bords du fleuve?

Il s'tait appuy contre une des dfenses du mammouth; la bte,
pressentant son trouble et la gravit de ses desseins, l'coutait,
immobile.

Puis elle balana lentement sa tte pesante, elle se remit en route pour
guider le troupeau qui continuait  suivre la rive. Naoh pensa que
c'tait la rponse du colosse. Il se dit:

--Les mammouths ont besoin des eaux... Les Oulhamr aussi prfreraient
aller avec le fleuve...

La ncessit tait devant lui. Il poussa un long soupir et appela ses
compagnons. Puis, ayant vu disparatre la fin du troupeau, il monta sur
un tertre. Il contemplait, au loin, le chef qui l'avait accueilli et
sauv des Kzamms. Sa poitrine tait grosse; la douleur et la crainte
l'habitaient; et, dirigeant les yeux, au Nord Occident, sur la steppe et
la brousse d'automne, il sentit sa faiblesse d'homme, son coeur s'leva
plein de tendresse vers les mammouths et vers leur force.




TROISIME PARTIE




I

LES NAINS ROUGES


Il y eut de grandes pluies. Naoh, Nam et Gaw s'embourbrent dans des
terres inondes, errrent sous des ramures pourries, franchirent des
cimes et se reposrent  l'abri des branchages, aux creux des rochers,
dans les fissures du sol. C'tait le temps des champignons. Tous trois,
sachant qu'ils sont perfides et peuvent tuer un homme aussi srement que
le venin des serpents, ne mangeaient que ceux dont les vieillards leur
avaient enseign la forme et la nuance. Ils les discernaient aussi par
l'odeur. Lorsque la chair manquait, ils allaient, selon les lieux et les
altitudes,  la dcouverte des cpes, des chanterelles, des morilles,
des mousserons et des coulemelles. Ils les poursuivaient  l'ombre des
futaies humides, parmi les chnes ruisselants, les ormes dvors de
mousses, les sycomores rouills, sur les plantes visqueuses, dans la
lthargie des combes, sous le surplomb des schistes, des gneiss et des
porphyres.

Maintenant qu'ils avaient conquis le Feu, ils pouvaient les faire cuire,
embrochs  des ramilles ou exposs sur des pierres et mme sur
l'argile. Ils faisaient aussi rtir des glands et des racines, parfois
des chtaignes, croquaient des fanes et des noyaux, tiraient des sves
douces aux rables.

Le Feu tait leur joie et leur peine. Par les ouragans ou les pluies
torrentielles, ils le dfendaient avec ruse et acharnement. Quelquefois,
lorsque l'eau coulait trop paisse et trop opinitre, un abri devenait
ncessaire; s'il n'tait offert ni par les rocs, ni par les arbres, ni
par le sol, il leur fallait le creuser ou le construire. Ainsi
perdaient-ils beaucoup de jours. Ils en perdaient aussi  contourner les
obstacles. Pour avoir voulu couper au plus droit, peut-tre avaient-ils
allong leur voyage. Ils l'ignoraient, ils marchaient vers le pays des
Oulhamr, au fil de l'instinct et en se rapportant au soleil qui donnait
des indications grossires mais incessantes.

Ils parvinrent au bord d'une terre de sable, entrecoupe de granit et de
basalte. Elle semblait barrer tout le Nord-Occident, chenue, misrable
et menaante. Parfois, elle produisait un peu d'herbe dure; quelques
pins tiraient des dunes une vie pnible; les lichens mordaient la pierre
et pendillaient en toisons ples; un livre fivreux, une antilope
rabougrie filaient au flanc des collines ou dans les dtroits des
mamelons. La pluie devenait plus rare; des nuages maigres roulaient avec
les grues, les oies et les bcasses.

Naoh hsitait  s'engager dans cette contre lamentable. Le jour
tournait  son dclin, une lueur terreuse glissait sur l'tendue, le
vent courait sourd et lugubre.

Tous trois, la face tourne vers les sables et les rocs, sentirent le
frisson du dsert passer sur leurs nuques. Mais, comme ils avaient de la
chair en abondance et que la flamme luisait claire dans les cages, ils
marchrent vers leur sort.

Cinq jours s'coulrent sans qu'ils vissent la fin des plaines et des
dunes nues. Ils avaient faim; les btes fines et vloces chappaient 
leurs piges; ils avaient soif, car la pluie avait dcru encore et le
sable buvait l'eau; plus d'une fois, ils redoutrent la mort du Feu. Le
sixime jour, l'herbe poussa moins rare et moins coriace; les pins
firent place aux sycomores, aux platanes et aux peupliers. Les mares se
multiplirent, puis la terre noircit, le ciel s'abaissa, plein de nuages
opaques qui s'ouvraient interminablement. Les Oulhamr passrent la nuit
sous un tremble, aprs avoir allum un monceau de bois spongieux et de
feuilles, qui gmissait sous l'averse et poussait une haleine
suffocante.

Naoh veilla d'abord, puis ce fut au tour de Nam. Le jeune Oulhamr
marchait auprs du foyer, attentif  le ranimer  l'aide d'une branche
pointue et  scher des rameaux avant de les lui donner en nourriture.
Une lueur pesante tranait  travers les vapeurs et la fume; elle
s'allongeait sur la glaise, glissait parmi les arbustes et rougissait
pniblement les frondaisons. Autour d'elle rampaient les tnbres. Elles
emplissaient tout; dans le ruissellement des eaux, elles taient comme
un fluide bitumineux et formidable. Nam se penchait pour scher ses
mains et ses bras, puis il tendait l'oreille. Le pril tait au fond du
gouffre noir: il pouvait dchirer avec la griffe ou la mchoire, craser
sous les pieds du troupeau, faire couler la mort froide par le serpent,
rompre les os avec la hache ou percer la poitrine avec le harpon.

Le guerrier eut un grelottement brusque: ses sens et son instinct se
tendirent; il connut que de la vie rdait autour du feu, et il poussa
doucement le chef.

Naoh se dressa d'un bloc;  son tour, il explora la nuit. Il sut que Nam
ne s'tait point tromp; des tres passaient, dont les plantes humides
et la fume dnaturaient l'effluve; et pourtant, le fils du Lopard
conjectura la prsence des hommes. Il donna trois rudes coups d'pieu au
plus chaud du bcher: les flammes sautelrent, mles d'carlate et de
soufre; des silhouettes, au loin, se tapirent:

Naoh veilla le troisime compagnon:

--Les hommes sont venus! murmura-t-il.

Cte  cte, longtemps, ils cherchrent  surprendre l'ombre. Rien ne
reparut. Aucun bruit tranger ne troublait le clapotement de la pluie;
aucune odeur vocatrice ne se dcelait dans les sautes du vent. O donc
tait le pril? tait-ce une horde ou quelques hommes qui hantaient la
solitude? Quelle route suivre pour fuir ou pour combattre?

--Gardez le Feu! dit enfin le chef.

Ses compagnons virent son corps dcrotre, devenir pareil  une vapeur,
puis l'inconnu l'absorba. Aprs un dtour, il s'orienta vers les
buissons o il avait vu se tapir les hommes. Le Feu le guidait.
Quoiqu'il ft lui-mme invisible, il pouvait distinguer une rougeur de
crpuscule. Il s'arrtait continuellement, la massue et la hache aux
poings; parfois il mettait sa tte contre la terre; et il avait soin de
s'avancer par des circuits et non en ligne droite. Grce  la terre
molle et  sa prudence, la plus fine oreille de loup n'aurait pu
entendre son pas. Il s'arrta avant d'avoir atteint les buissons. Du
temps passa; il n'entendait et ne percevait que la chute des
gouttelettes, le frisselis des vgtaux, quelque fuite de bte.

Alors, il prit une route oblique, dpassa les buissons et revint sur ses
pas: aucune trace ne se rvlait.

Il ne s'en tonne point, tout son instinct le lui ayant annonc, et il
s'loigne dans la direction d'un tertre qu'il a remarqu au crpuscule.
Il l'atteint aprs quelques ttonnements et le gravit: l-bas, dans un
repli, une lueur monte  travers la bue; Naoh reconnat un feu
d'hommes. La distance est si grande et l'atmosphre si opaque, qu'il
discerne  peine quelques silhouettes dformes. Mais il n'a aucun doute
sur leur nature: le frisson qui l'a secou au bord du lac, le ressaisit.
Et le danger, cette fois, est pire, car les trangers ont reconnu la
prsence des Oulhamr avant d'tre dcouverts eux-mmes.

Naoh retourna vers ses compagnons, trs lentement d'abord, plus vite
lorsque le Feu fut visible:

--Les hommes sont l! murmura-t-il.

Il tendait la main vers l'Est, sr de son orientation:

--Il faut ranimer le feu dans les cages, ajouta-t-il aprs une pause.

Il confia cette opration  Nam et  Gaw, tandis que lui-mme jetait des
branchages autour du bcher, de faon  faire une sorte de barrire;
ceux qui approcheraient pourraient bien discerner la lueur des flammes,
mais non s'il y avait des veilleurs. Quand les cages furent prtes et
les provisions rparties, Naoh ordonna le dpart.

La pluie devenait plus fine; il n'y avait plus un souffle. Si les
ennemis ne barraient pas la route, ou n'ventaient pas immdiatement la
fuite, ils cerneraient le feu qui brlait dans la solitude, et, le
croyant dfendu, n'attaqueraient qu'aprs avoir multipli les ruses.
Ainsi Naoh pourrait prendre une avance considrable.

Vers l'aube, la pluie cessa. Une lueur chagrine monta des abmes,
l'aurore rampa misrablement derrire les nues. Depuis quelque temps,
les Oulhamr montaient une pente douce; quand ils furent au plus haut,
ils ne virent d'abord que la savane, la brousse et les forts, couleur
d'ardoise ou d'ocre, avec des les bleues et des chancrures rousses.

--Les hommes ont perdu notre trace, murmura Nam.

Mais Naoh rpondit:

--Les hommes sont  notre poursuite!

En effet, deux silhouettes surgirent  la fourche d'une rivire, vite
suivies d'une trentaine d'autres. Malgr la distance, Naoh les jugea de
stature trangement courte; on ne pouvait encore clairement distinguer
la nature de leurs armes. Ils ne voyaient pas les Oulhamr dissimuls
parmi les arbres, ils s'arrtaient, par intervalles, pour vrifier les
traces. Leur nombre s'accrut: le fils du Lopard l'valua  plus de
cinquante. D'ailleurs, il ne semblait pas qu'ils eussent la mme agilit
que les fugitifs.

A moins de revenir en arrire, les Oulhamr devaient traverser des zones
presque nues ou semes d'herbes courtes. Le mieux tait de marcher sans
dtour et de compter sur la fatigue de l'ennemi. Comme la pente
redescendait, les nomades firent beaucoup de chemin sans fatigue. Et
quand, se retournant, ils virent les poursuivants qui gesticulaient sur
la crte, l'avance avait cr.

                   *       *       *       *       *

Peu  peu, le pays se hrissait. Il y eut une plaine de craie,
convulsive et boursoufle, puis des landes o abondaient des plantes
dures, pleines de piges, de mares ensevelies, qu'on n'apercevait pas
d'abord et qu'il fallait contourner.

Quand on en a vit une, d'autres se prsentent, en sorte que les
nomades n'avancent gure. Ils en viennent  bout. Alors se prsente une
terre rouge qui produit quelques pins appauvris, trs hauts et trs
chtifs; elle est enveloppe de tourbires. Enfin, ils revoient la
savane, et Naoh s'en rjouit, lorsque parat, vers la gauche, une troupe
d'hommes dont il reconnat la structure.

taient-ce les mmes qu'au matin et, accoutums au territoire,
avaient-ils suivi une voie plus courte que les fugitifs? Ou bien
tait-ce une autre bande de la mme race? Ils taient assez proches pour
qu'on pt voir avec prcision la petitesse de leur taille: le front du
plus grand aurait  peine touch la poitrine de Naoh. Ils avaient la
tte en bloc, le visage triangulaire, la couleur de la peau comme l'ocre
rouge et quoique grles, par leurs mouvements et l'clat des yeux, ils
dcelaient une race pleine de vie. A la vue des Oulhamr, ils poussrent
une clameur qui ressemblait au croassement des corbeaux, ils brandirent
des pieux et des sagaies.

Le Fils du Lopard les considrait avec stupeur. Sans le poil des joues,
qui poussait en petites touffes, sans l'air de vieillesse de
quelques-uns, sans leurs armes, et malgr la largeur des poitrines, il
les et pris pour des enfants.

Il n'imagina pas tout de suite qu'ils osassent risquer le combat. Et
lorsque les Oulhamr levrent leurs massues et leurs harpons, lorsque la
voix de Naoh, qui dominait la leur d'autant que le tonnerre du lion
domine la voix des corneilles, retentit sur la plaine, ils s'effacrent.
Mais ils devaient tre d'humeur batailleuse; leurs cris reprirent tous
ensemble, pleins de menace. Puis ils se dispersrent en demi-cercle.
Naoh sut qu'ils voulaient le cerner. Redoutant leur ruse plus que leur
force, il donna le signal de la retraite. Les grands nomades, dans le
premier lan, distancrent sans peine des poursuivants moins rapides
encore que les Dvoreurs d'Hommes; s'il ne se prsentait pas d'obstacle,
les fugitifs, malgr le fardeau des cages, ne devaient pas tre
atteints.

Mais Naoh se mfiait des piges de l'homme et de la terre. Il ordonna 
ses guerriers de continuer leur course, puis, dposant le Feu, il se mit
 observer les ennemis. Dans leur ardeur, ils s'taient disperss. Trois
ou quatre des plus agiles devanaient d'assez loin la troupe. Le fils du
Lopard ne perdit pas de temps. Il avisa quelques pierres qu'il joignit
 ses armes et courut de toute sa vitesse vers les Nains Rouges. Son
mouvement les stupfia; ils craignirent un stratagme; l'un d'eux, qui
semblait le chef, poussa un cri aigu, ils s'arrtrent. Dj, Naoh
arrivait  porte de celui qu'il voulait atteindre; il cria:

--Naoh, fils du Lopard, ne veut pas de mal aux hommes. Il ne frappera
pas s'ils cessent la poursuite!

Tous coutaient, avec des faces immobiles. Voyant que l'Oulhamr
n'avanait plus, ils reprirent leur marche enveloppante. Alors Naoh,
faisant tournoyer une pierre:

--Le fils du Lopard frappera les Nains Rouges!

Trois ou quatre sagaies partirent devant la menace du geste: leur porte
tait trs infrieure  celle que le nomade pouvait atteindre. Il lana
la pierre; elle blessa celui qu'il visait et le fit tomber. Tout de
suite, il lana une deuxime pierre, qui manqua le but, puis une
troisime, qui sonna sur la poitrine d'un guerrier. Alors il fit un
signe drisoire en montrant une quatrime pierre, puis il darda une
sagaie, d'un air terrible.

Or les Nains Rouges comprenaient mieux les signes que les Oulhamr et les
Dvoreurs d'Hommes, car ils se servaient moins bien du langage articul.
Ils surent que la sagaie serait plus dangereuse que les pierres; les
plus avancs se replirent sur la masse; et le fils du Lopard se retira
 pas lents. Ils le suivaient  distance: chaque fois que l'un ou
l'autre devanait ses compagnons, Naoh poussait un grondement et
brandissait son arme. Ainsi, ils connurent qu'il y avait plus de pril 
s'parpiller qu' rester ensemble et Naoh, ayant atteint son but, reprit
sa course.

Les Oulhamr s'enfuirent pendant la plus grande partie du jour. Quand ils
s'arrtrent, depuis longtemps les Nains Rouges n'taient plus en vue.
Les nuages s'taient rompus, le soleil coulait par une crevasse bleue,
tout au fond des landes. La terre, d'abord pleine et dure, tait
redevenue mauvaise: elle cachait des fanges qui saisissaient les pieds
et les attiraient vers l'abme. De gros reptiles rampaient sur les
promontoires; des serpents d'eau au corps glauque et roux luisaient
parmi les fleuves; les grenouilles bondissaient avec un cri vaseux: des
oiseaux disparaissaient furtifs, sur de longues pattes, ou tranchaient
l'air d'un vol frmissant comme les feuilles du tremble.

Les guerriers mangrent en hte. Craignant les embches de cette
contre, ils s'efforcrent de dcouvrir une issue. Parfois ils croyaient
y parvenir. Le sol se raffermissait, des htres, des sycomores, des
fougres, succdaient aux saules, aux peupliers et aux herbes palustres.
Bientt l'eau fivreuse recommenait, les piges s'ouvraient
sournoisement, il fallait perdre ses pas et ses efforts.

La nuit fut proche. Le soleil prit la couleur du sang frais; il
s'affaissa sur le couchant noy de tourbes, il s'embourba dans les
mares.

Les Oulhamr savaient qu'il ne fallait compter que sur leur courage et
leur vigilance; ils avancrent encore tant qu'il y eut une lueur au fond
du firmament, puis ils firent halte, ayant devant eux une lande et 
l'arrire un sol chaotique, o ils entr'apercevaient alternativement des
clarts vagues et des trous de tnbres. Ils arrachrent des branches,
roulrent quelques grosses pierres, et, liant le tout,  l'aide de
lianes et d'osiers, ils se trouvrent  l'abri d'une surprise. Mais ils
se gardrent d'allumer un brasier: ils donnaient seulement la nourriture
aux petits feux,  demi cachs dans la terre; ils attendaient les choses
obscures qui tantt menacent et tantt sauvent la vie des hommes.




II

L'ARTE GRANITIQUE


La nuit passa. Dans la lueur chancelante des toiles, ni Nam, ni Gaw, ni
le chef ne virent de silhouette humaine, ils n'entendirent et ne
flairrent que les vents humides, les btes de marcage, les rapaces aux
ailes molles. Quand le matin se rpandit comme une vapeur d'argent, la
lande montra sa face morne, suivie d'une eau sans limites, entrecoupe
d'les boueuses.

S'ils s'loignaient des rives, ils retrouveraient sans doute les Nains
Rouges. Il fallait suivre les confins de la lande et du marcage,  la
recherche d'une issue, et, comme rien n'indiquait la direction
prfrable, ils prirent celle qui semblait le moins se prter aux
embches. D'abord, cette route se montra bonne. Le sol, assez rsistant,
 peine coup de quelques flaques, produisait des plantes courtes, sauf
au rivage mme. Vers le milieu du jour, les buissons et les arbustes se
multiplirent; il fallut continuellement guetter l'horizon rtrci.
Toutefois, Naoh ne croyait pas que les Nains Rouges fussent proches.
S'ils n'avaient pas abandonn la poursuite, ils suivaient la trace des
Oulhamr: leur retard devait tre considrable.

                   *       *       *       *       *

La provision de chair tait puise. Les nomades se rapprochrent du
rivage, o foisonnait la proie. Ils manqurent une outarde qui se
rfugia sur une le. Ensuite Gaw captura une petite brme  l'embouchure
d'un ruisseau; Naoh pera de son harpon un rle d'eau, puis Nam pcha
plusieurs anguilles. Ils allumrent un feu d'herbe sche et de rameaux,
joyeux de flairer l'odeur des chairs rties. La vie fut bonne, la force
remplit leur jeunesse; ils croyaient avoir lass les Nains Rouges et ils
achevaient de ronger les os du rle, lorsque des btes jaillirent des
buissons. Naoh reconnut qu'elles fuyaient un ennemi considrable. Il se
leva, il eut le temps de voir une forme furtive, dans un interstice des
vgtaux.

--Les Nains Rouges sont revenus! dit-il.

Le pril tait plus redoutable que nagure. Car les Nains Rouges
pouvaient suivre les Oulhamr  couvert, leur couper la route par des
embuscades.

Une bande de territoire s'allongeait, presque nue et favorable  la
fuite, entre le marcage et la brousse. Les Oulhamr se htrent de
charger les cages, les armes et ce qui leur restait de chair. Rien
n'entrava leur dpart. Si l'ennemi les suivait par les buissons, il
devait perdre du terrain, tant ensemble moins leste et entrav par les
vgtaux. La lande aride s'largit d'abord, puis elle commena  se
rtrcir parmi des arbres, des arbustes ou des herbes hautes. Pourtant
le sol demeurait solide, et Naoh tait sr d'avoir distanc les Nains
Rouges: tant qu'aucun obstacle ne se prsenterait, il garderait
l'avantage.

Les obstacles vinrent. Le marcage avana des tentacules sur la plaine,
des havres profonds, des mares, des canaux gorgs de plantes visqueuses.
Les fugitifs voyaient leur route obstrue sans relche: ils devaient
tourner, biaiser et mme revenir sur leurs pas. A la fin, ils se
trouvrent resserrs sur une bande granitique, que limitaient  droite
l'eau immense,  gauche des terrains inonds par les crues d'automne.
L'ossature granitique s'abaissa et disparut; les Oulhamr se trouvaient
cerns sur trois faces: il leur fallait ou rebrousser chemin, ou
attendre les coups du hasard.

Ce fut un moment formidable. Si les Nains Rouges taient  l'entre de
la bande, toute retraite devenait impossible. Et Naoh, le front bas
devant le monde hostile, regretta amrement d'avoir quitt les
mammouths. Son nergie flchit, il connut le dcouragement et la
dtresse. Puis l'action revint, avec son urgence et sa rudesse; le
regret passa comme un battement de coeur; il n'y eut que l'heure
prsente. Elle exigeait la tension de tout l'tre et l'veil continu des
sens.

Les Nomades essayrent rapidement les issues. Au loin, une masse rousse
s'levait, qui pouvait tre une le, qui pouvait aussi tre la reprise
de l'arte. Gaw et Naoh cherchrent un gu; ils ne trouvrent que l'eau
profonde ou la trahison des fanges et des vases.

Alors, la dernire chance tait dans le retour. Ils le dcidrent
brusquement et l'excutrent en hte. Ils parcoururent deux mille
coudes et se retrouvrent hors du marcage, devant une vgtation
touffue,  peine entrecoupe d'lots et d'herbe rase; Nam, qui
prcdait, s'arrta net et dit:

--Les Nains Rouges sont l.

Naoh n'en doutait point. Pour mieux s'en assurer il ramassa des pierres
et les lana rapidement dans le fourr que Nam dsignait: une fuite
lgre mais certaine dcela les ennemis.

La retraite devenait impossible: il fallait se prparer au combat. Or
l'endroit o se trouvaient les Oulhamr ne leur offrait point d'avantage
et permettrait aux Nains Rouges de les envelopper. Mieux valait
s'tablir sur une partie de l'arte. Avec la lueur du feu, ils y
seraient  l'abri des surprises.

Naoh, Nam et Gaw poussrent leur cri de guerre. Et, tandis qu'ils
brandissaient leurs armes, Naoh clamait:

--Les Nains Rouges ont tort de poursuivre les Oulhamr, qui sont forts
comme l'ours et agiles comme le saga. Si les Nains Rouges les
attaquent, ils mourront en grand nombre! Naoh seul en abattra dix... Nam
et Gaw en tueront aussi. Les Nains Rouges veulent-ils faire mourir
quinze de leurs guerriers pour dtruire trois Oulhamr?

De toutes parts, des voix s'levrent dans les buissons et parmi les
hautes herbes. Le fils du Lopard comprit que les Nains Rouges voulaient
la guerre et la mort. Il ne s'en tonnait pas: de tout temps, les
Oulhamr n'avaient-ils pas tu les hommes trangers qu'ils surprenaient
prs de la horde? Le vieux Gon disait: Il vaut mieux laisser la vie au
loup et au lopard qu' l'homme; car l'homme que tu n'as pas tu
aujourd'hui, il viendra plus tard avec d'autres hommes pour te mettre 
mort. Naoh ne reviendrait pas mettre  mort les Nains Rouges, s'ils lui
laissaient la route libre, mais il comprenait bien qu'ils devaient le
craindre.

D'ailleurs, il savait aussi que les hommes de deux hordes se hassent
naturellement plus que le rhinocros ne hait le mammouth. Sa grande
poitrine s'emplissait de colre; il provoqua les ennemis, il s'avana
vers les buissons en grondant. De minces sagaies sifflrent, dont aucune
ne vint jusqu' lui. Et il poussa un rire farouche:

--Les bras des Nains Rouges sont faibles!... Ce sont des bras
d'enfants!... A chaque coup, Naoh en abattra un de sa massue ou de sa
hache...

Une tte s'aperut parmi des vignes sauvages. Elle se confondait avec la
teinte des feuilles rougies par l'automne. Mais Naoh avait vu briller
les yeux. Une fois encore, il voulut montrer sa force sans employer la
sagaie: la pierre qu'il lana fit frmir le feuillage, un cri aigu
s'leva.

--Voil! C'est la force de Naoh... Avec la sagaie aigu, il aurait
terrass le Nain Rouge.

Alors seulement, il battit en retraite au milieu des glapissements de
l'ennemi. Il prfra aller jusqu'au bout de l'arte: il y avait place
pour plusieurs hommes et les Nains Rouges devraient attaquer sur une
ligne troite. Du ct de l'eau,  cause des plantes perfides, aucun
radeau ne pourrait se faire jour, aucun homme n'oserait se risquer  la
nage.

On ne pouvait davantage atteindre un lot escarp, qui se dressait 
soixante coudes de la leve granitique.

                   *       *       *       *       *

Ayant accumul des roseaux fltris pour le feu du soir, les Oulhamr
n'eurent plus qu' attendre. De toutes leurs attentes, ce fut la plus
terrible. Lorsqu'ils guettaient l'Ours Gris, ils espraient, par
quelques coups bien ports, anantir la bte. Lorsqu'ils taient
emprisonns parmi les pierres basaltiques, ils n'ignoraient pas que le
Lion-Tigre devait s'loigner pour chercher la proie. Jamais ils
n'avaient t cerns par les Dvoreurs d'Hommes...

A prsent, la horde qui les assige a la ruse et le nombre, il est
impossible de l'anantir. Les jours suivront les jours sans qu'elle
cesse de veiller devant le marcage, et, si elle ose faire une attaque,
comment trois hommes lui rsisteraient-ils?

Ainsi, Naoh se trouve pris par la force de ses semblables; et pourtant,
ces semblables sont parmi les plus faibles: aucun d'entre eux ne saurait
trangler un loup; jamais leurs sagaies lgres ne pntreraient
jusqu'au coeur du lion comme les flches des Oulhamr; leurs pieux
demeureraient impuissants devant l'aurochs, mais ils peuvent atteindre
le coeur d'un homme...

Le Fils du Lopard hait la puissance de sa race. Il la sent plus
implacable, plus venimeuse, plus destructive que la puissance des
flins, des serpents et des loups. Et, se souvenant de la bont des
mammouths, sa poitrine se soulve, un soupir caverneux la dchire, il
tourne vers eux cette adoration qui germe au fond de son me et qui,
aussi forte que l'adoration du Feu, est plus tendre et plus douce...

Cependant, le Soleil et l'Eau mlent leurs vies brillantes. L'Eau est
immense, on ne voit pas sa fin, et le Soleil n'est qu'un feu grand comme
la feuille du nympha. Mais la lumire du Soleil est plus grande que
l'Eau mme: elle s'tale sur le marcage, elle remplit tout le ciel qui
lui-mme domine l'tendue de la terre. Dans sa fivre, Naoh, sans cesser
de songer aux Nains Rouges, au combat, aux embuscades et  la
dlivrance, s'tonne de la lumire si vaste venue d'un feu si petit. Un
poids terrible enveloppe ses paules; son coeur saute comme une
panthre, il l'entend battre contre ses os...

Quelquefois, le Nomade se dresse et lve sa massue; la guerre le remplit
tout entier, ses bras s'impatientent de ne pas frapper ceux qui
insultent  sa force. Mais la prudence et la ruse reviennent, sans
lesquelles aucun homme ne persisterait une saison: sa mort serait trop
belle pour l'ennemi s'il allait la chercher lui-mme; il faut qu'il
fatigue les Nains Rouges, qu'il les effraye, qu'il en tue beaucoup.
D'ailleurs, il ne veut pas mourir, il veut revoir Gammla. Et, quoiqu'il
ne sache pas comment il dcevra la horde, sa vie forte garde l'espoir,
ne sent pas qu'elle puisse disparatre; elle s'tend aussi loin que les
eaux et que la lumire.

                   *       *       *       *       *

D'abord les Nains Rouges n'avaient point paru, par crainte d'une embche
ou parce qu'ils attendaient une imprudence des Oulhamr. Ils se
montrrent vers le dclin du jour. On les voyait jaillir de leurs
retraites et s'avancer jusqu' l'entre de l'arte granitique, avec un
singulier mlange de glissements et de sauts, puis, arrts, ils
considraient le marcage. L'un ou l'autre poussait un cri, mais les
chefs gardaient le silence, attentifs. Au crpuscule, les corps rouges
grouillrent; on et dit, dans la lueur cendreuse, d'tranges chacals
dresss sur leurs pattes de derrire. La nuit vint. Le feu des Oulhamr
tendit sur les eaux une clart sanglante. Derrire les buissons, les
feux des assigeants cuivraient les tnbres. Des silhouettes de
veilleurs se profilaient et disparaissaient. Malgr des simulacres
d'attaque, les agresseurs se tinrent hors de porte.

                   *       *       *       *       *

Le jour suivant fut d'une longueur insupportable. Maintenant les Nains
Rouges circulaient sans cesse, tantt par petits groupes, tantt en
masse. Leurs mchoires largies exprimaient une opinitret invincible.
On sentait qu'ils poursuivraient sans relche la mort des trangers;
c'tait un instinct dvelopp en eux depuis des centaines de
gnrations, et sans lequel ils eussent succomb devant des races
d'hommes plus fortes mais moins solidaires.

Durant la seconde nuit, ils n'esquissrent aucune attaque: ils gardaient
un silence profond et ne se montraient point. Leurs feux mmes, soit
qu'ils ne les eussent pas allums, soit qu'ils les eussent transports
au loin, demeuraient invisibles. Vers l'aube il y eut une rumeur
brusque, et l'on et dit que des buissons s'avanaient ainsi que des
tres. Quand le jour pointa, Naoh vit qu'un amas de branchages obstruait
l'abord de la chausse granitique: les Nains Rouges poussrent des
clameurs guerrires. Et le nomade comprit qu'ils allaient avancer cet
abri. Ainsi pourraient-ils lancer leurs sagaies sans se dcouvrir, ou
jaillir brusquement, en grand nombre, pour une attaque dcisive.

La situation des Oulhamr s'aggravait par elle-mme. Leur provision
puise, ils avaient eu recours aux poissons du marcage. Le lieu
n'tait pas favorable. Ils capturaient difficilement quelque anguille ou
quelque brme; et malgr qu'ils y joignissent des batraciens, leurs
grands corps et leur jeunesse souffraient de pnurie. Nam et Gaw, 
peine adultes et faits pour crotre encore, s'puisaient. Le troisime
soir, assis devant le feu, Naoh fut pris d'une immense inquitude. Il
avait fortifi l'abri, mais il savait que, dans peu de jours, si la
proie demeurait aussi rare, ses compagnons seraient plus faibles que des
Nains Rouges, et lui-mme ne lancerait-il pas moins bien la sagaie? Sa
massue s'abattrait-elle aussi meurtrire?

L'instinct lui conseillait de fuir  la faveur des tnbres. Mais il
fallait surprendre les Nains Rouges et forcer le passage: c'tait
probablement impossible...

Il jeta un regard vers l'Ouest. Le croissant avait pris de l'clat et
ses cornes s'moussaient; il descendait  ct d'une grande toile bleue
qui tremblotait dans l'air humide. Les batraciens s'appelaient de leurs
voix vieilles et tristes, une chauve-souris vacillait parmi des
noctuelles, un grand-duc passa sur ses ailes ples, on voyait luire
brusquement les cailles d'un reptile. C'tait un de ces soirs familiers
 la Horde, quand elle campait prs des eaux, sous un ciel clair. Les
images anciennes remplirent la tte de Naoh, avec un bourdonnement. Une
scne se dtacha parmi les autres, qui l'amollissait comme un enfant. La
Horde campait auprs de ses feux; le vieux Gon laissait couler ses
souvenirs qui enseignaient les hommes; une odeur de chair rtie flottait
avec la brise, et l'on apercevait, derrire une jungle de roseaux, la
longue lueur du marcage dans le clair de lune.

Trois filles se levrent parmi les femmes. Elles rdaient autour des
feux; elles dpensaient l'ardeur de leur vie qu'un jour de lassitude
n'avait pu assoupir; elles passrent devant Naoh, avec leur rire trange
et la folie de leur jeunesse. Le vent se leva brusquement, une chevelure
frappa le jeune Oulhamr au visage, la chevelure de Gammla, et dans
l'instinct sourd, ce fut un choc. Si loin de la tribu, parmi les
embches des hommes et la rudesse du monde, cette image tait la chose
profonde de la vie. Elle courbait Naoh vers la rive, elle faisait
jaillir de sa poitrine un souffle rauque... Elle s'effaa. Il secoua la
tte, il recommena de songer  son sauvetage. Une fivre le prit, il se
dressa et tourna le Feu; il marcha dans la direction des Nains Rouges.

Ses dents grincrent: l'abri de branches s'tait encore rapproch;
peut-tre, la nuit suivante, l'ennemi pourrait-il commencer l'attaque.

Soudain, un cri aigu pera l'tendue, une forme mergea de l'eau,
d'abord confuse; puis Naoh reconnut un homme. Il se tranait; du sang
coulait d'une de ses cuisses. Il tait d'trange stature, presque sans
paules, la tte trs troite. Il sembla d'abord que les Nains Rouges ne
l'eussent pas aperu, puis une clameur s'leva, les sagaies et les pieux
sifflrent. Alors, des impressions tremblrent dans Naoh et le
soulevrent. Il oublia que cet homme devait tre un ennemi; il ne sentit
que le dchanement de sa fureur contre les Nains Rouges et il courut
vers le bless comme il aurait couru vers Nam et Gaw. Une sagaie le
frappa  l'paule sans l'arrter. Il poussa son cri de guerre, il se
prcipita sur le bless, l'enleva d'un seul geste et battit en retraite.
Une pierre lui choqua le crne, une seconde sagaie lui corcha
l'omoplate... Dj il tait hors de porte... et, ce soir-l, les Nains
Rouges n'osrent pas encore risquer la grande lutte.




III

LA NUIT SUR LE MARCAGE


Quand le Fils du Lopard eut tourn le Feu, il dposa l'homme sur les
herbes sches et le considra avec surprise et mfiance. C'tait un tre
extraordinairement diffrent des Oulhamr, des Kzamms et des Nains
Rouges. Le crne, excessivement long et trs mince, produisait un poil
chtif, trs espac; les yeux, plus hauts que larges, obscurs, ternes,
tristes, semblaient sans regard; les joues se creusaient sur de faibles
mchoires dont l'infrieure se drobait ainsi que la mchoire des rats;
mais ce qui surprenait surtout le chef, c'tait ce corps cylindrique, o
l'on ne discernait gure d'paules, en sorte que les bras semblaient
jaillir comme des pattes de crocodile. La peau se montrait sche et
rude, comme couverte d'cailles, et faisait de grands replis. Le Fils du
Lopard songeait  la fois au serpent et au lzard.

Depuis que Naoh l'avait dpos sur les herbes sches, l'homme ne
bougeait pas. Parfois ses paupires se soulevaient lentement, son oeil
obscur se dirigeait sur les Nomades. Il respirait avec bruit, d'une
manire rauque, qui tait peut-tre plaintive. Il inspirait  Nam et 
Gaw une vive rpugnance; ils l'eussent volontiers jet  l'eau. Naoh
s'intressait  lui, parce qu'il l'avait sauv des ennemis, et, beaucoup
plus curieux que ses compagnons, il se demandait d'o l'autre venait,
comment il se trouvait dans le marcage, comment il avait reu sa
blessure, si c'tait un homme ou un mlange de l'homme et des btes qui
rampent. Il essaya de lui parler par gestes, de lui persuader qu'il ne
le tuerait point. Puis il lui montra l'abri des Nains Rouges, en faisant
signe que c'tait d'eux que viendrait la mort.

L'homme, tournant son visage vers le chef, poussa un cri sourd et trs
guttural. Naoh crut qu'il avait compris.

Le croissant touchait au bout du firmament, la grande toile bleue avait
disparu. L'homme,  demi redress, appliquait des herbes sur sa
blessure; on voyait parfois une faible scintillation dans son oeil
opaque.

Lorsque la lune sombra, les toiles allongrent leurs scintillations sur
les ondes et l'on entendit travailler les Nains Rouges. Ils
travaillrent toute la nuit, les uns chargs de branchages, les autres
avanant le retranchement. Plusieurs fois, Naoh se leva pour combattre.
Mais il percevait le nombre des ennemis, leur vigilance et leurs
embches; il comprenait que chaque mouvement des Oulhamr serait dnonc;
et il se rsigna, comptant sur les hasards de la lutte.

Une nouvelle nuit passa. Au matin, les Nains Rouges lancrent quelques
sagaies qui vinrent s'abattre prs du retranchement. Ils crirent leur
joie et leur triomphe.

C'tait le dernier jour. Au soir, les Nains achveraient d'avancer leurs
abris; l'attaque se produirait avant le coucher de la lune... Et les
Oulhamr scrutaient l'eau verdtre avec colre et dtresse, tandis que la
faim rongeait leurs ventres.

Dans la lueur du matin, le bless semblait plus trange. Ses yeux
taient pareils  du jade, son long corps cylindrique se tordait aussi
facilement qu'un ver, sa main sche et molle se recourbait bizarrement
en arrire...

Soudain, il saisit un harpon et le darda sur une feuille de nnuphar;
l'eau bouillonna, on aperut une forme cuivre et l'homme, retirant
vivement l'arme, amena une carpe colossale. Nam et Gaw poussrent un cri
de joie: la bte suffirait au repas de plusieurs hommes. Ils ne
regrettrent plus que le chef et sauv la vie de cette crature
inquitante.

Ils le regrettrent moins encore quand il eut captur d'autres poissons,
car il avait un instinct de pche extraordinaire. L'nergie renaquit
dans les poitrines: voyant qu'une fois de plus l'action du chef avait
t bienfaisante, Nam et Gaw s'exaltrent. Parce que la chaleur courait
dans leur chair, ils ne crurent plus qu'ils allaient mourir: Naoh
saurait tendre un pige aux Nains Rouges, les faire prir en grand
nombre et les pouvanter.

Le Fils du Lopard ne partageait pas cette esprance. Il ne dcouvrait
aucun moyen d'chapper  la frocit des Nains Rouges. Plus il
rflchissait, mieux se rvlait l'inutilit des ruses. A force de les
repasser dans son imagination, elles s'usaient en quelque sorte. Il
finissait par ne plus compter que sur la rudesse de son bras et sur
cette chance en laquelle les hommes et les animaux que de grands prils
n'ont pu atteindre mettent leur confiance.

Le soleil tait presque au bas du firmament, lorsque l'ouest s'emplit
d'une nue tremblotante, qui se disjoignait continuellement, et o les
Oulhamr reconnurent une trange migration d'oiseaux. Avec un bruit de
vent et d'onde, les bandes rauques des corbeaux prcdaient les grues
aux pattes flottantes, les canards dardant leurs ttes versicolores, les
oies aux outres pesantes, les tourneaux lancs comme des cailloux
noirs. Ple-mle, affluaient des grives, des pies, des msanges, des
sansonnets, des outardes, des hrons, des engoulevents, des pluviers et
des bcasses.

Sans doute l-bas, derrire l'horizon, quelque rude catastrophe les
avait pouvants et chasss vers des terres nouvelles.

Au crpuscule, les btes velues suivirent. Les laphes galopaient
perdument, avec les chevaux vertigineux, les mgacros ronflants, les
sagas aux pattes fines; des hordes de loups et de chiens passaient en
cyclone; un grand lion jaune et sa lionne faisaient des bonds de quinze
coudes devant un clan de chacals. Beaucoup firent halte auprs du
marcage et s'abreuvrent.

Alors, la guerre ternelle, suspendue par la panique, se ralluma: un
lopard bondit sur la croupe d'un cheval et se mit  lui ronger la
gorge; des loups fondirent sur une horde de sagas; un aigle emportait
un hron dans les nues; le lion, avec un long rugissement, piait les
proies fugitives. On vit surgir une bte basse sur pattes, presque aussi
massive que le mammouth et dont la peau formait une corce profonde et
ride comme celle des vieux chnes. Peut-tre le lion ne la
connaissait-il pas, car il poussa un second rugissement, avec la menace
de sa tte formidable, de ses crocs de granit et de sa crinire
hrisse. Le rhinocros, agac par ce bruit de foudre, leva un mufle
cornu et fona furieusement sur le flin. Ce ne fut pas mme une lutte.
Le haut corps roux culbuta, roula sur lui-mme, tandis que la masse
rugueuse continuait sa course aveugle, ayant vaincu sans presque s'en
apercevoir. Une plainte caverneuse, de douleur et de rage, jaillissait
des flancs du lion. La stupeur d'avoir senti sa force aussi vaine que
celle d'un chacal appesantissait son crne obscur.

Naoh avait fivreusement espr que l'invasion des btes chasserait les
Nains Rouges. Son attente fut due. L'exode ne fit qu'effleurer l'aire
o campaient les assigeants et, lorsque la nuit refoula les cendres du
crpuscule, des feux s'allumrent sur la plaine, des rires froces
s'entendirent. Puis le site redevint silencieux. A peine si quelque
courlis inquiet battait des ailes, si des tourneaux bruissaient dans
les oseraies ou si la nage d'un saurien agitait les nymphas. Pourtant,
des cratures singulires parurent au ras de l'eau et se dirigrent vers
l'lot voisin de l'arte granitique. On distinguait leur passage aux
remous des eaux et  l'mergence de ttes rondes, couvertes d'algues...
Il y en avait cinq ou six; Naoh et l'Homme-sans-paules les observaient
avec mfiance. Enfin, elles abordrent dans l'lot, se mirent sur une
saillie rocheuse, puis leurs voix s'levrent, sarcastiques et
farouches; Naoh, avec stupeur, reconnut des hommes; s'il en avait dout,
les clameurs qui rpondirent au long de la rive auraient dissip son
incertitude... Il sentait avec rage que les Nains Rouges, profitant de
l'immigration des btes, venaient de vaincre sa vigilance... Mais
comment s'taient-ils fray un passage?

Il y rvait, farouche, lorsqu'il vit l'Homme-sans-paules tracer de la
main, avec persistance, une direction qui partait de la rive et
aboutissait  l'lot. Puis il montrait l'arte granitique. Le Fils du
Lopard devina qu'il devait y avoir une deuxime arte qui atteignait
presque la surface du marcage. Maintenant, l'ennemi tait l, sur son
flanc, plein de piges... et il fallait s'tendre derrire les saillies
pour viter ses pierres et ses sagaies!

                   *       *       *       *       *

Le silence a ressaisi le marcage; Naoh continue  veiller sous les
constellations tremblotantes.

Le buisson des Nains Rouges s'avance lentement: avant la moiti de la
nuit, il touchera presque le feu des nomades et l'attaque se produira.
Elle sera difficile. Les Nains Rouges devront franchir les flammes qui
occupent toute la largeur de l'arte et se prolongent pendant plusieurs
coudes.

Comme Naoh, tout son instinct tendu, pense  ces choses, une pierre
partie de l'lot roule sur le bcher. Le Feu siffle, une petite vapeur
s'lve, et voil qu'un deuxime projectile passe et retombe. Le coeur
fig, Naoh comprend la tactique de l'ennemi. A l'aide de cailloux,
envelopps d'herbe humide, il va tenter d'teindre le Feu ou de
l'amortir suffisamment, afin de faciliter le passage aux assaillants...
Que faire? Pour qu'on pt atteindre ceux qui occupent l'lot, non
seulement il faudrait qu'ils se dcouvrissent, mais les Oulhamr
eux-mmes devraient s'exposer  leurs coups.

                   *       *       *       *       *

Tandis que le Fils du Lopard et ses compagnons s'agitaient
furieusement, les pierres se succdaient, une vapeur continue fusait
parmi les flammes, le buisson des Nains Rouges s'avanait sans relche:
les nomades et l'Homme-sans-paules frmissaient de la fivre des btes
traques.

Bientt toute une partie du feu commena de s'teindre.

--Nam et Gaw sont-ils prts? demanda le chef.

Et sans attendre leur rponse, il poussa son cri de guerre. C'tait une
clameur de rage et de dtresse, o les jeunes hommes ne retrouvaient pas
la rude confiance du chef. Rsigns, ils attendaient le signal suprme.
Mais une hsitation parut saisir Naoh. Ses yeux palpitrent, puis un
rire strident jaillit de sa poitrine et l'espoir dilata son visage; il
mugit:

--Voil quatre jours que le bois des Nains Rouges sche au soleil!

Se jetant sur le sol, il rampa vers le bcher, saisit un tison et le
lana de toutes ses forces contre le buisson. Dj l'Homme-sans-paules,
Nam et Gaw l'avaient rejoint, et tous quatre jetaient perdment des
brandons.

Surpris de cette manoeuvre singulire, l'ennemi avait, au hasard, dard
quelques sagaies. Quand enfin il comprit, les feuilles sches et les
ramilles brlaient par centaines; une flamme norme grondait autour du
buisson et commenait  le pntrer; pour la seconde fois, Naoh poussait
un cri de guerre, un cri de carnage et d'esprance, qui gonflait le
coeur de ses compagnons:

--Les Oulhamr ont vaincu les Dvoreurs d'Hommes! Comment
n'abattraient-ils pas les petits chacals rouges?

Le feu continuait  dvorer le buisson, une longue lueur carlate
s'tendait sur le marcage, attirait les poissons, les sauriens et les
insectes; les oiseaux levaient parmi les roseaux un grand claquement
d'ailes et les loups mlaient leurs hurles aux ricanements des hynes.

Tout  coup, l'Homme-sans-paules se dressa avec un mugissement. Ses
yeux plans phosphoraient, son bras tendu montrait l'Occident.

Et Naoh, se tournant, aperut, sur les collines lointaines, un feu
semblable  la lune naissante.




IV

LE COMBAT PARMI LES SAULES


Au matin, les Nains Rouges se montrrent frquemment. La haine faisait
claquer leurs paisses mchoires et briller leurs yeux triangulaires.
Ils montraient de loin leurs sagaies et leurs pieux, ils faisaient mine
de percer des ennemis, de les abattre, de leur rompre le crne et de
leur ouvrir le ventre. Et, ayant rassembl un nouveau buisson, qu'ils
arrosaient d'eau par intervalles, dj ils le poussaient vers l'arte
granitique.

                   *       *       *       *       *

Le soleil tait presque au haut du firmament, lorsque
l'Homme-sans-paules poussa une clameur aigu. Il se leva, il agita les
deux bras. Un cri semblable fendit l'espace et parut bondir sur le
marcage. Alors, sur la rive,  grande distance, les nomades aperurent
un homme exactement pareil  celui qu'ils avaient recueilli. Il se
dressait  la corne d'un champ de roseaux, il brandissait une arme
inconnue. Les Nains Rouges aussi l'avaient aperu: tout de suite un
dtachement se mit  sa poursuite... Dj l'homme avait disparu derrire
les roseaux. Naoh, secou d'impressions retentissantes, confuses et
imptueuses, continuait  scruter l'tendue. Pendant quelque temps, on
vit courir les Nains Rouges sur la plaine; puis l'immobilit et le
silence retombrent. A la longue, deux des poursuivants reparurent,
bientt un autre groupe de Nains Rouges se mit en route. Naoh pressentit
une aventure considrable. Le bless la pressentait aussi, et moins
obscurment. Malgr la plaie de sa cuisse, il tait debout; ses yeux
opaques s'clairaient de lueurs dansantes, il poussait par intervalles
une rauque exclamation de bte lacustre.

Mystrieux, les vnements se multiplirent. Quatre fois encore, des
Nains Rouges longrent le marcage, et disparurent. Enfin, parmi des
saules et des paltuviers, on vit surgir une trentaine d'hommes et de
femmes, aux ttes longues, aux torses ronds et singulirement troits,
pendant que, de trois cts, se dcelaient des Nains Rouges. Un combat
avait commenc.

Cerns, les Hommes-sans-paules lanaient des sagaies, non pas
directement, mais  l'aide d'un objet que les Oulhamr n'avaient jamais
vu et dont ils n'avaient aucune ide. C'tait une baguette paisse, de
bois ou de corne, termine par un crochet; et ce propulseur donnait aux
sagaies une porte beaucoup plus grande que lorsqu'on les jetait  la
main.

Dans ce premier moment, les Nains Rouges eurent le dessous: plusieurs
gisaient sur le sol. Mais des secours arrivaient sans cesse. Les visages
triangulaires surgissaient de toutes parts, mme de l'abri oppos  Naoh
et ses compagnons. Une fureur frntique les agitait. Ils couraient
droit  la mle, avec de longs hurlements; toute la prudence qu'ils
avaient montre devant les Oulhamr avait disparu, peut-tre parce que
les Hommes-sans-paules leur taient connus et qu'ils ne craignaient pas
le corps  corps, peut-tre aussi parce qu'une haine ancienne les
surexcitait.

Naoh laissa se dgarnir les retranchements de l'ennemi. Sa rsolution
tait prise depuis le commencement du combat. Il n'avait pas eu  y
songer. Le trfonds de son tre le poussait et la rancune, le dgot
d'une longue inaction, l'impression surtout que le triomphe des Nains
Rouges serait sa propre perte.

Il n'eut qu'une seule hsitation: fallait-il abandonner le Feu? Les
cages entraveraient le combat; elles seraient sans doute rompues.
D'ailleurs, aprs la victoire, les feux ne manqueraient point, et la
mort suivrait la dfaite.

Quand il crut le moment favorable, Naoh donna des ordres brusques et, 
toute vitesse, hurlant le cri de guerre, les Oulhamr jaillirent de leur
refuge. Quelques sagaies les effleurrent; dj ils franchissaient
l'abri des antagonistes. Ce fut rapide et farouche. Il y avait l une
douzaine de combattants, serrs les uns contre les autres, dardant leurs
pieux. Naoh lana sa sagaie et son harpon, puis bondit en faisant
tournoyer la massue. Trois Nains Rouges succombaient  l'instant o Nam
et Gaw entraient dans la mle. Mais les pieux se dtendaient avec
vitesse: chacun des Oulhamr reut une blessure, lgre pourtant, car les
coups taient faiblement ports, et de trop loin. Les trois massues
ripostrent ensemble; et, voyant tomber de nouveaux guerriers, voyant
aussi surgir l'homme sauv par Naoh, les Nains valides s'enfuirent. Naoh
en abattit deux encore, les autres russirent  se glisser parmi les
roseaux. Il ne s'attarda pas  les dcouvrir, impatient de joindre les
Hommes-sans-paules.

                   *       *       *       *       *

Parmi les saules, le corps  corps avait commenc. Seuls quelques
guerriers arms du propulseur avaient pu se rfugier dans une mare, d'o
ils inquitaient les Nains Rouges. Mais ceux-ci avaient l'avantage du
nombre et de l'acharnement. Leur victoire semblait certaine: on ne
pouvait la leur arracher que par une intervention foudroyante. Nam et
Gaw le concevaient aussi bien que le chef et bondissaient  toute
vitesse. Quand ils furent proches, douze Nains Rouges, dix Hommes et
Femmes-sans-paules gisaient sur le sol.

La voix de Naoh s'leva comme celle d'un lion, il tomba d'un bloc au
milieu des adversaires. Toute sa chair n'tait que fureur. L'norme
massue roula sur les crnes, sur les vertbres et dans le creux des
poitrines. Quoiqu'ils eussent redout la force du colosse, les Nains
Rouges ne l'avaient pas imagine si formidable. Avant qu'ils se fussent
ressaisis, Nam et Gaw se ruaient au combat, pendant que les
Hommes-sans-paules, dgags, lanaient des sagaies.

Le dsordre rgna. Une panique arracha quelques Nains Rouges du champ de
guerre, mais, sur les cris du chef, tous se rallirent en une seule
masse, hrisse d'pieux. Et il y eut une sorte de trve.

Un instinct, contraire  celui des Nains, parpillait les
Hommes-sans-paules. Comme ils maniaient prfrablement l'arme de jet,
ils trouvaient avantage  se drober. Ils rdaient  distance, d'une
allure lente et triste.

De nouveau, les sagaies sifflrent; ceux qui n'avaient plus de munitions
ramassaient des pierres minces et les adaptaient  leurs propulseurs.
Naoh, approuvant leur tactique, lana lui-mme ses sagaies et son
harpon, qu'il avait ramens de sa premire attaque, et,  son tour, se
servit de pierres. Les Nains Rouges conurent que leur dfaite tait
certaine s'ils ne revenaient au corps  corps. Ils prcipitrent la
charge. Elle rencontra le vide. Les Hommes-sans-paules avaient reflu
sur les flancs, tandis que Naoh, Nam et Gaw, plus lestes, atteignaient
des retardataires ou des blesss et les assommaient.

Si les allis avaient t aussi vloces que les Oulhamr, le contact ft
demeur impossible, mais leurs longues enjambes taient incertaines et
lentes. Ds que les Nains Rouges se dcidrent  les poursuivre
individuellement, l'avantage se dplaa. Le souffle du dsastre passa:
de toutes parts, les pieux s'enfonaient aux entrailles des
Hommes-sans-paules. Alors, Naoh jeta un long regard sur la mle. Il
vit celui dont la voix guidait les Nains Rouges, un homme trapu, au poil
sem de neige, aux dents normes. Il fallait l'atteindre; quinze
poitrines l'enveloppaient... Un courage plus fort que la mort souleva la
grande stature du Nomade. Avec un grondement d'aurochs, il prit sa
course. Tout croulait sous la massue. Mais, prs du vieux chef, les
pieux se hrissrent; ils fermaient la route, ils frappaient aux flancs
du colosse. Il russit  les abattre. D'autres Nains accoururent. Alors,
appelant ses compagnons, d'un effort suprme, il renversa la barrire de
torses et d'armes, il crasa comme une noix la tte paisse du chef...

Au mme instant, Nam et Gaw bondissaient  son aide...

Ce fut la panique. Les Nains Rouges connurent qu'une nergie nfaste
tait sur eux, et, de mme qu'ils eussent combattu jusqu'au dernier  la
voix du chef, ils se sentirent abandonns quand cette voix se fut tue.
Ple-mle, ils fuyaient, sans un regard en arrire, vers les terres
natales, vers leurs lacs et leurs rivires, vers les Hordes d'o ils
tiraient leur courage et o ils allaient le ressaisir.




V

LES HOMMES QUI MEURENT


Trente hommes et dix femmes gisaient sur la terre. La plupart n'taient
pas morts. Le sang coulait  grandes ondes; des membres taient rompus
et des crnes crevasss; des ventres montraient leurs entrailles.
Quelques blesss s'teindraient avant la nuit; d'autres pouvaient vivre
plusieurs journes, beaucoup taient gurissables. Mais les Nains Rouges
devaient subir la loi des hommes. Naoh lui-mme, qui avait souvent
enfreint cette loi, la reconnut ncessaire avec ces ennemis
impitoyables.

Il laissa ses compagnons et les Hommes-sans-paules percer les coeurs,
fendre ou dtacher les ttes. Le massacre fut prompt: Nam et Gaw se
htaient, les autres agissaient selon des mthodes millnaires et
presque sans frocit.

Puis il y eut une pause de torpeur et de silence. Les
Hommes-sans-paules pansaient leurs blesss. Ils le faisaient d'une
manire plus minutieuse et plus sre que les Oulhamr. Naoh avait
l'impression qu'ils connaissaient plus de choses que ceux de sa tribu,
mais que leur vie tait chtive. Leurs gestes taient flexibles et
tardifs; ils se mettaient deux et mme trois pour soulever un bless;
parfois, pris d'une torpeur trange, ils demeuraient les yeux fixes, les
bras suspendus comme des branches mortes.

Peut-tre les femmes se montraient-elles moins lentes. Elles semblaient
aussi plus adroites et dployaient plus de ressources. Mme, aprs
quelque temps, Naoh s'aperut que l'une d'entre elles commandait  la
tribu. Cependant, elles avaient les mmes yeux obscurs, le mme visage
triste que leurs mles, et leur chevelure tait pauvre, plante par
touffes, avec des lots de peau squameuse. Le fils du Lopard songea aux
chevelures abondantes des femmes de sa race,  l'herbe magnifique qui
tincelait sur la tte de Gammla... Quelques-unes vinrent, avec deux
hommes, considrer les blessures des Oulhamr. Une douceur tranquille
manait de leurs mouvements. Elles nettoyaient le sang avec des feuilles
aromatiques, elles couvraient les plaies d'herbes crases que
maintenaient des liens de jonc.

Ce pansement fut le signe dfinitif de l'alliance. Naoh songea que les
Hommes-sans-paules taient bien moins rudes que ses frres, que les
Dvoreurs d'Hommes et que les Nains Rouges. Et son instinct ne le
trompait pas plus qu'il ne le trompait sur leur faiblesse.

Leurs anctres avaient taill la pierre et le bois avant les autres
hommes. Pendant des millnaires, les Wah occuprent des plaines et des
forts nombreuses. Ils furent les plus forts. Leurs armes faisaient des
blessures profondes, ils connaissaient les secrets du feu, et dans le
choc avec les faibles hordes errantes ou les familles solitaires, ils
prenaient facilement l'avantage. Alors, leur structure tait puissante,
leurs muscles rudes et infatigables; ils se servaient d'un langage moins
imparfait que celui de leurs semblables. Et leurs gnrations
s'accroissaient incomparablement sur la face du monde. Puis, sans qu'ils
eussent subi d'autres cataclysmes que les autres hommes, leur croissance
s'arrta. Ils ne s'en taient pas plus aperus qu'ils n'avaient d
s'apercevoir de leur dchance.

Les milieux qui avaient favoris leur dveloppement le contrarirent.
Leurs corps devinrent plus troits et plus lents; leur langage cessa de
s'enrichir, puis il s'appauvrit; leurs ruses se firent plus grossires
et moins nombreuses; ils ne maniaient ni avec la mme vigueur ni avec la
mme adresse leurs armes moins bien construites. Mais le signe le plus
sr de leur dcadence fut le ralentissement continu de leur pense et de
leurs gestes. Vite las, ils mangeaient peu et dormaient beaucoup: en
hiver, il leur arrivait de s'engourdir comme les ours.

De gnration en gnration dcroissait leur facult de se reproduire.
Les femmes concevaient pniblement un ou deux enfants, dont la
croissance tait difficile. Un grand nombre d'entre elles demeuraient
striles. Toutefois elles manifestaient une vitalit suprieure  celle
des mles, plus d'endurance aussi, et leurs muscles avaient subi une
moindre atteinte. Peu  peu, leurs actes devinrent identiques  ceux des
guerriers: elles chassaient, pchaient, taillaient les armes et les
outils, combattaient pour la famille ou la horde. En somme, la
diffrence des sexes s'abolissait presque.

Et la race entire se trouva rejete lentement vers le Sud-Ouest par des
concurrents plus rudes, plus actifs, plus prolifiques.

Les Nains Rouges en avaient ananti des hordes nombreuses; les Dvoreurs
d'Hommes les avaient massacrs sans lassitude. Ils rdaient comme dans
un rve, avec les vestiges d'une industrie plus fine que celle des
rivaux, avec les restes d'une intelligence moins sommaire. Ils s'taient
adapts aux terres o les fleuves dbordent, o s'accumulent les
tourbires et les marcages, parmi les grands lacs et aussi dans
quelques pays souterrains.

Dans les vastes cavernes creuses par les eaux, relies par des pertuis
sinueux, ils retrouvaient admirablement leur route et savaient se
creuser des issues. Quoiqu'ils n'eussent aucune ide prcise sur leur
dcadence, ils se connaissaient lents, faibles, vite recrus de fatigue,
et rusaient pour viter la lutte. Ils se terraient avec une habilet qui
et dconcert le flair des chiens et des loups,  plus forte raison le
flair grossier des hommes. Aucune bte n'effaait mieux ses traces.

Ces tres timides, sur un seul point, montraient de l'imprudence et de
la tmrit: ils risquaient tout pour dlivrer un des leurs pris, cern
ou tomb au pige. Cette solidarit, comparable  celle des pcaris, et
qui jadis avait immensment accru leur puissance, les conduisait parfois
 de sinistres aventures. C'est elle qui les avait entrans au secours
de l'homme recueilli par Naoh. Comme les Nains veillaient, comme il
avait fallu parcourir des terres arides, les Wah s'taient laiss
dcouvrir et mme surprendre. Sans l'intervention de Naoh, ils eussent
succomb dans la lutte; de mme, leur prsence avait sauv les trois
Oulhamr.

                   *       *       *       *       *

Cependant, le Fils du Lopard, aprs le pansement, retourna vers l'arte
granitique pour reprendre les cages. Il les retrouva intactes; leurs
petits foyers rougeoyaient encore. En les revoyant, la victoire lui
parut plus complte et plus douce. Ce n'est pas qu'il craignt l'absence
du Feu; les Hommes-sans-paules lui en donneraient srement. Mais une
superstition obscure le guidait; il tenait  ces petites flammes de la
conqute; l'avenir aurait paru menaant si elles taient toutes trois
mortes. Il les ramena glorieusement auprs des Wah.

Ils l'observaient avec curiosit et une femme, qui conduisait la horde,
hocha la tte. Le grand Nomade montra, par des gestes, que les siens
avaient vu mourir le feu et qu'il avait su le reconqurir. Personne ne
paraissant le comprendre, Naoh se demanda s'ils n'taient pas de ces
races misrables qui ne savent pas se chauffer pendant les jours froids,
loigner la nuit ni cuire les aliments. Le vieux Gon disait qu'il
existait de telles hordes, infrieures aux loups, qui dpassent l'homme
par la finesse de l'oue et la perfection du flair. Naoh, pris de piti,
allait leur montrer comment on fait crotre la flamme, lorsqu'il
aperut, parmi des saules, une femme qui frappait l'une contre l'autre
deux pierres. Des tincelles jaillissaient, presque continues, puis un
petit point rouge dansa le long d'une herbe trs fine et trs sche;
d'autres brins flambrent, que la femme entretenait doucement de son
souffle: le Feu se mit  dvorer des feuilles et des ramilles.

Le Fils du Lopard demeurait immobile. Et il songea, pris d'un grand
saisissement:

Les Hommes-sans-paules cachent le feu dans des pierres!

S'approchant de la femme, il cherchait  l'examiner. Elle eut un geste
instinctif de mfiance. Puis, se souvenant que cet homme les avait
sauvs, elle lui tendit les pierres. Il les examina avidement et n'y
pouvant dcouvrir aucune fissure, sa surprise fut plus grande. Alors, il
les tta: elles taient froides. Il se demandait avec inquitude:

Comment le feu est-il entr dans ces pierres... et comment ne les
a-t-il pas chauffes?

Il rendit les pierres avec cette crainte et cette mfiance que les
choses mystrieuses inspirent aux hommes.




VI

PAR LE PAYS DES EAUX


Les Wah et les Oulhamr traversaient le Pays des Eaux. Elles se
rpandaient en nappes croupissantes, pleines d'algues, de nymphas, de
nnuphars, de sagittaires, de lysimaques, de lentilles, de joncs et de
roseaux; elles formaient de troublantes et terribles tourbires; elles
se suivaient en lacs, en rivires, en rseaux entrecoups par la pierre,
le sable ou l'argile; elles jaillissaient du sol ou se plaignaient sur
la pente des collines, et quelquefois, bues par les fissures, elles se
perdaient au fond de contres souterraines. Les Wah savaient maintenant
que Naoh voulait suivre une route entre le Nord et l'Occident. Ils lui
abrgeaient le voyage, ils voulaient le guider jusqu' ce qu'il ft au
bout des terres humides. Leurs ressources semblaient innombrables.
Tantt ils dcouvraient des passages qu'aucune autre espce d'hommes
n'aurait souponns; tantt ils construisaient des radeaux, jetaient un
tronc d'arbre en travers du gouffre, reliaient deux rives  l'aide de
lianes. Ils nageaient avec habilet, quoique lentement, pourvu qu'il n'y
et pas certaines herbes dont ils avaient une crainte superstitieuse.

Leurs actes semblaient pleins d'incertitude; souvent ils agissaient
comme des cratures qui luttent contre le sommeil ou qui sortent d'un
rve; et cependant ils ne se trompaient presque jamais.

Il y avait abondance de vivres. Les Wah connaissaient beaucoup de
racines comestibles; surtout, ils excellaient  surprendre les poissons.
Ils savaient les atteindre avec le harpon, les saisir  la main, les
enchevtrer d'herbes souples, les attirer la nuit avec des torches,
orienter leurs bancs vers des criques. Par les soirs, quand le feu
resplendissait sur un promontoire, dans une le ou sur un rivage, ils
gotaient un bonheur doux et taciturne. Ils aimaient s'asseoir en
groupe, serrs les uns contre les autres, comme si leurs individualits
affaiblies se retrempaient dans le sentiment de la race, tandis que les
Oulhamr s'espaaient, surtout Naoh qui, pendant de longs intervalles, se
plaisait  la solitude. Souvent les Wah faisaient entendre une mlope
trs monotone, qu'ils rptaient  l'infini, et qui clbrait des actes
anciens, dont aucun n'avait le souvenir; elle devait se rapporter  des
gnrations mortes depuis longtemps. Rien de tout cela n'intressait le
Fils du Lopard. Il en concevait du malaise et presque de la rpugnance.
Mais il observait, avec une curiosit vhmente, leurs gestes de chasse,
de pche, d'orientation, de travail, particulirement la manire dont
ils se servaient du propulseur et dont ils tiraient le feu des pierres.

Il s'initia vite au jeu du propulseur. Comme il inspirait aux allis une
sympathie croissante, ils ne lui cachrent aucun secret. Il put manier
leurs armes et leurs outils, apprendre comment ils les rparaient et,
des propulseurs s'tant perdus, il en vit construire d'autres.
D'ailleurs, la femme-guide lui en donna un, dont il se servit avec
autant d'adresse et beaucoup plus de force que les Hommes-sans-paules.

Il s'attarda davantage  concevoir le mystre du feu. C'est qu'il
continuait  le craindre. Il regardait de loin jaillir les tincelles;
les questions qu'il se posait demeuraient obscures et pleines de
contradictions. Cependant,  chaque fois, il se rassurait davantage.
Puis le langage articul et celui des gestes vinrent  son aide. Car il
commenait  mieux comprendre les Wah: il avait appris le sens de dix ou
douze mots et celui d'une trentaine de signes particuliers  la race. Il
souponna d'abord que les Wah n'enfermaient pas le feu dans les pierres,
mais qu'il y tait naturellement renferm. Il jaillissait avec le choc
et se jetait sur les brins d'herbe schs: comme il tait alors trs
faible, il ne saisissait pas tout de suite sa proie. Naoh se rassura
plus encore quand il vit tirer les tincelles de cailloux qui gisaient
sur la terre. Ds qu'il fut certain que le secret se rapportait aux
choses plus encore qu'au pouvoir des Wah, ses dernires mfiances se
dissiprent. Il apprit aussi qu'il fallait deux pierres de sorte
diffrente: la pierre de silex et la marcassite. Et, ayant lui-mme fait
bondir les petites flammes, il essaya d'allumer un foyer. La force et la
vitesse de ses mains aidrent  son inexprience: il produisait beaucoup
de feu. Mais pendant bien des haltes, il ne put russir  faire brler
la plus faible feuille de gramen.

                   *       *       *       *       *

Un jour la horde s'arrta avant le crpuscule. C'tait  la pointe d'un
lac aux eaux vertes, sur une terre sableuse, par un temps
extraordinairement sec. On voyait dans le firmament un vol de grues; des
sarcelles fuyaient parmi les roseaux; au loin rugissait un lion. Les Wah
allumrent deux grands feux; Naoh, s'tant procur des brindilles trs
minces et presque carbonises, frappait ses pierres l'une contre
l'autre. Il travaillait avec une passion violente. Puis des doutes le
prirent; il se dit que les Wah cachaient encore un secret. Prs de
s'arrter, il donna quelques coups si terribles qu'une des pierres
clata. Sa poitrine s'enfla, ses bras se raidirent: une lueur persistait
sur une des brindilles. Alors, soufflant avec prudence, il fit grandir
la flamme: elle dvora sa faible proie, elle saisit les autres herbes...

Et Naoh, immobile, tout haletant, les yeux terribles, connut une joie
plus forte encore que lorsqu'il avait vaincu la tigresse, pris le feu
aux Kzamms, fait alliance avec le grand Mammouth et abattu le chef des
Nains Rouges. Car il sentait qu'il venait de conqurir sur les choses
une puissance que n'avait possde aucun de ses anctres et que personne
ne pourrait plus tuer le feu chez les hommes de sa race.




VII

LES HOMMES-AU-POIL-BLEU


Les valles s'abaissrent encore; on traversa des pays o l'automne
tait presque aussi tide que l't. Puis il parut une fort redoutable
et profonde. Une muraille de lianes, d'pines, d'arbustes la fermait, o
les Wah creusrent un passage  l'aide de leurs poignards de silex et
d'agate. La femme-guide fit connatre  Naoh que les Wah
n'accompagneraient plus les Oulhamr lorsque reparatrait l'air libre,
car, au-del, ils ignoraient la terre. Ils savaient seulement qu'il y
avait une plaine, puis une montagne coupe en deux par un large dfil.
La femme-chef croyait que ni la plaine ni la montagne ne contenaient des
hommes; mais la fort en nourrissait quelques hordes. Elle les dpeignit
puissants par la poitrine et par les bras, elle fit comprendre qu'ils
n'allumaient pas de feu, ne se servaient pas du langage articul, ne
pratiquaient pas la guerre ni la chasse. Ils taient terribles lorsqu'on
les attaquait, qu'on leur barrait le passage ou qu'ils dmlaient un
acte hostile.

                   *       *       *       *       *

Aprs un matin d'efforts, la fort devint moins farouche. Les griffes et
les dents des plantes dcrurent; des routes traces par les btes
s'ouvrirent parmi les arbres millnaires; la pnombre verte s'claircit;
mais la multitude des oiseaux continuait  remplir le pays d'arbres, on
percevait la prsence des fauves, des reptiles, des insectes et une
palpitation intarissable, une lutte immense, patiente, sournoise, o la
chair des plantes et des btes ne cessait de succomber et de crotre...

                   *       *       *       *       *

Un jour, la femme-chef montra les sous-bois d'un air nigmatique. Parmi
les feuilles d'un figuier, un corps bleutre venait d'apparatre et Naoh
reconnut un homme. Se souvenant des Nains Rouges, il trembla de haine et
d'anxit. Le corps disparut. Il se fit un grand silence. Les Wah,
avertis, arrtrent leur marche et se rapprochrent davantage les uns
des autres.

Alors, le plus vieil homme de la horde parla.

Il dit la force des Hommes-au-Poil-Bleu et leur colre effroyable; il
assura que par-dessus toutes choses, il ne fallait pas prendre la mme
route qu'eux ni passer au travers de leur campement; il ajouta qu'ils
dtestaient les clameurs et les gestes:

--Les pres de nos pres, conclut-il, ont vcu sans guerre dans leur
voisinage. Ils leur cdaient le chemin dans la fort. Et les
Hommes-au-Poil-Bleu,  leur tour, se dtournaient des Wah dans la plaine
et sur les eaux.

La femme-chef acquiesa  ce discours et leva son bton de commandement.
La horde, prenant une direction nouvelle, se coula par une futaie de
sycomores et finit par dboucher dans une grande clairire: c'tait
l'oeuvre de la foudre, on apercevait encore des cendres de branches et
de troncs d'arbres. Les Wah et les Oulhamr y pntraient  peine, que
Naoh discerna de nouveau, vers la droite, un corps bleutre pareil 
celui qu'il avait aperu parmi les feuilles du figuier. Successivement,
deux autres formes se dtachrent dans la pnombre glauque. Des branches
bruirent; il surgit une crature souple et puissante. Personne n'aurait
pu dire si elle tait survenue  quatre pattes comme les btes velues et
les reptiles, ou  deux pattes comme les oiseaux et les hommes. Elle
semblait accroupie, les membres postrieurs  moiti allongs contre le
sol, les membres avant en retrait, poss sur une grosse racine. La face
tait norme, avec des mchoires d'hyne, des yeux ronds, rapides et
pleins de feu, le crne long et bas, le torse profond comme celui d'un
lion mais plus large: chacun des quatre membres se terminait par une
main. Le poil, sombre, aux reflets fauves et bleus, couvrait tout le
corps. C'est  la poitrine et aux paules que Naoh reconnut un homme,
car les quatre mains en faisaient une crature singulire, et la tte
rappelait le buffle, l'ours et le chien. Aprs avoir tourn de toutes
parts un regard mfiant et colre, l'Homme-au-Poil-Bleu se dressa sur
ses jambes. Il poussa un grondement caverneux.

Alors, ple-mle, des tres semblables jaillirent du couvert. Il y avait
trois mles, une douzaine de femelles, quelques petits qui se cachaient
 demi parmi les racines et les herbes. Un des mles tait colossal:
avec ses bras rugueux comme des platanes, sa poitrine deux fois vaste
comme celle de Naoh, il pouvait renverser un aurochs et touffer un
tigre. Il ne portait aucune arme, et, parmi ses compagnons, deux ou
trois tenaient des branches encore feuillues dont ils grattaient la
terre.

Le gant s'avana vers les Wah et les Oulhamr, tandis que les autres
grondaient tous ensemble. Il se frappait la poitrine, on voyait la masse
blanche de ses dents reluire entre les lourdes lvres frmissantes.

Les Wah, sur un signe de la femme-chef, battaient en retraite. Ils le
faisaient sans hte. Obissant  une tradition ancienne, ils
s'abstenaient de tout geste comme de toute parole. Naoh les imita,
confiant dans leur exprience. Mais Nam et Gaw, qui prcdaient la
horde, demeurrent un instant indcis. Quand ils voulurent imiter le
chef, la route tait coupe: les Hommes-au-Poil-Bleu s'taient
parpills dans la clairire. Alors, Gaw se jeta dans le sous-bois,
tandis que Nam essayait de franchir une zone libre. Il glissait, si
lger et si furtif qu'il faillit russir. Mais, d'un bond, une femelle
se dressa devant lui; il obliqua. Deux mles accoururent. Comme il les
vitait encore, il trbucha.

Des bras normes saisirent Nam. Il se trouva dans les mains du gant.

Il n'avait pas eu le temps de lever ses armes; une pression irrsistible
paralysait ses paules, il se sentait aussi faible qu'un saga sous le
poids du tigre. Alors, connaissant la distance qui le sparait de Naoh,
il demeura engourdi, les muscles immobiles, les prunelles violettes: sa
jeunesse dfaillait devant la certitude de mourir.

Naoh ne put souffrir de voir tuer son compagnon; il s'avanait, tenant
une sagaie et sa massue, lorsque la femme-chef l'arrta:

--Ne frappe pas! dit-elle.

Elle lui fit comprendre qu'au premier coup Nam prirait. Tout frmissant
entre l'lan qui le poussait  combattre et la peur de faire broyer le
Fils du Peuplier, il poussa un soupir rauque et regarda.
L'Homme-au-Poil-Bleu avait soulev le nomade: il grinait des dents, il
le balanait, prt  l'craser contre un tronc d'arbre... Soudain, son
geste s'arrta. Il regarda le corps inerte, puis le visage. Ne percevant
aucune rsistance, ses mchoires farouches se dtendirent, une vague
douceur passa dans ses yeux fauves; il dposa Nam sur le sol.

Si le jeune homme avait fait un mouvement de dfense ou mme d'effroi,
la main terrible l'aurait ressaisi. Il en eut l'instinct, il demeura
immobile...

La horde entire, mles, femelles et petits, tait venue. Tous
reconnaissaient confusment en Nam une structure analogue  la leur.
Pour des Nains Rouges ou des Oulhamr, 'aurait t un motif plus fort de
tuerie. Mais leur me tait trs obscure; ils ne connaissaient pas la
guerre; ils ne mangeaient pas de chair et vivaient sans traditions.
L'instinct les irritait contre les fauves qui emportent les jeunes ou
dvorent les blesss, parfois une rivalit exasprait les mles, mais
ils ne tuaient pas les btes qui se nourrissent d'herbe.

Devant le Nomade, ils demeuraient pleins d'incertitude: son immobilit
les apaisait et la douceur brusque du grand mle. Car il tait celui 
qui les autres mles ne rsistaient plus depuis bien des saisons, qui
les menait  travers la fort, choisissant les routes ou les haltes,
faisant reculer les lions.

Pour n'avoir pas encore mordu ou frapp, tous devenaient moins capables
de le faire. Bientt, l'image du combat s'effaant dans leurs cerveaux,
la vie de Nam fut sauve. Elle ne serait plus menace que si lui-mme
faisait le geste d'attaquer ou de se dfendre. Il aurait pu maintenant
les suivre, sans qu'ils s'en inquitassent, peut-tre vivre  ct
d'eux.

Comme il avait senti le souffle de la destruction, ainsi sentit-il que
le pril venait de disparatre. Il se redressa sur son sant, avec
lenteur, et attendit. Pendant un moment, ils ne cessrent de l'observer,
avec une dfiance lointaine. Puis une femelle, tente par une pousse
tendre, ne songea plus qu' la dvorer; un mle se mit  dterrer des
racines; peu  peu tous obirent au besoin profond de la nourriture:
comme ils tiraient toute leur force des plantes et que leur choix tait
plus restreint que celui des laphes ou des aurochs, la tche tait
longue, minutieuse, continue...

Le jeune Nomade fut libre. Il rejoignit Naoh qui s'tait avanc dans la
clairire et tous deux regardaient les Hommes-au-Poil-Bleu disparatre
et reparatre. Nam, encore palpitant de l'aventure, aurait voulu les
voir mourir. Mais Naoh ne hassait pas ces hommes tranges; il admirait
leur force comparable  celle des ours, et songeait que, s'ils le
voulaient, ils anantiraient les Wah, les Nains Rouges, les Dvoreurs
d'Hommes et les Oulhamr.




VIII

L'OURS GANT EST DANS LE DFIL


Depuis longtemps, Naoh avait quitt les Wah et travers la fort des
Hommes-au-Poil-Bleu. Par l'chancrure des montagnes, il avait gagn les
plateaux. L'automne y tait plus frais, les nuages roulaient
interminables, le vent hurlait des journes entires, l'herbe et les
feuilles fermentaient sur la terre misrable et le froid massacrait les
insectes sans nombre, sous les corces, parmi les tiges branlantes, les
racines fltries, les fruits pourris, dans les fentes de la pierre et
les fissures de l'argile. Lorsque la nue se dchirait, les toiles
semblaient glacer les tnbres. La nuit, les loups hurlaient presque
sans relche, les chiens poussaient des clameurs insupportables; on
entendait le cri d'agonie d'un laphe, d'un saga ou d'un cheval, le
miaulement du tigre ou le rugissement du lion, et les Oulhamr
apercevaient des profils flexibles ou des yeux de phosphore, brusquement
apparus sur le cercle d'ombre qui enveloppait le Feu.

La vie se faisait plus terrible. Avec l'hiver proche, la chair des
plantes devenait rare. Les herbivores la cherchaient dsesprment au
ras du sol, fouillaient jusqu' la racine, arrachaient les pousses et
les corces; les mangeurs de fruits rdaient parmi les ramures; les
rongeurs consolidaient leurs terriers; les carnivores guettaient
infatigablement dans les viandis, s'embusquaient aux abreuvoirs,
exploraient la pnombre des fourrs et se dissimulaient au creux des
rocs.

Hors les btes qui hibernent ou celles qui accumulent des provisions
dans leur retraite, les tres travaillaient trs durement, avec des
besoins accrus et des ressources diminues.

Naoh, Nam et Gaw souffrirent  peine de la faim. Le voyage et l'aventure
avaient parfait leur instinct, leur adresse et leur sagacit. Ils
devinaient de plus loin la proie ou l'ennemi; ils pressentaient le vent,
la pluie et l'inondation. Chacun de leurs gestes s'adaptait adroitement
au but et conomisait l'nergie. D'un regard, ils discernaient la ligne
de retraite favorable, le gte sr, le bon terrain de combat. Ils
s'orientaient avec une certitude presque gale  celle des oiseaux
migrateurs. Malgr les montagnes, les lacs, les eaux stagnantes, les
forts, les crues qui changent la figure des sites, ils s'taient chaque
jour rapprochs du pays des Oulhamr. Maintenant, avant une demi-lune,
ils espraient rejoindre la horde.

Un jour, ils atteignirent un pays de hautes collines. Sous un ciel bas
et jaune, les nues remplissaient l'espace et s'affalaient les unes sur
les autres, couleur d'ocre, d'argile ou de feuilles fltries, avec des
abmes blancs, qui dcelaient leur immensit. Elles semblaient couver la
terre.

Naoh, entre tant de routes, avait choisi un long dfil, qu'il
reconnaissait pour l'avoir parcouru  l'ge de Gaw, avec un parti de
chasseurs. Tantt creus entre des calcaires, tantt s'ouvrant en ravin,
il finissait en un corridor  la pente rapide, o il fallait souvent
gravir des pierres boules.

Les nomades le parcoururent sans aventure, jusqu'aux deux tiers de sa
longueur. Vers le milieu du jour, ils s'assirent pour manger. C'tait
dans un demi-cirque, carrefour de crevasses et de cavernes. On entendait
le grondement d'un torrent souterrain et sa chute dans un gouffre; deux
trous d'ombre s'ouvraient dans le roc, o apparaissait la trace de
cataclysmes plus anciens que toutes les gnrations de la bte.

Quand Naoh eut pris sa nourriture, il se dirigea vers l'une des cavernes
et la considra longuement. Il se rappela que Faouhm avait montr  ses
guerriers une issue par o l'on trouvait un chemin plus rapide vers la
plaine. Mais la pente, seme de pierres trbuchantes, convenait mal 
une troupe nombreuse: elle devait tre plus praticable  trois hommes
lgers; Naoh eut envie de la prendre.

Il alla jusqu'au fond de la caverne, reconnut la fissure et s'y engagea,
jusqu' ce qu'une faible lueur lui annont une sortie prochaine. Au
retour, il rencontra Nam qui lui dit:

--L'ours gant est dans le dfil!

Un appel guttural l'interrompit. Naoh, se jetant  l'entre de la
caverne, vit Gaw, dissimul parmi les blocs, dans l'attitude du guerrier
qui guette. Et le chef eut un grand frmissement.

Aux issues du cirque apparaissent deux btes monstrueuses. Un poil
extraordinairement pais, couleur de chne, les dfend contre l'hiver
proche, la duret des rocs et les aiguillons des plantes. L'une d'elles
a la masse de l'aurochs, avec des pattes plus courtes, plus musculeuses
et plus flexibles, le front renfl, comme une pierre mange de lichen:
sa vaste gueule peut happer la tte d'un homme et l'craser d'un
craquement des mchoires. C'est le mle. La femelle a le front plat, la
gueule plus courte, l'allure oblique. Et par leurs gestes, par leurs
poitrines, ils montrent quelque analogie avec les Hommes-au-Poil-Bleu.

--Oui, murmure Naoh, ce sont les ours gants.

Ils ne craignent aucune crature. Mais ils ne sont redoutables que dans
leur fureur ou pousss par une faim excessive, car ils recherchent peu
la chair. Ceux-ci grondent. Le mle soulve ses mchoires et balance la
tte d'une faon violente.

--Il est bless, remarque Nam.

Du sang coulait entre les poils. Les nomades craignirent que la blessure
n'et t faite par une arme humaine. Alors, l'ours chercherait  se
venger. Ds qu'il aurait commenc l'attaque, il ne l'abandonnerait plus:
nul vivant n'tait plus opinitre. Avec son pais pelage et sa peau
dure, il dfiait la sagaie, la hache et la massue. Il pouvait ventrer
un homme d'un seul coup de sa patte, l'touffer d'une treinte, le
broyer  coups de mchoire.

--Comment sont-ils venus? demanda Naoh

--Entre ces arbres, rpondit Gaw, qui montra quelques sapins pousss
dans la roche dure... Le mle est descendu par la droite et la femelle 
gauche.

Hasard ou vague tactique, ils avaient russi  barrer les issues du
dfil. Et l'attaque semblait imminente. On le percevait  la voix plus
rude du mle,  l'attitude ramasse et sournoise de la femelle. S'ils
hsitaient encore, c'est que leur tte tait lente et que leur instinct
voulait la certitude: ils flairaient, avec de longs souffles caverneux,
pour mieux mesurer la distance des ennemis dissimuls parmi les blocs.

Naoh donna ses ordres brusquement. Quand les ours prirent leur lan,
dj les Oulhamr taient au fond de la caverne. Le fils du Lopard se
fit prcder par les jeunes hommes; tous trois se htrent autant que le
permettaient le sol hriss et les dtours du passage.

En trouvant la caverne vide, les ours gants perdirent du temps 
dmler la piste, parmi les traces antrieures des Oulhamr. Pleins de
mfiance, ils s'arrtaient par intervalles. Car s'ils ne redoutaient la
force d'aucun tre, ils avaient une grande prudence naturelle et la
crainte confuse de l'inconnu. Ils savaient l'incertitude des rocs, de la
caverne et des abmes; leurs tenaces mmoires gardaient l'image des
blocs qui se fendent et s'croulent, du sol qui se crevasse, du gouffre
au fond des tnbres, de l'avalanche, des eaux qui crvent la paroi
dure. Dans leur vie dj longue, ni le mammouth, ni le lion, ni le tigre
ne les avaient menacs. Mais les nergies obscures se dressaient souvent
devant eux: ils portaient les marques aigus de la pierre, ils avaient
presque disparu sous des neiges, ils s'taient vus emports par les
dbcles du printemps et captifs sous la terre boule.

Or, le matin de ce jour, pour la premire fois, des vivants les avaient
attaqus. C'tait du haut d'une roche droite, que seuls les lzards et
les insectes pouvaient gravir. Trois tres verticaux se tenaient sur la
crte. A la vue des ours gants, ils poussrent une clameur et lancrent
des sagaies. L'une d'elles blessa le mle. Alors, boulevers par la
douleur et dsorient par la rage, il perdit la clart de l'instinct et
tenta d'atteindre directement la cime. Il y renona vite et, suivi par
sa compagne, il chercha le dtour accessible.

En route, il arracha la sagaie, il la flaira: des souvenirs montrent.
Il n'avait pas souvent rencontr des hommes: leur aspect ne l'tonnait
pas plus que celui des loups ou des hynes. Comme ils s'cartaient de sa
route, qu'il n'avait connu ni leurs ruses ni leurs piges, il ne s'en
inquitait point. L'aventure en tait plus imprvue et plus troublante.
Elle drangeait l'ordre obscur des choses, elle faisait apparatre une
menace insolite. Et l'ours des cavernes rdait  travers les couloirs,
ttait les pentes, aspirait attentivement les senteurs parses. A la
longue, il se fatigua. Sans la blessure, il n'aurait gard que cette
mmoire vague qui dort au fond des chairs et ne se rveille qu'attise
par des circonstances comparables. Mais les sursauts de la douleur
faisaient revenir, par intervalles, l'image de trois hommes, debout sur
la crte, et de la sagaie aigu. Alors, il grondait en se lchant...
Puis la souffrance mme cessa d'tre un rappel. L'ours gant ne songeait
plus qu' la pnible recherche de sa nourriture, lorsqu'il flaira de
nouveau l'odeur d'homme. La colre remplit sa poitrine. Il avertit sa
femelle, qui avait suivi une autre voie, car ils ne pouvaient subsister,
surtout en temps froid, sur des surfaces trop voisines. Et aprs s'tre
assurs de la position des ennemis et de la distance, ils avaient
prcipit l'attaque.

Dans la fissure tnbreuse, Naoh n'eut d'abord l'impression d'aucune
autre prsence que celle de ses compagnons. Puis, le pas lourd des
brutes commena de se faire entendre, des souffles puissants haletrent:
les ours gagnaient sur les hommes. Ils avaient l'avantage de
l'quilibre, des quatre membres accrochs au sol obscur, de la narine
frlant la piste... A chaque instant, un des nomades butait contre une
pierre, trbuchait dans un creux, heurtait une saillie de la muraille,
car il fallait porter les armes, les provisions, et ces cages  feu que
Naoh ne pouvait abandonner. Comme les flammes rampaient toutes menues au
fond des cavits, elles n'clairaient point la route: leur faible lueur
rougetre se perdait vers le haut et indiquait  peine les inflexions de
la muraille. En revanche, elle signalait confusment les silhouettes
fugitives...

--Vite! Vite! cria le chef.

Nam et Gaw ne pouvaient prendre une course franche. Et les btes gantes
approchaient. A chaque pas, on percevait mieux leur souffle. Comme leur
fureur s'accroissait  mesure qu'elles sentaient l'ennemi plus proche,
tantt l'une, tantt l'autre poussait un grondement. Leurs vastes voix
se rpercutaient sur les pierres. Naoh en concevait mieux l'normit des
structures, la formidable treinte, le broiement irrsistible des
mchoires...

Bientt les ours ne furent plus qu' quelques pas. Le sol vibrait sous
Naoh, un poids immense allait s'abattre sur ses vertbres...

Il fit face  la mort; inclinant brusquement la cage, il dirigea la
maigre lueur sur une masse oscillante. L'ours s'arrta net. Toute
surprise veillait sa prudence. Il considra la petite flamme, il vibra
sur ses pattes, avec un appel sourd  sa femelle. Puis, sa fureur
l'emportant, il se jeta sur l'homme... Naoh avait recul et, de toutes
ses forces, il lana la cage. L'ours, atteint  la narine, une paupire
brle, poussa un rugissement douloureux, et, tandis qu'il se ttait, le
nomade gagnait du terrain.

Une clart grise filtrait dans les galeries. Les Oulhamr apercevaient
maintenant le sol: ils ne trbuchaient plus, ils filaient  grande
allure... Mais la poursuite reprenait, les fauves aussi redoublaient de
vitesse et, tandis que la lumire s'accroissait, le Fils du Lopard
songea que,  l'air libre, le danger deviendrait pire.

De nouveau, l'ours gant fut proche. La cuisson de la paupire avivait
sa rage, toute prudence l'avait quitt; la tte gonfle de sang, rien ne
pouvait plus arrter son lan. Naoh le devinait au souffle plus
caverneux,  des grondements brefs et rauques.

Il allait se retourner pour combattre, lorsque Nam poussa un cri
d'appel. Le chef vit une haute saillie qui rtrcissait le couloir. Nam
l'avait dj dpasse, Gaw la contournait. La gueule de l'ours rauquait
 trois pas, lorsque Naoh,  son tour, se glissa par l'hiatus en
effaant les paules. Emporte par son lan, la bte se buta, et seul le
mufle immense passa par l'ouverture. Il bait, il montrait les meules et
les scies des dents, il poussait une grande clameur sinistre. Mais Naoh
n'avait plus de crainte, il tait soudain  une distance
infranchissable: la pierre, plus puissante que cent mammouths, plus
durable que la vie de mille gnrations, arrtait l'ours aussi srement
que la mort.

Le nomade ricana:

--Naoh est maintenant plus fort que le grand ours. Car il a une massue,
une hache et des sagaies. Il peut frapper l'ours, et l'ours ne peut lui
rendre aucun de ses coups.

Il avait lev sa massue. Dj, l'ours reconnaissait les piges du roc,
contre lesquels il luttait depuis son enfance. Il retira sa tte avant
que l'homme et frapp, il s'effaa derrire la saillie. Sa colre
demeurait, elle soulevait ses ctes et battait  grands coups ses
tempes, elle le poussait  des actes imptueux. Pourtant, il ne lui cda
pas. Car il tait conduit par un instinct sagace, qui n'oubliait pas les
circonstances. Depuis le matin,  deux reprises, il avait reconnu que
l'homme savait faire souffrir par des coups tranges. Il commenait 
accepter le sort, il se faisait en lui un travail chagrin qui, plus
tard, devait lui faire ranger l'tre vertical parmi les choses
dangereuses: il le harait avec tnacit, il s'acharnerait  le
dtruire, mais il ne dploierait pas seulement contre lui la force et la
prudence, il le guetterait, il se mettrait  l'afft et recourrait aux
surprises.

L'ourse grondait, moins instruite par l'vnement, car aucune blessure
n'avait accru sa sagesse. Comme le cri du mle l'invitait  la prudence,
elle cessa d'avancer, supposant quelque pige de la pierre; car elle
n'imaginait pas qu'un pril pt natre des cratures dbiles caches au
tournant de la paroi.




IX

LE ROC


Pendant quelque temps, Naoh dsire frapper les fauves. La rancune remue
dans son coeur. Et, l'oeil fouillant la pnombre, il tient prte une
sagaie aigu. Puis, comme l'ours gant demeure invisible et la femelle
loigne, il s'apaise, il songe que le jour avance et qu'il faut
atteindre la plaine. Alors, avec ennui, il marche vers la lumire. Elle
s'accrot  chaque pas. Le couloir s'largit et les nomades poussent un
cri devant les grands nuages d'automne qui se roulent au fond du
firmament, la cte roide, hrisse, pleine d'obstacles, et la terre sans
bornes.

Car toute la contre leur est familire. Ils ont parcouru depuis leur
enfance ces bois, ces savanes, ces collines, franchi ces mares, camp au
bord de cette rivire ou sous le surplomb des rocs. Encore deux journes
de marche, ils atteindront le Grand Marcage que les Oulhamr
rejoignaient aprs leurs rderies de guerre et de chasse, et o
l'obscure lgende mettait leurs origines.

Nam rit comme un petit enfant, Gaw tend les bras avec un saisissement de
joie, et Naoh, immobile, sent revivre une telle abondance de choses
qu'il est comme plusieurs tres.

--Nous allons revoir la horde!

Dj tous trois en percevaient la prsence. Elle tait mle aux ramures
d'automne, elle se refltait sur les eaux et transformait les nuages.
Chaque aspect du site tait trangement diffrent des sites qui se
trouvaient l-bas,  l'arrire, dans l'immense Orient-Mridional. Ils ne
se souvenaient plus que des jours heureux. Nam et Gaw, qui avaient si
souvent subi la rudesse des ans, les poings de Faouhm au geste
farouche, sentaient une scurit sans bornes. Ils regardaient avec
orgueil les petites flammes qu'ils avaient, parmi tant de luttes, de
fatigues et de souffrances, gardes vivantes. Naoh regretta d'avoir d
sacrifier sa cage: une superstition vague tranait au fond de son
cerveau. N'apportait-il pas, cependant, les pierres qui contiennent le
feu, avec le secret de l'en faire jaillir? N'importe! Il aurait aim,
comme ses compagnons, garder un peu de cette vie tincelante qu'il avait
conquise sur les Kzamms...

                   *       *       *       *       *

La descente fut rude. L'automne avait multipli les boulis et les
fissures. Ils s'aidrent de la hache et du harpon. Quand ils touchrent
 la plaine, le dernier obstacle tait franchi; ils n'avaient plus qu'
suivre des voies simples et bien connues. Pleins de leur esprance, ils
fixaient des sens moins attentifs sur les vnements innombrables qui
enveloppent et guettent les vivants.

Ils marchrent jusqu'au crpuscule: Naoh cherchait une courbe de la
rivire o il voulait tablir le campement. Le jour mourut lourdement au
fond des nuages. Une lueur rouge trana, sinistre et morose, accompagne
du hurlement des loups et de la plainte longue des chiens: ils filaient
par bandes furtives, guettaient  l'ore des buissons et des bois. Leur
nombre tonnait les nomades. Sans doute quelque exode des herbivores les
avait chasss des terres prochaines et rassembls sur ce sol riche en
proies. Ils avaient d l'puiser. Leurs clameurs annonaient la pnurie,
leurs allures une activit fivreuse. Naoh, sachant qu'il faut les
craindre lorsqu'ils sont en grand nombre, htait la course. A la longue,
deux hordes s'taient formes. Vers la droite, c'taient les chiens;
vers la gauche, les loups. Comme ils suivaient la mme piste, ils
s'arrtaient quelquefois pour se menacer. Les loups taient plus grands,
avec des nuques renfles et musculeuses, les chiens avaient pour eux le
nombre. A mesure que les tnbres mangeaient le crpuscule, les yeux
jetaient plus de clart: Nam, Gaw et Naoh apercevaient une multitude de
petits feux verts qui se dplaaient comme des lucioles. Souvent, les
nomades ripostaient aux hurles par un long cri de guerre, et l'on
voyait refluer toutes ces phosphorescences.

D'abord, les btes se tinrent  plusieurs portes de harpon; avec la
croissance des tnbres, elles se rapprochrent; on entendait plus
distinctement le bruit mou de leurs pattes. Les chiens parurent les plus
hardis. Quelques-uns avaient devanc les hommes. Ils s'arrtaient
brusquement, ils bondissaient avec un cri aigu ou bien rampaient d'une
manire sournoise. Mais les loups, inquiets de se voir devancs,
arrivaient tous ensemble, avec leurs voix dchirantes. Il faillit y
avoir bataille. Les chiens, serrs les uns contre les autres, conscients
de la puissance du nombre, exalts par le sentiment de leur avance,
tenaient soudain tte. Une impatience furieuse tordait les entrailles
des loups. Et, dans la dernire cendre crpusculaire, les deux hordes
oscillaient, vagues de chairs palpitantes et long dferlement de
clameurs.

Il n'y eut pas de mle. Quelques individus moins grgaires ayant
continu la chasse, leur exemple prvalut. Parallles, la file des
chiens et celle des loups se menaaient dans le soir de famine.
L'opinitre poursuite,  la longue, inquitait les hommes. Devant
l'occident presque noir, parmi tant de corps sournois, ils sentaient la
mort.

Un groupe de chiens devana Gaw, qui marchait vers la gauche, et l'un
d'eux, qui avait la taille d'un loup, s'arrta, montra ses dents
tincelantes et bondit. Le jeune homme, nerveusement, lana son harpon.
Celui-ci s'enfona dans le flanc de la bte, qui se mit  tournoyer,
avec un long hurlement; Gaw l'acheva d'un coup de massue.

Au cri d'agonie, les chiens afflurent: une solidarit plus forte que
celle des loups les unissait, et lorsqu'un d'entre eux tait en danger,
il leur arrivait de braver les grands carnivores. Naoh craignit
l'attaque de toute la bande. Il rappela Nam et Gaw, afin d'intimider les
btes. Serrs l'un  l'autre, les nomades faisaient masse; les chiens,
tonns, dferlrent autour. Qu'un seul ost se prcipiter, tous le
suivraient et les os des hommes blanchiraient dans la plaine...

Brusquement, Naoh darda une sagaie: un chien s'abattit, la poitrine
troue. Le chef, l'ayant saisi par les pattes arrire, le jeta dans un
groupe de loups qui rabattait  droite. Le bless y disparut, et l'odeur
du sang, la proie facile exasprant leur faim, les fauves se mirent 
dvorer cette chair vivante. Alors, les chiens oublirent les hommes et
tous se rurent sur les loups.

                   *       *       *       *       *

Tandis que la mle s'engageait, les nomades avaient pris le galop. Une
bue annonait la rivire prochaine et Naoh, par intervalles, discernait
un miroitement. Deux ou trois fois, il s'arrta pour s'orienter. A la
fin, montrant une masse gristre qui dominait la rive, il dit:

--Naoh, Nam et Gaw se riront des chiens et des loups.

C'tait un grand rocher qui formait presque un cube et s'levait  cinq
fois la hauteur d'un homme. Il n'tait accessible que d'un seul ct.
Naoh le gravit rapidement, car il le connaissait depuis des saisons
nombreuses. Quand Nam et Gaw l'eurent suivi, ils se trouvrent sur une
surface plate, plante de broussailles et mme d'un sapin, o trente
hommes pouvaient camper  l'aise.

L-bas, vers la plaine cendreuse, les loups et les chiens combattaient
perdument. Des rumeurs froces, de longues plaintes vrillaient l'air
humide; les nomades gotaient la scurit.

Le bois gmit, le feu darda ses langues rouges et ses fumes fauves, une
large lueur s'pandit sur les eaux. Du roc solitaire se dtachaient deux
segments de rive nue; les roseaux, les saules et les peupliers ne
poussaient qu' distance; en sorte qu'on distinguait toutes choses 
vingt portes de harpon...

Cependant, des btes fuient la clart et se cachent, ou accourent,
fascines. Deux chouettes s'lvent sur un tremble, avec un cri funbre,
une nue d'oreillardes tourbillonne, un vol perdu d'tourneaux file 
l'autre rive, des canards troubls abandonnent le couvert et se htent
vers l'ombre, de longs poissons surgissent de l'abme, vapeurs
argentes, flches de nacre, hlices cuivreuses. Et la lueur rousse
montre encore un sanglier trapu, qui s'arrte et qui grogne, un grand
laphe, l'chine tremblotante, ses ramures rejetes en arrire, la tte
sournoise d'un lynx, aux oreilles triangulaires, aux yeux cuivrs et
froces, apparue entre deux branches de frne.

Les hommes connaissent leur force. Ils mangent en silence la chair
rtie, joyeux de vivre dans la chaleur du feu. La horde est proche!
Avant le deuxime soir, ils reconnatront les eaux du grand marcage.
Nam et Gaw seront accueillis comme des guerriers: les Oulhamr
connatront leur courage, leur ruse, leur longue patience, et les
redouteront. Naoh aura Gammla en partage et commandera aprs Faouhm...
Leur sang bout d'esprance, et, si leur pense est courte, l'instinct
est prodigieux, plein d'images profondes et prcises. Ils ont la
jeunesse d'un monde qui ne reviendra plus. Tout est vaste, tout est
neuf... Eux-mmes ne sentent jamais la fin de leur tre, la mort est une
fable effrayante plutt qu'une ralit. Ils la craignent brusquement,
dans les moments terribles; puis elle s'loigne, elle s'efface, elle se
perd au fond de leurs nergies. Si les fatalits sont formidables, si
elles s'abattent sans rpit avec la bte, la faim, le froid, les maux
tranges, les cataclysmes,  peine ont-elles pass, ils ne les redoutent
plus. Pourvu qu'ils aient l'abri et la nourriture, la vie est frache
comme la rivire...

Un rugissement fend les tnbres. Le sanglier prend du champ, l'laphe
bondit, convulsif, ses bois plus penchs sur la nuque, et cent
structures ont palpit. D'abord, c'est, prs de la tremblaie, une forme
nbuleuse; puis une silhouette oscillante, dont la puissance se dcle
dans chaque geste; une fois encore, Naoh aura vu le Lion Gant. Tout a
fui. La solitude est sans bornes. La bte colossale s'avance avec
inquitude. Elle connat la vitesse, la vigilance, le flair aigu, la
prudence, les ressources innombrables de ceux qu'elle doit atteindre.
Cette terre, o sa race a presque disparu, est moins tide et plus
pauvre; elle y vit d'un effort puisant. Toujours, la faim ronge son
ventre. A peine si elle s'accouple encore; les terroirs o la proie
suffit  un couple sont devenus plus rares, mme l-bas, vers le soleil,
ou dans les valles chaudes. Et le survivant qui rde dans le pays du
grand marcage ne laissera point de descendance.

Malgr la hauteur et l'escarpement du roc, Naoh sent ses entrailles
tordues. Il s'assure que le feu dfend l'troit accs, il saisit la
massue et le harpon; Nam et Gaw aussi sont prts  combattre; tous
trois, tapis contre le roc, sont invisibles.

Le Lion-Tigre s'est arrt; ramass sur ses pattes musculeuses, il
considre cette haute clart qui trouble les tnbres comme un
crpuscule. Il ne la confond pas avec la lueur du jour et moins encore
avec cette lumire froide qui le gne  l'embuscade. Confusment, il
revoit des flammes dvorant la savane, un arbre brl par la foudre, ou
mme les feux de l'homme, qu'il a parfois frls, il y a longtemps, dans
les territoires d'o l'ont successivement exil la famine, la crue des
eaux ou leur retraite qui rend l'existence impossible. Il hsite, il
gronde, sa queue fouette furieusement, puis il s'avance et flaire les
effluves. Ils sont faibles, car ils s'lvent puis s'parpillent avant
de redescendre; la petite brise les porte vers la rivire. Il sent 
peine la fume, moins encore la chair rtie, pas du tout l'odeur des
hommes; il ne voit rien que ces lueurs bondissantes, dont les clairs
rouges et jaunes croissent, dcroissent, se dploient en cnes, coulent
en nappes, se mlent dans l'ombre soudaine des fumes. La mmoire
d'aucune proie ne s'y associe ni d'aucun geste de combat; et la brute,
saisie d'une crainte chagrine, ouvre sa gueule immense, caverne de mort
d'o rauque le rugissement... Naoh voit s'loigner le Lion Gant vers
les tnbres o il pourra dresser son pige...

--Aucune bte ne peut nous combattre! s'exclame le chef avec un rire de
dfi.

                   *       *       *       *       *

Depuis un moment, Nam a tressailli. Le dos tourn au feu, il suit du
regard,  l'autre rive, un reflet qui rebondit sur les eaux, s'infiltre
parmi les saules et les sycomores. Et il murmure, la main tendue:

--Fils du Lopard, des hommes sont venus!

Un poids descend sur la poitrine du chef, et tous trois unissent leurs
sens. Mais les rives sont dsertes, ils n'entendent que le clapotement
des eaux; ils ne distinguent que des btes, des herbes et des arbres.

--Nam s'est tromp? interrogea Naoh.

Le jeune homme rpond, sr de sa vision:

--Nam ne s'est pas tromp... Il a aperu les corps des hommes, parmi les
branches des saules... Ils taient deux.

Le chef ne doute plus; son coeur se convulse entre l'angoisse et
l'esprance. Il dit tout bas:

--C'est ici le pays des Oulhamr. Ceux que tu as vus sont des chasseurs
ou des claireurs envoys par Faouhm.

Il s'est lev, il dveloppe sa grande stature. Car il ne servirait 
rien de se cacher: amis ou ennemis savent trop la signification du Feu.
Sa voix clame:

--Je suis Naoh, Fils du Lopard, qui a conquis le Feu pour les Oulhamr.
Que les envoys de Faouhm se montrent!

La solitude demeure impntrable. La brise mme s'est assoupie et la
rumeur des fauves; seuls le ronflement des flammes et la voix frache de
la rivire semblent s'accrotre.

--Que les envoys de Faouhm se montrent! rpte le chef. S'ils
regardent, ils reconnatront Naoh, Nam et Gaw! Ils savent qu'ils seront
les bienvenus.

Tous trois, debout devant le feu rouge, montrent des silhouettes aussi
visibles qu'en plein jour et poussent le cri d'appel des Oulhamr.

L'attente. Elle mord le coeur des compagnons; elle est grosse de toutes
les choses terribles. Et Naoh gronde:

--Ce sont des ennemis!

Nam et Gaw le savent bien, et toute joie les quitte. Le pril est plus
dur, qui les frappe dans cette nuit o le retour semblait si proche. Il
est plus quivoque aussi, puisqu'il vient des hommes. Sur ce sol voisin
du grand marcage, ils ne pressentaient d'autre approche que celle de
leur horde. Est-ce que les vainqueurs de Faouhm l'ont attaqu encore?
Les Oulhamr ont-ils disparu du monde?

Naoh voit Gammla conquise ou morte. Il grince des mchoires et sa massue
menace l'autre rive. Puis, accabl, il s'accroupit devant le bcher, il
songe, il guette...

Le ciel s'est ouvert  l'Orient, la lune  son dernier quartier apparat
au fond de la savane. Elle est rouge et fumeuse, norme; sa lueur est
faible encore, mais elle fouille les profondeurs du site: la fuite que
mdite le chef deviendra presque impossible si les hommes cachs sont en
nombre et s'ils ont dress des embuscades.

Tandis qu'il y pense, un grand frmissement le secoue. A l'aval, il
vient d'apercevoir une silhouette trapue. Si rapidement qu'elle ait
disparu dans les roseaux, la certitude le pntre comme la pointe d'un
harpon. Ceux qui se cachent sont bien des Oulhamr: mais Naoh prfrerait
les Dvoreurs d'Hommes ou les Nains Rouges. Car il vient de reconnatre
Aghoo-le-Velu.




X

AGHOO-LE-VELU


Il revcut, en quelques battements de coeur, la scne o Aghoo et ses
frres s'taient dresss devant Faouhm et avaient promis de conqurir le
Feu. La menace flamboyait dans leurs yeux circulaires, la force et la
frocit accompagnaient leurs gestes. La horde les coutait avec
tremblement. Chacun des trois aurait tenu tte au grand Faouhm. Avec
leurs torses aussi velus que celui de l'Ours Gris, leurs mains normes,
leurs bras durs comme des branches de chne, avec leur ruse, leur
adresse, leur courage, leur union indestructible, leur habitude de
combattre ensemble, ils valaient dix guerriers. Et, songeant  tous ceux
qu'ils avaient tus ou dont ils avaient rompu les membres, une haine
sans bornes contractait Naoh.

Comment les abattre? Lui, le fils du Lopard, se croyait l'gal d'Aghoo:
aprs tant de victoires, sa confiance en soi s'tait parfaite; mais Nam
et Gaw seraient pris comme des lopards devant des lions!

La surprise et tant d'impressions bondissant dans sa tte n'avaient pas
retard la rsolution de Naoh. Elle fut aussi rapide que le bond du cerf
surpris au gte.

--Nam partira d'abord, commanda-t-il, puis Gaw. Ils emporteront les
sagaies et les harpons, je jetterai leurs massues quand ils seront au
bas du roc. Je porterai seul le Feu.

Car il ne put se rsigner, malgr les pierres mystrieuses des Wah, 
abandonner la flamme conquise.

Nam et Gaw comprirent qu'il fallait gagner de vitesse Aghoo et ses
frres, non seulement cette nuit, mais jusqu' ce qu'on et rejoint la
horde. En hte, ils saisirent leurs armes de trait, et dj Nam
descendait l'escarpement, Gaw le suivant  deux hauteurs d'homme. Leur
tche fut plus rude que pour la monte,  cause des lueurs fausses, des
ombres brusques et parce qu'il fallait tter dans le vide, dcouvrir des
anfractuosits invisibles, se coller troitement contre la paroi.

Quand Nam se trouva prs d'arriver, un cri d'effraie jaillit de la rive,
une brame lui succda, puis le mugissement du hron-butor. Naoh, pench
au bord de la plate-forme, vit jaillir Aghoo d'entre les joncs. Il
arrivait en foudre. Un instant plus tard, ses frres surgissaient, l'un
au sud et l'autre au levant.

Nam venait de bondir sur la plaine.

Alors, Naoh sentit son coeur plein de trouble. Il ne savait s'il fallait
jeter la massue  Nam ou le rappeler. Le jeune homme tait plus agile
que les fils de l'Aurochs, mais, comme ils convergeaient vers le roc, il
passerait  porte de la sagaie ou du harpon... L'hsitation du chef fut
brve, il cria:

--Je ne jetterai pas la massue  Nam... elle alourdirait sa course!
Qu'il fuie... qu'il aille avertir les Oulhamr que nous les attendons
ici, avec le Feu.

Nam obit, tout tremblant, car il se connaissait faible devant les
frres formidables,  qui sa courte pause avait fait gagner du terrain.
Aprs quelques bonds, il trbucha et dut reprendre son lan. Et Naoh,
voyant le pril s'accrotre, rappela son compagnon.

Dj les Velus taient proches. Le plus agile lana la sagaie. Elle
pera le bras du jeune homme au moment o il commenait l'escalade;
l'autre, poussant un cri de mort, fondit sur Nam pour le broyer. Naoh
veillait. D'un bras terrible, il lana une pierre: elle traa un arc
dans la pnombre, elle fit craquer le fmur de l'assaillant, qui
s'abattit. Avant que le fils du Lopard et choisi un deuxime
projectile, le bless, avec des rauquements de rage, disparut derrire
un buisson.

Puis il y eut un grand silence. Aghoo s'tait dirig vers son frre, il
examinait sa blessure. Gaw aidait Nam  regagner la plate-forme; Naoh,
debout dans la double clart du brasier et de la lune, levant  deux
mains un quartier de porphyre, se tenait prt  lapider les agresseurs.
Sa voix se fit entendre la premire:

--Les fils de l'Aurochs ne sont-ils pas de la mme horde que Naoh, Nam
et Gaw? Pourquoi nous attaquent-ils comme des ennemis?

Aghoo-le-Velu se dressa  son tour. Ayant pouss son cri de guerre, il
rpondit:

--Aghoo vous traitera comme des amis si vous voulez lui donner sa part
du Feu, et comme des laphes si vous la lui refusez.

Un ricanement formidable ouvrait ses mchoires; sa poitrine tait si
large qu'on aurait pu y coucher une panthre.

Le fils du Lopard s'cria:

--Naoh a conquis le Feu sur les Dvoreurs d'Hommes. Il partagera le Feu
quand il aura rejoint la horde!

--Nous voulons le Feu maintenant... Aghoo aura Gammla et Naoh recevra
une double part de chasse et de butin.

La fureur fit trembler le fils du Lopard.

--Pourquoi Aghoo aurait-il Gammla? Il n'a pas su conqurir le Feu! Les
hordes se sont moques de lui...

--Aghoo est plus fort que Naoh. Il ouvrira vos ventres avec le harpon et
brisera vos os avec la massue.

--Naoh a tu l'Ours Gris et la Tigresse. Il a abattu dix Dvoreurs
d'Hommes et vingt Nains Rouges. C'est Naoh qui tuera Aghoo!

--Que Naoh descende dans la plaine!

--Si Aghoo tait venu seul, Naoh serait all le combattre.

Le rire d'Aghoo clata, vaste comme un rugissement:

--Aucun de vous ne reverra le Grand Marcage!

Tous deux se turent. Naoh comparait, avec un frisson, les torses minces
de Nam et de Gaw aux structures effrayantes des fils de l'Aurochs.
Pourtant, ne remportait-il pas le premier avantage? Car, si Nam tait
bless, un des trois frres tait incapable de poursuivre un ennemi.

Le sang coulait du bras de Nam. Le chef y appliqua les cendres du foyer
et le recouvrit d'herbes. Puis, tandis que ses yeux veillaient, il se
demanda comment il allait combattre. Il ne fallait pas esprer
surprendre la vigilance d'Aghoo et de ses frres. Leurs sens taient
parfaits, leurs corps infatigables. Ils avaient la force, la ruse,
l'adresse et l'agilit; un peu moins rapides que Nam ou Gaw, ils les
dpassaient par le souffle. Seul, le fils du Lopard, plus vite dans le
premier lan, leur tait gal par l'endurance.

La situation se peignait par fragments dans la tte du chef, et,
rattachant ces fragments, l'instinct leur donnait une cohrence. Naoh
voyait ainsi les pripties de la fuite et du combat; il tait dj tout
action tandis qu'il demeurait encore accroupi dans la lueur cuivreuse.
Il se leva enfin; un sourire de ruse passa sur ses paupires; son pied
grattait la terre comme le sabot d'un taureau. D'abord, il fallait
teindre le foyer, afin que, mme vainqueurs, les fils de l'Aurochs
n'eussent ni Gammla ni la ranon. Naoh jeta dans la rivire les plus
gros brandons; aid par ses compagnons, il tua le Feu avec de la terre
et des pierres. Il ne garda en vie que la faible flamme d'une des cages.
Ensuite, il organisa de nouveau la descente. Cette fois, Gaw devait
ouvrir la marche. A deux hauteurs d'homme, il s'arrterait sur une
saillie assez large pour s'y tenir en quilibre et lancer des sagaies.

Le jeune Oulhamr obit rapidement.

Quand il parvint au but assign, il poussa un cri lger pour avertir le
chef.

Les fils de l'Aurochs s'taient mis en bataille. Aghoo faisait face au
roc, le harpon au poing; le bless, debout contre un arbuste, tenait
prtes ses armes, et le troisime frre, Roukh-aux-Bras-Rouges, moins
loign que les autres, allait et venait circulairement. Debout sur une
avance de la plate-forme, Naoh tantt se penchait vers la plaine et
tantt brandissait une sagaie. Il saisit le moment o Roukh tait le
plus proche, pour lancer l'arme. Elle franchit un espace qui tonna le
fils de l'Aurochs, mais il s'en fallait de cinq longueurs d'homme
qu'elle ne l'atteignt. Une pierre que Naoh lana ensuite retomba  une
distance moindre. Roukh poussa un cri de sarcasme:

--Le fils du Lopard est aveugle et stupide.

Plein de mpris, il leva son bras droit qu'armait la massue. D'un geste
furtif, Naoh saisit une arme prpare: c'tait un de ces propulseurs
dont il avait appris l'usage dans la horde des Wah. Il lui imprima une
rotation rapide. Roukh, assur que c'tait un geste de menace, se remit
en marche avec un ricanement. Comme il ne regardait plus le roc de face,
la lueur tait incertaine et il ne vit pas venir le trait. Quand il
l'aperut, il tait trop tard: sa main se trouva perce  l'endroit o
le pouce se joint aux autres doigts. Avec un cri de rage, il lcha sa
massue...

Alors, une grande stupeur saisit Aghoo et ses frres. La porte qu'avait
atteinte Naoh dpassait de loin leur prvision. Et sentant leur force
dcrue devant une ruse mystrieuse, tous trois reculrent: Roukh n'avait
pu ressaisir sa massue que de la main gauche.

Cependant, Naoh profitait de leur surprise pour aider Nam  descendre;
les six hommes se trouvrent dans la plaine, attentifs et pleins de
haine. Tout de suite, le fils du Lopard obliqua vers la droite, par o
le passage tait plus large et plus sr. L, Aghoo barrait la route. Ses
yeux circulaires piaient chaque geste de Naoh. Il s'entendait
merveilleusement  viter la sagaie et le harpon. Et il s'avanait dans
l'espoir que les adversaires puiseraient sur lui, vainement, leurs
projectiles, tandis que Roukh arrivait au galop. Mais Naoh recula, fit
un crochet brusque et menaa le troisime frre, qui attendait, appuy
sur un harpon. Ce mouvement fora Roukh et Aghoo  voluer vers l'ouest;
l'tendue s'ouvrit, plus large; Nam, Gaw et Naoh se prcipitrent; ils
pouvaient maintenant fuir sans crainte d'tre cerns.

--Les fils de l'Aurochs n'auront pas le Feu!... cria le chef d'une voix
retentissante. Et Naoh prendra Gammla.

Tous trois fuyaient sur la plaine libre, et peut-tre auraient-ils pu
atteindre la tribu sans combattre. Mais Naoh comprenait qu'il fallait
cette nuit mme risquer la mort contre la mort. Deux des Velus taient
blesss. Se drober  la lutte, c'tait leur donner la gurison, et le
pril renatrait plus terrible.

Dans cette premire phase de la poursuite, Nam mme, malgr sa blessure,
eut l'avantage. Les trois compagnons gagnrent plus de mille pas.
Ensuite, Naoh arrta la course, remit le Feu  Gaw et dit:

--Vous courrez sans vous arrter vers le couchant... jusqu' ce que je
vous rejoigne.

Ils obirent, gardant leur vitesse, tandis que le chef suivait plus
lentement. Bientt il se retourna, il fit face aux Velus, les menaant
du propulseur. Quand il les jugea assez proches, il obliqua vers le
nord, dpassa leur droite et prit son galop vers la rivire... Aghoo
comprit. Il poussa une clameur de lion et se rejeta avec Roukh au
secours du bless. Dans son dsespoir, il atteignit une vitesse gale 
celle de Naoh. Mais cette vitesse dpassait sa structure. Le fils du
Lopard, mieux construit pour l'lan, reprit l'avantage. Il arriva prs
du roc avec trois cents pas d'avance et se trouva face  face avec le
troisime frre.

Celui-ci l'attendait, formidable. Il lana une sagaie. Mal d'aplomb, il
manqua le but, et dj Naoh fondait sur lui. La force et l'adresse du
Velu taient telles que, malgr sa jambe engourdie, il et broy Nam ou
Gaw. Pour combattre le grand Naoh, il exagra son lan: le coup de sa
massue fut si terrible qu'il et fallu ses deux pieds pour en supporter
l'branlement, et, tandis qu'il trbuchait, l'arme de son adversaire
s'abattit sur sa nuque et le terrassa. Un deuxime coup fit craquer les
vertbres.

Aghoo n'tait plus qu' cent pas; Roukh, affaibli par le sang qui
coulait de sa main, et moins leste, avait cent pas de retard. Tous deux
arrivaient au but comme des rhinocros, entrans par un si profond
instinct de race qu'ils en oubliaient la ruse.

Un pied sur le vaincu, le fils du Lopard attendait, la massue prte.
Aghoo fut  trois pas; il bondit pour l'attaque... Naoh s'tait drob.
Il courait sur Roukh avec une vlocit d'laphe. En un geste suprme, de
sa massue abattue  deux poings, il carta l'arme que Roukh,
maladroitement, levait de sa main gauche, et, d'un choc sur le crne, il
tendit le deuxime antagoniste...

Puis, se drobant encore devant Aghoo, il cria:

--O sont tes frres, fils de l'Aurochs? Ne les ai-je pas abattus comme
j'ai abattu l'Ours Gris, la Tigresse et les Dvoreurs d'Hommes? Et me
voici, aussi libre que le vent! Mes pieds sont plus lgers que les
tiens, mon souffle est aussi durable que celui du mgacros!

Quand il eut repris l'avance, il s'arrta, il regarda venir Aghoo. Et il
dit:

--Naoh ne veut plus fuir. Il prendra cette nuit mme ta vie ou donnera
la sienne...

Il visait le fils de l'Aurochs. Mais l'autre avait retrouv la ruse: il
ralentit sa course, attentif. La sagaie pera l'tendue. Aghoo s'tait
baiss, l'arme siffla plus haut que son crne.

--C'est Naoh qui va mourir! hurla-t-il.

Il ne se htait plus; il savait que l'adversaire restait matre
d'accepter ou de refuser la lutte. Sa marche tait furtive et
redoutable. Chacun de ses mouvements dcelait la bte de combat; il
apportait la mort avec le harpon ou la massue. Malgr l'crasement des
siens, il ne redoutait pas le grand guerrier flexible, aux bras agiles,
aux rudes paules. Car il tait plus fort que ses frres et il ignorait
la dfaite. Aucun homme, aucune bte n'avait rsist  sa massue.

Quand il fut  porte, il darda le harpon. Il le fit parce qu'il fallait
le faire: mais il ne s'tonna pas en voyant Naoh viter la pointe de
corne. Et lui-mme vita le harpon de l'adversaire.

Il n'y eut plus que les massues. Elles se levrent ensemble; toutes deux
taient en bois de chne. Celle d'Aghoo avait trois noeuds; elle s'tait
 la longue polie et luisait au clair de lune. Celle de Naoh tait plus
ronde, moins ancienne et plus ple.

Aghoo porta le premier coup. Il ne le porta pas de toute sa vigueur; ce
n'est pas ainsi qu'il esprait surprendre le fils du Lopard. Aussi Naoh
s'effaa sans peine et frappa de biais. La massue de l'autre vint  sa
rencontre; les bois s'entrechoqurent avec un long craquement. Alors
Aghoo bondit vers la droite et revint sur le flanc du grand guerrier: il
frappa le coup immense qui avait bris des crnes d'hommes et des crnes
de fauves. Il rencontra le vide, tandis que la massue de Naoh rabattait
la sienne. Le choc fut si fort que Faouhm mme et chancel: les pieds
d'Aghoo tenaient  la terre comme des racines. Il put se rejeter en
arrire.

Ainsi se retrouvrent-ils face  face, sans blessure, comme s'ils
n'avaient pas combattu. Mais, en eux, tout avait lutt! Chacun
connaissait mieux la crature formidable qu'tait l'autre, chacun savait
que, s'il faiblissait le temps de faire un geste, il entrerait dans la
mort, une mort plus honteuse que celle donne par le tigre, l'ours ou le
lion; car ils combattaient obscurment pour faire triompher,  travers
les temps innombrables, une race qui natrait de Gammla.

Aghoo reprit le combat avec un hurlement rauque; sa force entire passa
dans son bras: il abattit sa massue sans feinte, rsolu  broyer toute
rsistance. Naoh, reculant, opposa son arme. S'il dtourna le coup, il
ne put empcher un noeud de faire  son paule une large raflure. Le
sang jaillit, il rougit le bras du guerrier; Aghoo, sr de dtruire
cette fois encore une vie qu'il avait condamne, releva sa massue; elle
retomba pouvantable.

Le rival ne l'avait point attendue et l'lan fit pencher le fils de
l'Aurochs. Poussant un cri sinistre, Naoh riposta: le crne d'Aghoo
retentit ainsi qu'un bloc de chne, le corps velu chancela; un autre
coup l'abattit sur la terre.

--Tu n'auras pas Gammla! gronda le vainqueur. Tu ne reverras ni la
horde, ni le marcage, et plus jamais tu ne rchaufferas ton corps
auprs du Feu!

Aghoo se redressa. Son crne dur tait rouge, son bras droit pendait
comme une branche rompue, ses jambes n'avaient plus de force. Mais
l'instinct opinitre phosphorait dans ses yeux et il avait repris la
massue de la main gauche. Il la brandit une dernire fois. Avant qu'elle
et frapp, Naoh la faisait tomber  dix pas.

Et Aghoo attendit la mort. Elle tait en lui dj; il ne comprenait pas
autrement la dfaite; il se souvint avec orgueil de tout ce qu'il avait
tu parmi les cratures, avant de succomber lui-mme.

--Aghoo a cras la tte et le coeur de ses ennemis! murmura-t-il. Il
n'a jamais laiss vivre ceux qui lui ont disput le butin ou la proie.
Tous les Oulhamr tremblaient devant lui.

C'tait le cri de sa conscience obscure et, s'il avait pu se rjouir
dans la dfaite, il se serait rjoui. Du moins sentait-il la vertu de
n'avoir jamais fait grce, d'avoir toujours ananti le pige qu'est la
rancune du vaincu. Ainsi ses jours lui semblaient sans reproche...
Lorsque le premier coup de mort retentit sur son crne, il ne poussa pas
une plainte; il n'en poussa que lorsque la pense eut disparu, qu'il ne
resta qu'une chair chaude dont la massue de Naoh teignait les derniers
tressaillements.

Ensuite, le vainqueur alla achever les deux autres frres.

Et il sembla que la puissance des fils de l'Aurochs ft entre en lui.
Il se tourna vers la rivire, il couta gronder son coeur; les temps
taient  lui! Il n'en voyait plus la fin.




XI

DANS LA NUIT DES AGES


Chaque jour, au dclin, les Oulhamr attendaient avec angoisse le dpart
du soleil. Quand les toiles seules demeuraient au firmament ou que la
lune s'ensevelissait dans les nuages, ils se sentaient trangement
dbiles et misrables. Tasss dans l'ombre d'une caverne ou sous le
surplomb d'un roc, devant le froid et les tnbres, ils songeaient au
Feu qui les nourrissait de sa chaleur et chassait les btes redoutables.
Les veilleurs ne cessaient de tenir leurs armes prtes; l'attention et
la crainte harassaient leurs ttes et leurs membres: ils savaient qu'ils
pouvaient tre saisis  l'improviste, avant d'avoir frapp. L'ours avait
dvor un guerrier et deux femmes; les loups et les lopards s'taient
enfuis avec des enfants; beaucoup d'hommes portaient les cicatrices de
combats nocturnes.

L'hiver venait. Le vent du nord lanait ses sagaies; sous les ciels
purs, le gel mordait avec des dents aigus. Et une nuit, Faouhm, le
chef, dans une lutte contre le lion, perdit l'usage du bras droit.
Ainsi, il devint trop faible pour imposer son commandement: le dsordre
grandit dans la horde. Hom ne voulut plus obir. Moh prtendit tre le
premier parmi les Oulhamr. Tous deux eurent des partisans, tandis qu'un
petit nombre restait fidle  Faouhm. Pourtant, il n'y eut pas de lutte
arme. Car tous taient las: le vieux Gon les entretenait de leur
faiblesse et du pril qu'il y avait  s'entre-tuer. Ils le comprenaient:
 l'heure des tnbres, ils regrettaient amrement les guerriers
disparus. Aprs tant de lunes, ils dsespraient de revoir Naoh, Gaw et
Nam ou les fils de l'Aurochs. Plusieurs fois, on dlgua des claireurs:
ils revinrent sans avoir dcouvert aucune piste. Alors, la mfiance
appesantit les ttes: les six guerriers taient tombs sous la griffe
des fauves, sous les haches des hommes ou avaient pri par la faim. Les
Oulhamr ne reverraient pas vivre le Feu secourable!

Malgr des souffrances plus vives que celles des mles, les femmes
seules gardaient une obscure confiance. La rsistance patiente, qui
sauve les races, subsistait en elles. Gammla tait parmi les plus
nergiques. Ni le froid ni la famine n'avaient entam sa jeunesse.
L'hiver accroissait sa chevelure; elle roulait autour des paules comme
la crinire des lions. La nice de Faouhm avait un sens profond des
vgtaux. Sur la prairie ou dans la brousse, sous la futaie ou parmi les
roseaux, elle savait discerner la racine, le fruit, le champignon
mangeables. Sans elle, le grand Faouhm aurait pri pendant la semaine o
sa blessure le tint couch au fond d'une caverne, puis par la perte du
sang. Le Feu ne lui semblait pas aussi indispensable qu'aux autres. Elle
le dsirait pourtant avec passion et, au dbut des nuits, elle se
demandait si c'tait Aghoo ou Naoh qui le rapporterait. Elle tait prte
 se soumettre, le respect du plus fort tant dans les profondeurs de sa
chair; elle ne concevait mme pas qu'elle pt refuser d'tre la femme du
vainqueur, mais elle savait qu'avec Aghoo la vie serait plus dure.

Or, un soir approcha qui s'annonait redoutable. Le vent avait chass
les nuages. Il passait sur les herbes fltries et sur les arbres noirs,
avec un long hurlement. Un soleil rouge, aussi large que la colline
dresse au couchant, clairait encore le site. Et, dans le crpuscule
qui allait se perdre au fond des temps innombrables, la Horde
s'assemblait avec un grand frisson. Elle tait faible, elle tait morne.
Quand reviendraient les jours o la flamme grondait en mangeant les
bches! Alors une odeur de chair rtie montait dans le crpuscule, une
joie chaude entrait dans les torses, les loups rdaient lamentables,
l'ours, le lion et le lopard s'loignaient de cette vie tincelante.

Le soleil sombra; sur l'occident nu, la lumire mourut sans clat. Et
les btes qui vivent de l'ombre commenaient  rder sur la terre.

Le vieux Gon, dont la misre avait accru l'ge de plusieurs annes,
poussa un gmissement sinistre:

--Gon a vu ses fils, et les fils de ses fils. Jamais le Feu n'avait t
absent parmi les Oulhamr. Voil qu'il n'y a plus de Feu... et Gon
mourra sans l'avoir revu.

Le creux du roc o s'abritait la tribu tait presque une caverne. Par un
temps doux, c'et t un bon abri; mais la bise flagellait les
poitrines.

Gon dit encore:

--Les loups et les chiens deviendront chaque soir plus hardis.

Il montrait les silhouettes furtives qui se multipliaient avec la chute
des tnbres. Les hurlements se faisaient plus longs et plus menaants;
la nuit versait continuellement ses btes famliques. Seules les
dernires lueurs crpusculaires les tenaient encore loignes. Les
veilleurs, inquiets, marchaient dans l'air dur, sous les toiles
froides...

Brusquement, l'un d'eux s'arrta et tendit la tte. Deux autres
l'imitrent.

Puis le premier dclara:

--Il y a des hommes dans la plaine!

Un tremblement passa sur la Horde. Il y en avait chez qui dominait la
crainte; l'esprance enflait la poitrine des autres. Faouhm, se
souvenant qu'il tait encore chef, se leva de la fissure o il reposait.

--Que tous les guerriers apprtent leurs armes! commanda-t-il.

Dans cette heure quivoque, les Oulhamr obirent en silence. Le chef
ajouta:

--Que Hom prenne trois jeunes hommes et qu'il aille pier ceux qui
viennent.

Hom hsita, mcontent de recevoir les ordres d'un homme qui avait perdu
la force de son bras. Mais le vieux Gon intervint:

--Hom a les yeux du lopard, l'oreille du loup et le flair du chien. Il
saura si ceux qui approchent sont des ennemis ou des Oulhamr.

Alors, Hom et trois jeunes hommes se mirent en route. A mesure qu'ils
avanaient, les fauves s'assemblrent sur leurs traces. Ils devinrent
invisibles. Longtemps la horde attendit, misrable. Enfin, une longue
clameur fendit les tnbres.

Faouhm, bondissant sur la plaine, clama:

--Ceux qui viennent sont des Oulhamr!

Une motion terrible pera les coeurs, les petits enfants mme se
levaient; Gon parla sa pense et celle des autres:

--Est-ce Aghoo et ses frres... ou Naoh, Nam et Gaw?

De nouveaux cris roulrent sous les toiles.

--C'est le fils du Lopard! murmura Faouhm, avec une joie sourde.

Car il redoutait la frocit d'Aghoo.

Mais la plupart ne songeaient qu'au Feu. Si Naoh le ramenait, ils
taient prts  se courber devant lui; s'il ne le ramenait pas, la haine
et le mpris s'lveraient contre sa faiblesse.

Cependant, une troupe de loups se rabattait vers la horde. Le crpuscule
tait mort. La dernire trane carlate venait de s'teindre, les
toiles tincelaient dans un firmament de glace: ah! voir crotre la
chaude bte rouge, la sentir palpiter sur les poitrines et les membres!

Enfin, Naoh fut en vue. Il arrivait tout noir sur la plaine grise et
Faouhm hurlait:

--Le Feu!... Naoh apporte le Feu!

Ce fut un vaste saisissement. Plusieurs s'arrtrent, comme frapps d'un
coup de hache. D'autres bondirent avec un rauquement frntique--et le
Feu tait l.

Le fils du Lopard le tendait dans sa cage de pierre. C'tait une petite
lueur rouge, une vie humble et qu'un enfant aurait crase d'un coup de
silex. Mais tous savaient la force immense qui allait jaillir de cette
faiblesse. Haletants, muets, avec la peur de le voir s'vanouir, ils
emplissaient leurs prunelles de son image...

Puis, ce fut une rumeur si haute que les loups et les chiens
s'pouvantrent. Toute la horde se pressait autour de Naoh, avec des
gestes d'humilit, d'adoration et de joie convulsive.

--Ne tuez pas le Feu! cria le vieux Gon, lorsque la clameur s'apaisa.

Tous s'cartrent. Naoh, Faouhm, Gammla, Nam, Gaw, le vieux Gon
formrent un noyau dans la foule et marchrent vers le rocher. La Horde
accumulait les herbes sches, les rameaux, les branches. Quand le bcher
fut prt, le fils du Lopard en approcha la lueur frle. Elle s'empara
d'abord de quelques brindilles; avec un sifflement, elle se mit  mordre
aux rameaux, puis, grondante, elle commena de dvorer les branches,
tandis que, au bord des tnbres refoules, les loups et les chiens
reculaient, saisis d'une crainte mystrieuse.

Alors, Naoh, parlant au grand Faouhm, demanda:

--Le fils du Lopard n'a-t-il pas rempli sa promesse? Et le chef des
Oulhamr remplira-t-il la sienne?

Il dsignait Gammla debout dans la clart carlate. Elle secoua sa
grande chevelure. Palpitante d'orgueil, elle n'avait plus de crainte.
Elle tait dans cette admiration dont toute la Horde enveloppait Naoh.

--Gammla sera ta femme comme il a t promis, rpondit presque
humblement Faouhm.

--Et Naoh commandera la Horde! dclara hardiment le vieux Gon.

Il disait ainsi, non pour mpriser le grand Faouhm, mais pour dtruire
des rivalits qu'il jugeait dangereuses. Dans ce moment o le Feu venait
de renatre, personne n'oserait le contredire.

Une approbation exalte fit houler les mains et les visages. Mais Naoh
ne voyait que Gammla: la grande chevelure, la vie des yeux frais,
parlaient le langage de la race; une indulgence profonde s'levait dans
son coeur pour l'homme qui allait la lui remettre. Pourtant, il
comprenait qu'un chef au bras dbile ne pouvait commander seul aux
Oulhamr. Et il s'cria:

--Naoh et Faouhm dirigeront la Horde!

Dans leur surprise, tous se turent, tandis que, pour la premire fois,
Faouhm au coeur froce se sentait envahir d'une confuse tendresse pour
un homme non issu de ses soeurs.

Cependant, le vieux Gon, de beaucoup le plus curieux des Oulhamr,
souhaitait connatre les aventures des trois guerriers. Elles
tressaillaient dans le cerveau de Naoh, aussi neuves que s'il les avait
vcues la veille. En ce temps, les mots taient rares, leurs liens
faibles, leur force d'vocation courte, brusque et intense. Le grand
nomade parla de l'Ours Gris, du Lion Gant et de la Tigresse, des
Dvoreurs d'Hommes, des Mammouths, des Nains Rouges, des
Hommes-sans-paules, des Hommes-au-Poil-Bleu et de l'Ours des cavernes.
Pourtant, il omit, par dfiance et par ruse, de dvoiler le secret des
pierres  feu, que lui avaient enseign les Wah.

Le rugissement des flammes approuvait le rcit; Nam et Gaw, par des
gestes rudes, soulignaient chaque pisode. Comme c'tait le discours du
vainqueur, il pntrait au plus profond, il faisait haleter les
poitrines.

Et Gon clama:

--Il n'y a pas eu de guerrier comparable  Naoh parmi nos pres... et il
n'y en aura point parmi nos enfants, ni les enfants de nos enfants!

Enfin, Naoh pronona le nom d'Aghoo; les torses frissonnrent comme des
arbres dans la tempte. Car tous craignaient le fils de l'Aurochs.

--Quand le fils du Lopard a-t-il revu Aghoo? interrompit Faouhm avec un
regard de mfiance vers les tnbres.

--Une nuit et une nuit se sont passes, rpondit le guerrier. Les fils
de l'Aurochs ont travers la rivire. Ils ont paru devant le roc o se
tenaient Naoh, Nam et Gaw... Naoh les a combattus!

Alors, ce fut un silence o s'teignaient mme les souffles. On
n'entendait que le feu, la bise et le cri lointain d'un fauve.

--Et Naoh les a terrasss! dclara orgueilleusement le nomade.

Les hommes et les femmes s'entre-regardrent. L'enthousiasme et le doute
se heurtaient au fond des coeurs. Moh exprima l'obscur sentiment des
tres en demandant:

--Naoh les a-t-il tus tous les trois?

Le fils du Lopard ne rpondit point. Il plongea la main dans un repli
de la fourrure d'ours qui l'enveloppait et il jeta sur le sol trois
mains sanglantes.

--Voici les mains d'Aghoo et de ses frres!

Gon, Moh et Faouhm les examinrent. Elles ne pouvaient tre mconnues.
normes et trapues, les doigts couverts d'un poil de fauve, elles
voquaient invinciblement les structures formidables des Velus. Tous se
souvenaient d'avoir trembl devant elles. La rivalit s'teignit au
coeur des forts; les faibles confondirent leur vie avec celle de Naoh;
les femmes sentirent la dure de la race. Et Gon-aux-os-secs proclama:

--Les Oulhamr ne craindront plus d'ennemis!

Faouhm, saisissant Gammla par la chevelure, la prosterna brutalement
devant le vainqueur.

Et il dit:

--Voil. Elle sera ta femme... Ma protection n'est plus sur elle. Elle
se courbera devant son matre; elle ira chercher la proie que tu auras
abattue et la portera sur son paule. Si elle est dsobissante, tu
pourras la mettre  mort.

Naoh, ayant abaiss sa main sur Gammla, la releva sans rudesse, et les
temps sans nombre s'tendaient devant eux.


FIN




TABLE DES MATIRES


PREMIRE PARTIE

                                               Pages.
     I.--La mort du Feu                             1
    II.--Les Mammouths et les Aurochs              15
   III.--Dans la caverne                           30
    IV.--Le Lion gant et la Tigresse              36
     V.--Sous les blocs erratiques                 55
    VI.--La fuite dans la nuit                     64

DEUXIME PARTIE

     I.--Les cendres                               71
    II.--L'afft devant le Feu                     74
   III.--Sur les rives du Grand Fleuve             83
    IV.--L'alliance entre l'Homme et le Mammouth   90
     V.--Pour le Feu                               96
    VI.--La recherche de Gaw                      102
   VII.--La vie chez les Mammouths                113

TROISIME PARTIE

     I.--Les Nains Rouges                         128
    II.--L'arte granitique                       137
   III.--La nuit sur le marcage                  146
    IV.--Le combat parmi les saules               152
     V.--Les hommes qui meurent                   157
    VI.--Par le pays des eaux                     162
   VII.--Les Hommes-au-poil-bleu                  165
  VIII.--L'ours gant est dans le dfil          170
    IX.--Le roc                                   179
     X.--Aghoo-le-Velu                            187
    XI.--Dans la nuit des ges                    197


PARIS.--TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIRE.--24399.






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1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or
destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
1.E.8.

1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement. See
paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
electronic works. See paragraph 1.E below.

1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
works in the collection are in the public domain in the United
States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
United States and you are located in the United States, we do not
claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
displaying or creating derivative works based on the work as long as
all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
you share it without charge with others.

1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
in a constant state of change. If you are outside the United States,
check the laws of your country in addition to the terms of this
agreement before downloading, copying, displaying, performing,
distributing or creating derivative works based on this work or any
other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
representations concerning the copyright status of any work in any
country outside the United States.

1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
performed, viewed, copied or distributed:

  This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
  most other parts of the world at no cost and with almost no
  restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
  under the terms of the Project Gutenberg License included with this
  eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
  United States, you'll have to check the laws of the country where you
  are located before using this ebook.

1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
contain a notice indicating that it is posted with permission of the
copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
the United States without paying any fees or charges. If you are
redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
posted with the permission of the copyright holder found at the
beginning of this work.

1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
any word processing or hypertext form. However, if you provide access
to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
version posted on the official Project Gutenberg-tm web site
(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
provided that

* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
  the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
  you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
  to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
  agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
  Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
  within 60 days following each date on which you prepare (or are
  legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
  payments should be clearly marked as such and sent to the Project
  Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
  Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
  Literary Archive Foundation."

* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
  you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
  does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
  License. You must require such a user to return or destroy all
  copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
  all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
  works.

* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
  any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
  electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
  receipt of the work.

* You comply with all other terms of this agreement for free
  distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The
Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm
trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
electronic works, and the medium on which they may be stored, may
contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
cannot be read by your equipment.

1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from. If you
received the work on a physical medium, you must return the medium
with your written explanation. The person or entity that provided you
with the defective work may elect to provide a replacement copy in
lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
or entity providing it to you may choose to give you a second
opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
without further opportunities to fix the problem.

1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of
damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
violates the law of the state applicable to this agreement, the
agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
remaining provisions.

1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org



Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

